La Pologne en élections
Les élections de 2023 en Pologne laissent envisager une défaite du PiS, dont les positions conservatrices et eurosceptiques ne sont plus partagées par la majorité. Pourtant, une victoire de l’opposition ne sera pas suffisante, dans un pays où l’État de droit a été durablement ébranlé par le parti au pouvoir.
Cette année, l’automne polonais a débuté au mois d’avril. Les campagnes électorales des principaux partis en vue des élections législatives et sénatoriales de 2023 ont effectivement été lancées, alors que la date exacte des scrutins prévus en octobre-novembre pour la Diète (460 députés) et le sénat (100 renouvellements) n’est pas encore publiée. Les pronostics et les sondages annoncent des résultats plutôt serrés, entre une « Droite unie » au pouvoir, sous la houlette du parti Droit et Justice (PiS) de Jarosław Kaczyński, et une opposition, dite démocratique et libérale, réunissant plusieurs groupements autour de la Plateforme civique de Donald Tusk (PO). Après des mois de négociations, il semble que cette dernière ne se présentera pas sous la forme d’une unique coalition, mais de trois forces indépendantes prêtes à gouverner ensemble : une droite libérale, une gauche et un centre qui unit deux partis. Les sondages soulignent d’ailleurs l’importance de ce centre, partisan d’une troisième voie et qui espère emporter toute l’opposition dans cette direction.
Deux scénarios
Fin avril, le meilleur scénario annonçait à l’opposition 240 députés (138 PO, 66 centre, 36 gauche), soit une confortable majorité à la Diète contre la droite sortante du PiS (183 députés), même en y ajoutant l’extrême droite (36 députés). Moins favorables, d’autres scénarios ne lui attribuaient qu’un ou deux députés de majorité. Quant au PiS, qui avait gagné les deux dernières législatives et présidentielles avec de fortes majorités (43, 59 % des suffrages et 235 députés aux législatives de 2019, par exemple), il a connu un décrochage à partir de 2020, oscillant dans les sondages entre 30 et 35 %. Son influence, qui s’était notamment construite sur la base d’une politique sociale populiste et clientéliste, a subi les contrecoups de son autoritarisme grandissant, de ses atteintes à l’État de droit et à des libertés essentielles (médias, éducation, recherche, LGBT). Deux initiatives récentes l’ont complètement déconsidéré auprès d’une partie de son électorat, des femmes et de la jeunesse : l’interdiction quasi totale de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en janvier 2021, imposée par un jugement du Tribunal constitutionnel à la botte du PiS, qui a été accueillie par des manifestations monstres à travers le pays ; et le blocage, par l’entêtement du PiS, des fonds du plan de relance européen adopté en juillet 2020 pour faire face au choc économique de la pandémie du Covid-19 (35 milliards d’euros !)1.
Cette course entre deux blocs ne saurait résumer l’enjeu de ces scrutins. Sans doute une victoire du PiS pour la troisième fois, qui serait inédite depuis 1989, renforcerait le régime autoritaire illibéral construit depuis une dizaine d’années. La coalition nationaliste-conservatrice autour de Kaczyński et du ministre de la Justice Zbigniew Ziobro, à la tête d’un petit parti ultra-conservateur, souverainiste et eurosceptique, s’installerait dans une longue durée. Inversement, une victoire confortable de l’opposition libérale poserait les bases d’un changement radical – le parti centriste de Szymon Hołownia promet, par exemple, dans les jours qui suivent la victoire, un référendum sur le droit à l’IVG –, mais la nouvelle majorité devra aussi cohabiter avec un président de la République, Andrzej Duda, issu du PiS, élu au suffrage universel pour encore deux ans, et qui promulgue les lois.
Une défaite du PiS poserait donc la question des formes de rupture avec l’autoritarisme.
L’embrouillamini électoral ne se réduit pas à une banale compétition entre partis sur des programmes différents. Les atteintes du PiS à l’État de droit dépassent la seule justice ; elles se concrétisent depuis une dizaine d’années par une prise en main politique de l’administration et des services publics (en particulier l’éducation, les médias, les politiques mémorielles, etc.), se traduisant par des attaques contre des personnes et le verrouillage des positions acquises. Sans oublier la corruption qui transparaît depuis quelques années dans de multiples scandales, certains impliquant des responsables politiques de haut niveau. Une défaite du PiS poserait donc la question des formes de rupture avec l’autoritarisme et son emballage de calomnies et tromperies idéologiques pseudo-mémorielles.
