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Au-delà de la couleur, ou le nivellement curatorial

juillet 2021

Jusqu’à la fin du mois d’août 2021, le couvent des Jacobins, à Rennes, accueille « Au-delà de la couleur. Le noir et le blanc dans la collection Pinault », une exposition qui, malgré des œuvres de grande qualité, illustre les limites du rôle du commissaire d’exposition.

« Bienvenue pour cette déambulation dans les espaces de l’ancien couvent des Jacobins. » Débutant la visite de presse, ce vendredi 11 juin, Jean-Jacques Aillagon commente Waiting, œuvre des shock artists chinois Sun Yuan et Peng Yu – un vautour empaillé. L’ancien ministre de la Culture (2002-2004) ose des rapprochements entre le charognard et l’habit des dominicains, rappelant l’histoire du lieu même qui accueille l’exposition : le couvent des Jacobins. L’exercice de surinterprétation (il est douteux que le duo chinois ait pensé un lien entre le rapace et l’ordre religieux), qui ressemble à une association libre, pour commun qu’il soit dans l’art contemporain, laisse perplexe.

Tandis qu’il s’exprime sous le rapace, la situation revêt une certaine ironie, car l’ancien haut fonctionnaire (il a présidé le centre Georges-Pompidou de 1996 à 2002, l’établissement public du musée et du domaine de Versailles de 2007 à 2011, ainsi que le musée des Arts décoratifs en 2013) exerce dans l’ombre – et au service – de François Pinault. Après avoir été conseiller aux affaires culturelles de sa holding Artémis (2004-2007) et avoir valorisé des œuvres du collectionneur lorsqu’il dirigeait Versailles, il est en effet redevenu conseiller de François Pinault en 2012, puis promu directeur de la collection Pinault en 2018.

La visite se poursuit avec Bourgeois Bust – Jeff and Ilona, représentant le financial artist Jeff Koons s’apprêtant à donner un baiser à sa porn star d’ex, Cicciolina. Un buste au blanc d’albâtre d’un kitsch achevé. M. Aillagon évoque Éros et Thanatos, fait le lien avec Waiting, ainsi qu’avec Death, l’œuvre voisine de Damien Hirst, une inquiétante tête de géant.

Les surinterprétations artificielles accompagnent toute la visite. Et, malgré quelques œuvres fortes – davantage du côté de Thanatos que d’Éros d’ailleurs (gisants de Maurizio Cattelan, peintures La Mariée et l’Autoportrait à la morgue de Yan Pei-Ming…) – l’exposition illustre combien est surévaluée, superfétatoire, la fonction de commissaire d’exposition.

Première limite : la pléthore qui, comme les lourdes agapes de fin d’année, cause l’indigestion. Avec l’accumulation d’œuvres, les rapprochements factices, c’est l’intimité avec chacune dans sa singularité qui se trouve parasitée. La variété des médiums, contextes socio-historiques, démarches plastiques et intellectuelles (du formalisme et du matiérisme à l’art comme témoignage ou engagement politique, en passant par des œuvres-gags et des créations de mode) a tout du zapping. Les expositions ressemblent d’ailleurs fréquemment à une espèce de télévision des « intelligents », à renfort de rapprochements inopérants, finissant par tout niveler sans dégager un sens ou une totalité, sans distinguer la frivolité de la gravité, sans produire un surcroît d’intelligence du monde ou des œuvres.

Prenons un exemple, avec une séquence de l’exposition. D’abord, voici Gabriel Gaveau, une « peinture de piano » de Bertrand Lavier, qu’il présente comme, « littéralement, un piano recouvert de peinture » : ou la blague de potache élevée au rang d’art. (Le reste de son « travail » est, peu ou prou, à l’avenant, comme témoignent ses œuvres à la Bourse de commerce de Paris.) Immédiatement après, nous voilà devant des portraits photographiques par Richard Avedon de femmes vietnamiennes victimes du napalm de l’armée états-unienne. Puis viennent d’autres photos du même Avedon, poignantes, de personnes internées dans un hôpital psychiatrique dans un grand dénuement. À côté, Intermission (Halloween Iraq IV), de Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla, soit la vision de cauchemar de trois GI’s chevauchant des baudets et portant des masques grotesques lors d’une improbable Halloween en Irak. Imprimée dans un grand format et comme balafrée d’interférences à la façon des écrans télévisuels hertziens, la photo produit l’effet d’une ruée de cavaliers de l’Apocalypse mi-menaçants et mi-ridicules.

Un peu plus loin, le remarquable court métrage/installation de Shirin Neshat (Rapture) évoque, avec poésie, la division sexuelle de la société en République islamique d’Iran, avec deux écrans qui se font face. Ensuite, on trouve des créations de mode en noir et blanc, des photos colorisées du quotidien soviétique de Boris Mikhaïlov voisinant avec une œuvre citant les Marilyn d’Andy Warhol… Un inventaire à la Prévert.

Clou de l’exposition, devant Bear and Rabbit On a Rock – soit l’étreinte sexuelle de deux grandes peluches anthropomorphes d’un lapin blanc et d’un ours brun –, œuvre du roi de l’art abaissé au gag adolescent, Paul McCarthy, Jean-Jacques Aillagon va jusqu’à avancer que la bouche béante de la lapinette lui rappellerait l’Extase de sainte Thérèse du Bernin. Et, comme si ce n’était pas assez, en sortant de l’exposition, voilà la sculpture gigantesque du « coup de boule » de Zidane à Materazzi, bronze de cinq mètres de haut d’Adel Abdessemed – ou la bêtise artistique littéralement monumentale.

Dans toute son incohérence, l’exposition Au-delà de la couleur illustre combien la logique « curatoriale » traite l’art comme la matière première d’un discours méta-artistique valorisant le commissaire ou le collectionneur, dont l’intérêt est souvent superficiel, convenu, voire nul, et qui parasite l’expérience et l’entendement des œuvres. La belle scénographie, d’ailleurs, n’y change rien : il y a bien quelque chose comme un orchestre et un chef d’orchestre, mais guère de partition commune. Revient alors à l’esprit le souvenir de Jean Clair, qui écrivit dans un essai qu’on devrait pouvoir aller au musée pour y contempler deux ou trois œuvres1. Oui, sans doute conviendrait-il de retrouver la rareté, l’intimité de l’œuvre, plutôt que la surabondance devenue banale et le parasitage des grandes œuvres par celles qu’un regard épuise incontinent ou par les verbosités « curatoriales ».

 

  • 1. Jean Clair, Malaise dans les musées, Paris, Flammarion, 2007.

Mikaël Faujour

Journaliste et critique d'art, membre de l'Association internationale des critiques d'art (AICA), il est notamment l'auteur de préfaces pour divers catalogues d'artistes (Antoine Leperlier, Éric Roux-Fontaine, Ruta Jusionyte...) et d'une préface à Jacques Ellul, L'Empire du non-sens (L'Échappée, 2021).