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Paul-Louis Landsberg : éloge de la personne imparfaite

Il n’y a de causes qu’imparfaites. Encore faut-il avoir la conscience de cette imperfection.

En novembre 1937, Paul-Louis Landsberg publie dans la revue Esprit, créée en 1932, un texte qui va devenir un manifeste. Intitulé « Réflexions sur l’engagement personnel » (et récemment réédité par les éditions Allia), il va peser sur les débats internes au mouvement personnaliste[1]. Le mieux est d’en extraire d’emblée quelque passage significatif : « Notre existence humaine est tellement impliquée dans une destinée collective que notre propre vie ne peut jamais gagner son sens qu’en participant à l’histoire des collectivités auxquelles nous appartenons. »

Cependant, cette responsabilité personnelle ne signifie pas qu’il est possible de s’engager pour des causes parfaites : il n’y a en effet de causes qu’imparfaites. Encore faut-il avoir la conscience de cette imperfection : « C’est par une telle conscience de l’imperfection que la fidélité à une cause se trouvera préservée de tout fanatisme, c’est-à-dire de toute conviction de vivre en possession d’une vérité absolue et intégrale. » Si Paul Ricœur, qui n’est pas un adepte des jugements hâtifs, a pu écrire que la réflexion de Landsberg « tient à l’histoire intérieure et à la pensée du mouvement Esprit presque autant qu’Emmanuel Mounier[2] », c’est que l’engagement « personnel » auquel il appelle trouve son sens dans une histoire imparfaite, mais qui exige de participer à l’humanisation du monde. Ce n’est pas un hasard si, dans Problèmes du personnalisme, Landsberg mettra moins l’accent sur les ressorts de la doctrine personnaliste que sur l’engagement de la « personne » du personnalisme[3]. Non sans lui faire écho, Ricœur s’en prendra des décennies plus tard à l’« -isme » du « personnalisme » – pour mieux valoriser la personne[4].

Les guerres du XXe siècle

Comment comprendre alors cette valorisation de la « personne » qui à la fois secoue le mouvement personnaliste en l’appelant à l’engagement et le prend de court en accentuant la part de vulnérabilité et la fragilité de l’humain ?

Tout d’abord, la méditation de Landsberg accompagne un long exil politique, qu’il importe de rappeler : professeur de droit puis de philosophie à l’université de Bonn, il milite contre le nazisme et quitte l’Allemagne le 1er mars 1933, quelques jours avant la prise de pouvoir par Hitler. Il enseigne ensuite à Barcelone et Santander, mais la guerre civile en Espagne l’oblige à rejoindre la France, où il s’agrège à l’équipe de la revue Esprit. Après l’armistice de 1940, il se réfugie à Pau puis à Lyon, avant d’être arrêté et déporté au camp de concentration d’Oranienburg où il meurt d’épuisement le 2 avril 1944. Alors que nombreux sont les membres de l’équipe d’Esprit qui optent pour une approche pacifiste avant la guerre, la confrontation personnelle de Landsberg au nazisme et au franquisme le pousse à prendre en compte ce que Jan Patocka (le rédacteur de la Charte 77 – pour 1977 – à Prague, avec Vaclav Havel) appellera les « guerres du XXe siècle » dans le contexte du stalinisme[5].

Pour Landsberg, l’homme n’est jamais en paix, la menace de la guerre et de la violence est toujours là ; c’est pourquoi parler de « cause imparfaite » revient à affirmer qu’on ne peut jamais atteindre « utopiquement » un état de paix définitif. Reconnaître la guerre (présente ou à venir) ne conduit pas à sombrer dans un réalisme de la guerre, dans un éloge abstrait de Polemos, mais à penser la paix en lien avec la guerre, et surtout pas comme « fin » de la guerre. « Lorsqu’on adopte, écrit-il dans Problèmes du personnalisme, la perspective qui est la nôtre sur les nécessités tragiques de la situation actuelle, on doit s’inspirer d’un savoir clair sur le contenu de l’idée de paix. Nous arrivons donc à la tâche de préciser, d’une manière générale et purement philosophique, la notion de paix qui correspond à notre philosophie personnaliste. La paix, en ce sens, n’est pas la négation de la guerre, mais une idée essentiellement positive, idée jamais parfaitement réalisable dans l’histoire, mais dont les guerres ne sont que des négations[6]. » Ce n’est bien sûr pas un hasard : Landsberg avait rédigé à la fin de sa vie un ouvrage sur Machiavel dont on n’a malheureusement retrouvé aucun des trois manuscrits, confiés à des proches.