Un paradoxe
Tout cela prend une importance particulière en temps de guerre. L’agression de la Russie contre l’Ukraine a eu, entre autres effets, celui de repositionner la Pologne en Europe, du fait de sa situation géographique et de sa détermination à soutenir l’Ukraine. Elle est devenue le relais, la forteresse ou le hub de la solidarité occidentale. Pourtant, au bout d’une année, son efficacité se heurte à un paradoxe qui pèse également sur les élections.
Des aspirations se contredisent, expriment les tensions fondamentales au sein d’un pays majoritairement acquis à la cause ukrainienne2. D’une part, la solidarité avec l’Ukraine est fondée sur la défense du droit international et de la démocratie, et sur la volonté d’intégrer ce grand voisin au sein de l’Union européenne. Ce sont des sentiments largement partagés par la population polonaise, qui s’est mobilisée spontanément et a accueilli durablement plus d’un million et demi de réfugiés ukrainiens. D’autre part, cette impulsion ne correspond pas à l’orientation autoritaire de l’équipe au pouvoir à Varsovie. Non seulement la Pologne refuse de revenir sur ses réformes antidémocratiques, au point que, pour ses partenaires européens, elle est devenue, à l’instar de la Hongrie, un régime illibéral, mais surtout, elle tient un discours douteux sur l’avenir de l’Europe. En mars 2023, alors que la guerre faisait rage en Ukraine, le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki prononçait en grande pompe, à l’université de Heidelberg, un discours programmatique souverainiste. Il y souhaitait une réorganisation de l’Europe en « communauté démocratique de nations, fondée sur un héritage grec, romain et chrétien », contre « la centralisation » bureaucratique, dans « le respect de la diversité de ses nations ». Son propos reprenait l’argumentaire eurosceptique classique qui circule depuis longtemps parmi les réseaux conservateurs internationaux, en Europe et aux États-Unis3.
Or les deux termes du paradoxe ne peuvent cohabiter indéfiniment. Chacun est devant des échéances décisives dont l’issue, en plus de déterminer le sort de l’équipe au pouvoir, aura inévitablement des conséquences sur la guerre revenue en Europe. À l’intérieur de la Pologne, la campagne électorale est bousculée par de nombreux incidents liés à la guerre, comme les problèmes posés aux agriculteurs polonais par l’exportation des céréales d’Ukraine. L’initiative du président du PiS de bloquer ces exportations sans consultation, en avril, était contraire aux règlements européens, et il a fallu ouvrir une négociation difficile. Au point que le commissaire européen chargé de l’agriculture, un Polonais issu du PiS, a dû remonter les bretelles à son ancien patron ! La présidence suédoise de l’Union a finalement proposé la prorogation d’une année de la libre circulation des produits agroalimentaires d’Ukraine dans l’Union, tandis que la Commission dégageait cent millions d’euros d’aide aux producteurs de céréales et d’oléagineux des États membres concernés. Par la suite, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie se sont engagées à lever les interdictions unilatérales d’importation, non sans maintenir, du côté du PiS polonais, des déclarations ambiguës à but électoral. Bien d’autres questions restent à régler avant qu’un compromis ne soit signé avec l’Ukraine.
La guerre et les élections
Ces discussions peuvent avoir des conséquences fâcheuses en pleine guerre, et alors que la Pologne occupe une place centrale dans les soutiens humanitaires et militaires de l’Ukraine. Pour l’avenir de l’Europe, également. Dès lors, l’évolution du régime politique polonais, les initiatives non concertées prises par ses dirigeants conservateurs ou tout simplement le vote des électeurs polonais à l’automne auront inévitablement, dans les mois à venir, une influence non négligeable sur l’évolution de la guerre et l’organisation de la sécurité de la communauté européenne qui s’ensuivra.
Cette guerre constitue sans doute « un tournant stratégique de premier ordre dans l’histoire4 ». Aussi l’issue très incertaine des élections qui se préparent en Pologne est-elle attendue avec inquiétude, quand ce n’est pas avec peur, dans une partie de la société.
- 1. Voir Jean-Yves Potel, « Fragilités et incertitudes polonaises » [en ligne], Esprit, 30 juillet 2022.
- 2. Voir Ivan Krastev et Mark Leonard, “Fragile unity: Why Europeans are coming together on Ukraine (and what might drive them apart)” [en ligne], European Council on Foreign Relations, 16 mars 2023.
- 3. Voir Valentin Behr, « La doctrine Morawiecki : le plan de la droite radicale polonaise pour réorganiser l’Europe » [en ligne], Le Grand Continent, 26 mars 2023.
- 4. François Heisbourg, Les Leçons d’une guerre, Paris, Odile Jacob, 2023.