M.C. Escher Air et eau I, 1938 Gravure sur bois, 435x439 mm Collection M.C. Escher Heritage, Pays-Bas All M.C. Escher works © 2025 The M.C. Escher Company, The Netherlands. All rights reserved www.mcescher.com
M.C. Escher Air et eau I, 1938 Gravure sur bois, 435x439 mm Collection M.C. Escher Heritage, Pays-Bas All M.C. Escher works © 2025 The M.C. Escher Company, The Netherlands. All rights reserved www.mcescher.com

Le monde-kaléidoscope de M. C. Escher

Une exposition à la Monnaie de Paris permet de découvrir, jusqu’au 1er mars, l’œuvre d’un artiste à la fois visionnaire, inclassable, et relativement peu connu, où la sensibilité dialogue avec la science.


Inclassable, Maurits Cornelis Escher (1898 – 1972) est peu connu du grand public et ne s’inscrit dans un aucun mouvement artistique, bien qu’il ait vécu dans une période riche en programmes et en manifestes révolutionnaires par rapport à la tradition. C’est probablement ce climat-là, où les cloisonnements entre les disciplines diverses tombaient, qui a favorisé le développement de son œuvre s’inspirant d’horizons variés, souvent proches des sciences. Ce Hollandais ne se considérait d’ailleurs pas comme artiste mais plutôt comme mathématicien. Ses inspirations sont assez hétéroclites, et malgré tout sa création garde une touche individuelle forte. D’apparence décorative, elle est tournée vers une recherche approfondie, aussi esthétique que philosophique. Escher s’intéresse d’abord à l’architecture, marqué par les estampes de Piranèse avec leurs emboîtements vertigineux d’escaliers et de passages souterrains. Cette attirance pour des espaces clos et étouffants est contrebalancée par une ouverture aux paysages après ses voyages en Italie. De même que l’artiste de la Renaissance, Escher est fasciné par « les prisons imaginaires », mais aussi par les moyens d’y échapper. Animaux, plantes et silhouettes humaines circulent dans ces cadres fermés, tels des prisonniers. Cette situation précisément implique la question d’une issue qui ne serait que mentale, car la géométrie stricte ne permet pas d’en sortir. Dans ce sens, cette œuvre expose la force de l’illusion contre le concret implacable et rigide.

Escher exécute ses compositions complexes avec une grande précision. Son monde kaléidoscopique de figures répétées témoigne d’une exceptionnelle maîtrise artisanale, car l’artiste pratique de multiples techniques difficiles entre mezzo-tinto et lithographie, la gravure occupant une place importante dans son œuvre. Plusieurs motifs reviennent, celui de la tour par exemple dans des perspectives diverses, souvent en des vues plongeantes. Les figures humaines s’y montrent écrasées par l’architecture, incrustées en tant qu’éléments graphiques. La tour a des résonances mythologiques riches et renvoie à l’univers biblique ou légendaire, lieu de confusion des langues et d’enfermement, lieu d’où se déploie un vaste monde inaccessible.

Les images d’Escher évoquent ainsi le problème de la distance entre ce qui est perçu et ce qui est réel, problème, entre autres, de l’illusion d’optique. Elles se situent entre les mondes imaginé et concret. L’artiste semble utiliser des verres optiques, en déformant la réalité. Ses structures architecturales sont distordues – les murs enflés, les perspectives superposées d’une façon inhabituelle -, ce qui provoque des vertiges. Dans une des salles de l’exposition, le spectateur se trouve parmi des miroirs qui multiplient des motifs géométriques et sa propre silhouette reproduite à l’infini : mise en abyme loin d’un simple effet visuel.

Cette œuvre foisonnante fait penser à celle de Léonard de Vinci et de Van Eyck, aussi bien à cause de ses inspirations variées que des recherches scientifiques, notamment optiques. La problématique de l’intérieur et de l’extérieur, du cadre et du hors champ, du convexe et du concave, voici quelques exemples qui, tout en posant une question scientifique, conduisent à une évocation philosophique, esthétique, poétique. Là gît l’originalité de l’artiste, son aspect inclassable, à la croisée de disciplines. Le voyage de 1952 à l’Alhambra est décisif pour son œuvre. L’artiste découvre alors les mosaïques mauresques. Ces compositions géométriques fermées lui paraissent une traduction graphique de l’infini. Il trouve, une fois encore, des échos à ses intérêts anciens pour les sciences, notamment pour la géométrie.

