Aloïse Corbaz, dite Aloïse, « Collier en serpent » (détail), vers 1956. - © Association Aloïse. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Audrey Laurans
Aloïse Corbaz, dite Aloïse, « Collier en serpent » (détail), vers 1956. - © Association Aloïse. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Audrey Laurans

À la marge de deux expositions de l’art brut

Deux expositions consacrées à l’art brut se tiennent actuellement à Paris, Art Brut. Dans l’intimité d’une collection. Donation Decharme au Centre Pompidou, au Grand Palais jusqu’au 21 septembre 2025, et L’Art Brut d’Iran, à la Halle Saint-Pierre jusqu’au 31 juillet 2025, soulignent que l’art au sens large préserve la société de la folie, sorte de soupape de la société menacée aussi bien par les débordements pulsionnels que par la rigidité pragmatique.


Deux expositions consacrées à l’art brut se tiennent actuellement à Paris, l’une au Grand Palais, l’autre à la Halle Saint-Pierre, qui réunit des artistes iraniens. D’emblée se pose le problème de la définition de ce courant artistique, aussi bien pour les organisateurs que pour le public. Question formelle ? Pas seulement. Malgré les tentatives d’établir des chapitres thématiques au Grand Palais, pour faciliter la lecture de l’ensemble des œuvres exposées, l’interrogation sur la nature de cet art reste non résolue et hautement stimulante. Cette problématique centrale touche à la réflexion sur l’origine de toute création artistique. Les organisateurs de l’exposition au Grand Palais ont choisi une clé assez simple : les goûts du collectionneur Bruno Decharme. Suivant ses choix, ses recherches, le public est affronté à une collection composée de quatre cents œuvres, hétéroclites et riches, mais unies par de nombreux points communs.

Ce qui frappe avant tout, c’est l’intensité de cette création commune, son authenticité, son caractère obsessionnel, compulsif, vital. L’impact direct de ces œuvres renvoie précisément au terme « brut ». D’où vient ce besoin naturel de l’expression artistique ? La philosophie esthétique a consacré des volumes à ce sujet, ce qui ne facilite pas la réception de l’art par tout un chacun, surtout aujourd’hui, dans un monde technicisé, désymbolisé, pragmatique, opérationnel, soumis à l’économie et à la statistique. L’art brut évoque le besoin primitif de représenter le monde d’une façon individuelle et originale, de préserver un élément « humain » insaisissable, incalculable.

Pourquoi la création artistique ne disparaît-elle pas entièrement sous la pression dominante de la technologie moderne ? Pourquoi tant d’hommes sans éducation artistique se livrent-ils à construire un monde imaginaire parallèle au monde dépourvu de symboles ?

De nombreux artistes présentés souffrent d’une maladie psychique. De multiples œuvres s’appuient sur la répétition, le rythme, un ordre et une logique. N’est-ce pas un moyen de lutter contre la folie, avec une tension intérieure insupportable, avec le chaos ? Et ce motif, si fort dans ce type de création, semble universel.

L’art, dans son sens le plus large, par sa position marginale et atypique sui generis, a pour mission de préserver la société de la folie, comme s’il incarnait la folie reconnue, autorisée socialement, tolérée, sorte de soupape de la société menacée aussi bien par les débordements pulsionnels que par la rigidité pragmatique.

Mais les artistes de l’art brut paraissent complètement détachés de la société, dépourvus du besoin de reconnaissance, enfermés dans leur monde intérieur. Ce trait met à part leur création, située à la marge de l’histoire de l’art. Et ce décalage leur permet précisément de fonder une œuvre absolument originale et hermétique, ce qui est le motif premier de toute création : originalité et invention, transgression au risque de l’illisibilité. Malgré la « folie » de l’art brut, ces œuvres nous touchent, c’est-à-dire témoignent toujours d’une certaine attache à la mentalité et à la sensibilité communes, ce qui nous permet de nous reconnaître dans ces expressions, de nous en inspirer.

