La Cravate d’Étienne Chaillou et Mathias Théry (Quark Productions, Nour Films)
Flux d'actualités

La Cravate d’Étienne Chaillou et Mathias Théry

Le personnage principal du film incarne les difficultés et les contradictions de la stratégie de « dédiabolisation » du Front national.

Étienne Chaillou et Mathias Théry, les réalisateurs qui avaient couvert le débat sur le « mariage pour tous » dans La Sociologue et l’Ourson (2016), reviennent avec un nouveau documentaire politique, La Cravate. Ils ont suivi, de novembre 2016 à juillet 2017, dans le contexte des élections présidentielles, un jeune militant du Front national engagé dans la circonscription d’Amiens.

Bastien, 20 ans, s’est confié aux réalisateurs lors d’entretiens qui fournissent la matière d’un récit aux accents flaubertiens. Ce dernier est à la fois la voix off du film, un peu à la manière de la série de films de François Truffaut sur Antoine Doisnel. Mais le récit est également lu par Bastien face à la caméra, selon un dispositif original, qui permet au protagoniste de réagir à la manière dont les réalisateurs le présentent et de donner son accord à la divulgation de telle ou telle information, selon une sorte de pacte entre Bastien et les réalisateurs qui garantit l’honnêteté du film.

Au cours du premier chapitre du film (« La campagne »), nous voyons Bastien lire le Courrier picard et regarder BFM-TV, coller des affiches et distribuer des prospectus sur les marchés pour le Front national. Nous apprenons que son père travaille dans le bâtiment, que Bastien a fait un passage en faculté de génie civile et qu’il a été viré d’un premier boulot à cause de ses convictions politiques. Il travaille désormais dans un centre de Laser Quest, sa passion, et il a une copine, qui « l’emmerde ». Une vie simple en Picardie.

Dans le deuxième chapitre (« En costume »), Bastien accompagne son jeune et ambitieux supérieur Éric à Paris. Il tente maladroitement à se faire une place parmi les cadres du Parti en « tirant sur sa cravate ». Mais il en maîtrise mal les codes. Au cours d’une soirée arrosée avec des amis, plus à son aise et gonflé par sa fréquentation des puissants, il déclare : « T’aimes pas les Noirs ? Alors, on t’embauche ! » En relisant le script devant la caméra, Bastien tente de se défendre en disant que c’était une blague et qu’il avait bu. Vite dégoûté par les luttes au sein du parti, ses « démons » (intitulé du troisième chapitre du film) reviennent : il « craque » un soir, alors qu’il travaille dans son centre de Laser Quest et révèle aux réalisateurs son passé difficile et violent. Le mouvement skin lui a en effet accordé protection face à sa peur de la « racaille » et fierté devant sa honte de l’échec scolaire, le confortant même dans une position de victime grâce à sa théorie du complot (« c’est à cause des feujs »). Le spectateur comprend que ce personnage incarne les difficultés et les contradictions de la stratégie de « dédiabolisation » du Front national.

Le spectateur suit donc le passage « du mal-être solitaire au combat politique » de ce « petit soldat sympathique de l’extrême droite ». Le documentaire révèle avec beaucoup de justesse les ressorts passionnels de l’engagement politique du jeune homme, sa « soif de revanche » qui le conduit à idéaliser une « France d’avant » et rejoindre le « peuple inquiet » qui chante « On est chez nous ! On est chez nous ! ». Après lecture, Bastien demande : « Alors, est-ce que je suis un connard ? » La question révèle une demande de reconnaissance qui a été déçue par toutes les institutions et n’a été satisfaite que par la violence xénophobe – du moins, jusqu’à la rencontre avec les deux réalisateurs.