Triste Tigre de Neige Sinno
Neige Sinno exprime souvent une immense lassitude, voire un sentiment de fatalité ; elle observe les différents discours qui sont élaborés sur l’inceste et le viol et ne peut que constater l’absence totale d’efficacité tant dans le domaine thérapeutique que dans la circulation de l’information.
Et si, malgré l’horreur de ce qui nous est raconté dans ce livre, le centre du récit n’était pas une interrogation sur la valeur de la littérature ? Une manière de savoir ce que sa pratique peut apporter à celui ou à celle qui écrit, au lecteur ou à la lectrice. Autrement dit, pourquoi, dans ce cas précis, décrire un passé cauchemardesque, si l’on ne croit pas à une possible guérison grâce à l’écriture des faits, à l’expression d’une colère face à l’irréparable ou à l’entretien d’un pathos qui, de toute évidence, répugne à l’autrice ?
Dans ce texte, Neige Sinno raconte les viols qu’elle a subis pendant son enfance de la part de son beau-père durant des années. Puis elle décrit le procès qui s’ensuit, alors qu’elle est adulte, et la condamnation du beau-père qui plaide coupable. Face à ce drame, elle aurait pu proposer un récit cru, jouer à étaler du sensationnel ou du sordide. Mais l’histoire nous est racontée sur un ton intime, qui installe une assurance, une fermeté et une complicité avec le lecteur. On découvre, quelque part près des Alpes, un jeune couple qui vit de façon marginale, entre petits boulots et expéditions en montagne. La femme tombe amoureuse de cet homme charismatique (il est souvent décrit comme tel) et ils décident de vivre ensemble. Les deux jeunes filles qui sont issues d’une première relation ont du mal à accepter le nouveau compagnon. Et celui-ci force la jeune Neige à de multiples relations sexuelles. Vers ses 14 ans, cette terrible imposition cesse et ce n’est que plus tard, alors qu’elle est étudiante, qu’elle raconte la vérité à des proches. Il s’ensuit une dénonciation, puis un procès qui aboutit à une condamnation et à des années de prison.
Neige Sinno a choisi une forme de lucidité critique, faisant usage de mots vigoureux et précis, pour mieux dire les raisons d’exister du texte. Jamais son texte ne déborde. L’autrice ne croit pas que l’on puisse guérir d’une telle blessure ; on est obligé de continuer à vivre avec cela en soi, à porter ce lourd passé comme des ténèbres intimes et inoubliables. Mais surtout, elle parle du terrible silence, de ce pacte du non-dit entre bourreau et victime, qui brise toute possibilité de salut, et auquel elle oppose une parole qui révèle une vérité révoltante.
Elle revient à plusieurs reprises sur la raison d’être de son livre : pourquoi s’exposer ainsi, se mettre en scène, pour raconter l’humiliante domination d’un adulte sur une enfant. Sans en rajouter non plus, elle décrit ces moments cauchemardesques et réfléchit aux motivations de l’homme qui a abusé d’elle. Elle tente de comprendre l’incompréhensible et refuse d’élaborer une théorie générale en se tournant vers de nombreuses sources d’information. Bien qu’elle cite des podcasts, des films ou des émissions de télévision, le lecteur sent clairement que la littérature est le centre du questionnement, l’espace proche de l’autrice qu’elle nous invite à visiter avec elle. Elle commence par décortiquer Lolita de Nabokov, puis utilise des œuvres d’écrivains aussi variés que Virginia Woolf, Emmanuel Carrère, Christine Angot ou Julián Herbert. Les exemples tombent toujours avec une grande justesse. Elle s’y raccroche comme pour rappeler que la littérature est le contraire de l’ornementation ; son rôle est bien de saisir l’essentiel, avec la capacité d’affronter les ténèbres.
Cette prise de parole est donc un refus du silence, qui est une forme d’acceptation. Mais nous sommes après le mal, quand il a été consommé. Alors, dire est une manière de constater les dégâts et, si la littérature ne peut ni sauver ni même guérir, elle permet d’accéder à quelque chose de plus grand que soi. Cette voix qui émerge de la boue qui envahit son esprit n’a pas de relents de morale molle et ne tente pas de donner de leçons. Elle n’hésite pas à dire que la meilleure solution pour son violeur aurait été le suicide et que la prison ne lui semble ni efficace ni salutaire.
Neige Sinno exprime souvent une immense lassitude, voire un sentiment de fatalité ; elle observe les différents discours qui sont élaborés sur l’inceste et le viol et ne peut que constater l’absence totale d’efficacité tant dans le domaine thérapeutique que dans la circulation de l’information. Elle peut passer d’une légitime colère à un ton plus neutre, mais le lecteur sent combien elle rejette une forme de découragement à laquelle elle pourrait succomber. Grâce à un formidable sens de l’écriture, elle réussit à nous rendre complices, nous fait entrer dans son cabinet de travail, souligne ses maladresses et reprend le fil du texte tout en conservant un ton qui transforme le lecteur en témoin, en confident et en interlocuteur.