Cette œuvre foisonnante fait penser à celle de Léonard de Vinci et de Van Eyck, aussi bien à cause de ses inspirations variées que des recherches scientifiques, notamment optiques.

Depuis sa jeunesse, il se cultive en autodidacte par des lectures diverses : alchimie, paléontologie, cristallographie, optique, architecture… Grâce à ce fonds scientifique conjugué à sa sensibilité poétique et visuelle, il apprend à appliquer la pensée mathématique à l’image. Il devient donc précurseur dans ce domaine très en vogue aujourd’hui, dû aux logarithmes. Son talent singulier consiste à accéder de façon intuitive et visuelle aux lois géométriques utilisées dans l’informatique moderne. Sa mentalité spécifique fait penser à celle de Kepler qui modelait son univers en se servant des polyèdres, devinant ainsi les lois mathématiques abstraites depuis ses représentations tridimensionnelles et concrètes. De cette manière, son intuition le menait à des conclusions savantes correctes.

Dans les années 50, Escher noue une relation avec la communauté scientifique en exposant ses estampes au Congrès des mathématiciens à Amsterdam. S’ensuit une fructueuse correspondance notamment avec Penrose. Fractales, escalier de Penrose, courbe de Necker, ruban de Möbius, voici quelques figures géométriques présentes dans son œuvre, créées grâce à son sens visionnaire. Cette rigueur poétique rare le conduit à cette constatation : « Peut-être ne suis-je pas très éloigné de l’univers courbe d’Einstein. »

Artiste, savant et… philosophe. Escher cherche une issue à notre condition limitée, réduite aux lois physiques, et la trouve dans l’imagination qui est notre seule liberté. Son monde très précis ressemble à un mécanisme logique, et en même temps absurde, car impossible, irréel. L’artiste veut accéder à sa clé, à sa structure interne. Là, dans ses espaces clos, dans ce microcosme, il voit l’Univers tout entier, de même que Leibniz qui considérait le Cosmos enfermé dans une goutte d’eau. Son monde côtoie l’hallucination, toujours inaccessible, vu mais impalpable comme la nature de l’art même. Monde-sphère, monde-illusion… Certaines images évoquent l’espace intergalactique en donnant une sensation de vertige. On pense à Pascal, effrayé par la vue des étoiles dans l’oculaire du télescope. L’infini provoque ce trouble, l’infini qui est partout, dans tout espace fermé. Escher scrute les paradoxes, interroge la perception, car ce qui paraît cohérent est illusoire, ce qui est proche, impalpable, ce qui est vu n’existe peut-être pas… Tant de questions philosophiques irrésolues… Son œuvre radicale puise dans les sources de la Création, la Genèse étant son inspiration première. C’est alors une œuvre totale, cosmique. Ce monde-miroir se réfléchit à l’infini. La soif d’aller plus loin pousse l’artiste vers l’impossible, mais il croit toujours avoir « les clés du royaume des cieux ». Non sans raison, il dessine l’Intérieur de Saint-Pierre, concentré sur l’architecture érigée comme une ascension spirituelle.

À la fin de sa vie, il est désolé par la réception mondiale erronée de son œuvre. La reconnaissance vient tardivement, mais sa création n’est pas comprise véritablement, considérée plutôt comme décorative. Ses images sont reproduites sur des pochettes de disques, des objets d’usage quotidien, des gadgets. Et pourtant, c’est un artiste rare qui pendant toute sa vie quasi ascétique a suivi une mission artistique très élevée : ne jamais s’arrêter dans la quête d’absolu, aller toujours plus loin en se disant : « Seuls ceux qui tentent l’absurde atteindront l’impossible. »