Il est frappant aussi que les œuvres présentées sont souvent très complexes, car elles aspirent à une vision complète de l’univers. Certaines sont même chargées d’une mission messianique de sauver le monde. Ce motif fondateur caractérise tous les mouvements spirituels et les grandes religions qui, en persistant dans l’histoire, prouvent que le besoin spirituel est vital. L’art, depuis la nuit des temps, est attaché à cette dimension cosmogonique, ce que le mode de vie d’aujourd’hui étouffe par un rationalisme effréné, le fonctionnalisme et l’esprit de finalité.

Tout artiste authentique ne cesse de déchiffrer le monde à sa manière, d’établir une logique poétique contre un ordre social trop strict, trop pragmatique. Cette occupation, par excellence gratuite, sans but précis, nous relie à la nature humaine profonde, fondée sur le même besoin fondamental de beauté et de sens. L’art, d’une façon toujours non mécanique, aléatoire et sensible, multiplie les microcosmes et les macrocosmes. Sur plusieurs toiles présentées, des cellules microscopiques montrent la structure très complexe et fluide de la matière vivante. D’autres affichent des constructions sophistiquées et grandioses, des cathédrales, des mondes labyrinthiques stratifiés, aux codes à déchiffrer, aux langages secrets, mondes occultes, aventures initiatiques sans issue, interminables, essayant de saisir le processus de la vie même. N’est-ce pas la source de toute création ?

De nombreuses représentations semblent calquer la « matrice du cerveau », donnant une image chiffrée qui fait penser à un ordinateur étrange évoquant le cerveau humain. Les œuvres de ces artistes malades s’associent-elles à leur perception « brute », directe, ou plutôt à la transformation du monde tangible ? Question en suspens qui intrigue autant les philosophes de l’art que les spécialistes en neuroscience. Dans quelle mesure la perception humaine métamorphose-t-elle le monde ? En face de l’œuvre « brute », on a l’impression que certains artistes sensibles voient le monde tel qu’il se manifeste dans leurs œuvres, comme s’ils possédaient un algorithme mental naturel, une façon de voir très spécifique, propre à la perception poétique. La répétition et l’ordre, visibles dans de multiples créations, incitent à penser que le cerveau est muni de certaines fonctions algorithmiques que les machines imitent, elles aussi créations humaines.

Souvent, on situe l’art brut à la marge de la culture artistique officielle, de la tradition. Il est pourtant évident que ces artistes possèdent un certain niveau culturel. L’exposition de l’art iranien à la Halle Saint-Pierre le démontre nettement, où l’on voit des motifs mythologiques persans, la technique de la mosaïque, des références au passé. L’art officiel insiste sans doute plus sur la continuité culturelle, sur l’assimilation de la tradition, des styles, des techniques. Ici, cette connaissance paraît disséminée, comme instinctive. Bien que plusieurs artistes soient autodidactes, beaucoup d’auteurs manifestent un savoir professionnel avancé de spécialistes de haut niveau dans des domaines variés. Ils ont souvent subi une rupture dans leur vie, qui les a fait sombrer dans un monde trouble. Cet écart entre l’éducation artistique officielle et un chemin à part, marginal, permet justement d’explorer une infinie créativité, donc l’originalité, indispensable dans toute création. Les expositions parisiennes rappellent ce caractère fondamental de l’art.

Incontestablement, de nombreuses œuvres témoignent d’une maîtrise artistique élevée. Il est intéressant d’évoquer ici le cas d’Antonin Artaud (son œuvre n’est pas exposée ici), dont le bagage érudit est évident. Cet artiste bascule vers la démence depuis son voyage prophétique en Irlande. Son œuvre intense, éruptive, mais « construite », chavire soudainement vers une logorrhée quasiment illisible. C’est cette frontière entre la création maîtrisée et la pure folie, c’est-à-dire le chaos mental, que les œuvres de l’art brut questionnent.

Ainsi, les deux expositions posent en premier lieu un problème esthétique crucial pour l’histoire de l’art en général, celui de la représentation symbolique propre à l’homme, donc de la nécessité vitale de l’art. La représentation métaphorique, comme un écran en face du monde visible, préserve du chaos, de la folie et de la violence. L’art brut, c’est un art à part entière, toujours visionnaire, celui qui, autrefois, regroupait le public au théâtre antique, qui n’a jamais perdu son impact social. C’est pourquoi il est urgent de reconnaître, d’exposer et de regarder cette création si ancrée en chacun de nous depuis nos origines.