Photo Paul Hagon via Wikimedia
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Will Steffen (1947-2023), climatologue émérite et défenseur de l’environnement

Scientifique du climat, Will Stefen a notamment introduit les concepts de limites planétaires et de point de basculement, avant de s’engager auprès du gouvernement australien sur les questions environnementales. 


Décédé à l’âge de 75 ans, William Lee Steffen a joué un rôle scientifique de premier plan dans l’élaboration de politiques publiques qui prennent en compte le changement climatique sur la base des connaissances scientifiques issues des décennies 1980 et 1990. Il est internationalement reconnu pour ses recherches sur d’éventuels « points de basculement » (tipping points) qui pourraient faire muter la géosphère de manière irréversible. Agrégeant des savoirs issus de différentes disciplines, telles que l’écologie, la biologie ou l’océanographie, il s’est fait l’avocat d’une science environnementale dévoilant les conséquences critiques du changement climatique aux autorités australiennes, mais aussi, à l’échelle internationale, un vulgarisateur de premier plan des connaissances scientifiques acquises sur la dynamique des systèmes terrestres.

Né en 1947 dans le Nebraska, « Will » Steffen suit une formation en génie chimique à l’Université du Missouri puis en sciences de l’éducation à l’Université de Floride. Après sa thèse soutenue en 1975 et un post-doctorat à Cornell, il obtient une bourse de recherche en cristallographie à l’Université nationale australienne de Canberra. Par la suite, il intègre en 1980 le Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation (CSIRO), centre de recherche également situé à Canberra, où ses travaux sur la mesure des flux de CO2 entre le sol et l’atmosphère jettent les bases d’une approche systémique du changement climatique mondial.

L’émergence d’une science du climat lui permet de s’épanouir en tant que chercheur : séduit par la perspective d’aborder les problèmes complexes de manière interdisciplinaire, il développe puis popularise la thèse de la « grande accélération », décrivant l’augmentation dramatique depuis les années 1950 des conséquences de l’activité humaine sur l’environnement, due à l’utilisation des combustibles fossiles et à la croissance démographique1. De ce fait, il fut l’un des principaux promoteurs du concept d’anthropocène, forgé par son collègue Paul Crutzen, selon lequel la planète est entrée dans une nouvelle ère géologique en raison de l’activité humaine. En particulier, Will Steffen a été l’expert de référence en sciences du climat au sein du groupe de travail sur l’anthropocène.

Parmi les publications de référence dont il est l’auteur, citons l’article paru dans Nature en 2009, qui introduit un concept-clé, celui des « limites planétaires » : en collaboration avec Johan Rockström et d’autres, Will Steffen identifie neuf régulateurs stabilisant le système terrestre, ainsi que des seuils dont les franchissements sont autant de points de bascule environnementale à grande échelle2. Il a également dirigé les travaux sur « la Terre en serre » (Hothouse Earth), un modèle qui explore l’auto-renforcement des boucles de rétroactions pouvant faire basculer la Terre dans un régime climatique instable, même si les émissions de gaz à effet de serre étaient réduites de manière substantielle.

Son engagement au service des sciences de l’environnement et ses qualités humaines lui valent d’être recruté en 1990 par l’International Geosphere–Biosphere Programme,  visant à appréhender les processus physiques, chimiques et biologiques qui gouvernent la dynamique de la sphère terrestre ; plus tard, de 1998 à 2004, il assumera à Stockholm la direction exécutive de ce programme. De retour à Canberra en 2004, Will Steffen est nommé conseiller scientifique auprès du gouvernement jusqu’en 2011. En 2007, il est promu directeur de la Fenner School of Environment and Society de l’Australian National University (ANU) et sera, de 2008 à 2012, le premier directeur de l’Institut du changement climatique de l’ANU.

En 2011, Will Steffen est nommé membre de la Commission sur le climat du gouvernement australien, avec pour mission d’approfondir la compréhension du public sur le changement climatique et ses effets. Lorsque cette commission est supprimée en 2013 lors d’un changement de gouvernement, il fonde le Climate Council of Australia, organisme indépendant financé par des dons fiscalement déductibles, pour poursuivre cette mission. En 2016, dans un rapport intitulé World Heritage and Tourism in a Changing Climate, il interpelle publiquement le gouvernement australien après que celui-ci a fait pression sur l’Unesco pour que l’organisation internationale censure toute mention officielle des effets environnementaux défavorables sur la Grande Barrière de corail, le parc national de Kakadu situé dans le Territoire du Nord, ainsi que les forêts tempérées humides de Tasmanie. Avec d’autres chercheurs et universitaires, il conteste la décision du CSIRO supprimant plus d’une centaine de postes dans le domaine des sciences de l’environnement. Face à la réprobation internationale qui s’ensuit, le gouvernement australien annoncera la création d’un nouveau centre du CSIRO dédié aux sciences maritimes et environnementales, situé à Hobart en Tasmanie. En 2022, son témoignage en tant qu’expert contribue à bloquer un projet de mine de charbon à ciel ouvert au Queensland dans le bassin du lac de Tibériade (mer de Galilée), en raison de ses effets sur le changement climatique et de la spoliation des droits des peuples premiers.

Personnalité affable et mentor généreux, Will Stephen cinglait de son mépris « l’élite des combustibles fossiles », déclarant que « ces gens n’ont pas le droit de détruire l’avenir de ma fille ni celui de sa génération ». Son dernier rapport au Climate Council of Australia, intitulé « Viser haut, aller vite », contient une critique détaillée de l’inadéquation des actuelles politiques environnementales, annonçant une « prochaine décennie critique » pour des actions susceptibles de relever le défi du changement climatique.

  • 1. Steffen, W., Broadgate, W., Deutsch, L., Gaffney, O. & Ludwig, C. Anthropocene Rev. 2, 81-98 (2015).
  • 2. Rockström, J. et al. Nature 461, 472-475 (2009).