Les états de paix de la personne

Engagée dans un conflit permanent entre guerre et paix, au sein d’une histoire sans rémission, qui décime l’humanité, la personne est aussi dans un état permanent de guerre et de paix. Grand ami de Landsberg, qu’il a accueilli à Lyon durant la guerre, Jean Lacroix a bien montré que la personne est chez lui une figure en devenir, doublement extatique : elle est tirée à la fois par des forces biologiques et par des forces spirituelles, tournée simultanément vers un corps pris dans ses pulsions (l’altérité en soi) et vers un corps aspiré par Dieu (l’Altérité créatrice). « Même dans la sphère biologique, il y a des extases dans lesquelles la vie dépersonnalisante prend ce caractère de quelque chose d’absolument autre, dans laquelle le moi ressent l’angoisse de se perdre et à laquelle l’homme peut se donner. Il est vrai que le moi peut éprouver des frissons d’angoisse et des sentiments analogues à l’approche de ces deux forces, celles d’en bas et celles d’en haut, ou en tout cas d’une force essentiellement vitale et d’une force essentiellement spirituelle[7]. »

Cette oscillation entre les forces du bas et les forces du haut n’est pas sans éclairer deux livres essentiels de Landsberg, L’Essai sur l’expérience de la mort et Le problème moral du suicide[8] : la mort aspire vers le bas (l’angoisse, la peur qui peut conduire au suicide) ou vers le haut (la pensée mystique qui, de saint Augustin aux mystiques espagnols et à sainte Thérèse d’Avila, passionne Landsberg), mais les deux expériences signifient un dépassement de la mort. Avec le suicide, la mort tire vers le bas une souffrance inadmissible et insupportable : « Ce qui est faux, ce n’est pas la lutte contre la souffrance, mais l’illusion de pouvoir l’anéantir. » Avec l’expérience mystique, la mort est comme dépassée dans une expérience qui est celle d’un christianisme accompli : « En vérité, l’homme ne peut pas aimer la mort pour la mort. Il ne peut aimer la mort que si elle est transformée en un état qui n’est plus la mort. Le vrai amour de la mort ne peut être qu’une forme de l’amour de Dieu. » Dieu ne vient pas remembrer l’homme, il n’est qu’un aveu de ses faiblesses : la déi-formité mystique est inconcevable sans la dif-formité humaine. « La réalisation de la personne chrétienne, c’est l’accomplissement de cette nouvelle déi-formité. »

Si le personnalisme de Landsberg, hanté par la mort, se veut chrétien, c’est qu’il veut croire qu’il est possible de faire de « l’être au-delà de la mort » un « être pour la vie ». Pensée inquiète et inquiétante, la pensé engagée et tragique de Landsberg, en cela très proche de « l’engagée » Simone Weil, est dérangeante. Elle permet pourtant, mieux que d’autres aujourd’hui, de saisir que notre imperfection est aussi une force où puiser des engagements, de bas en haut et de haut en bas, pour humaniser le monde – à une époque où les guerres du XXIe siècle prolongent les guerres du XXe siècle. Landsberg, cette « ombre » mal connue du personnalisme, témoigne ainsi, dans un acte de foi mystique, d’une incroyable et « lumineuse » profondeur[9].

 

Notes

[1] Paul-Louis Landsberg, « Réflexions sur l’engagement personnel », Esprit, novembre 1937, repris chez Paris, Allia, 2018.

[2] Paul Ricœur, « P.-L. Landsberg, Essai sur l’expérience de la mort (Ed. du Seuil) », Esprit, juillet-août 1951, repris dans Lectures 2. La contrée des philosophes, Paris, Seuil, 1992.

[3] Paul-Louis Landsberg, Pierres blanches. Problèmes du personnalisme [1952], préface d’Olivier Mongin, introduction de Jean Lacroix, Paris, Le Félin, 2007. Voir aussi Olivier Mongin, « Paul-Louis Landsberg : personnalisme et mystique », Esprit, janvier 1983.

[4] Paul Ricœur, « Meurt le personnalisme, revient la personne… », Esprit, janvier 1983.

[5] Jan Patocka, « Les guerres du XXe siècle et le XXe siècle comme guerre », dans Essais hérétiques, trad. par Erika Abrams, préface de Paul Riœur, postface de Roman Jakobson, Lagrasse, Verdier, 1999. Un extrait avait été publié sous le titre « Sortir du siècle de la guerre », Esprit, janvier 1981. Voir aussi Olivier Mongin, « Jan Patocka sur la ligne de front », Esprit, avril 1983.

[6] P.-L. Landsberg, Pierres blanches, op. cit.

[7] P.-L. Landsberg, cité par Jean Lacroix, dans Le personnalisme, Lyon, Chronique sociale, 1981, p. 81-82.

[8] P.-L. Landsberg, L’Essai sur l’expérience de la mort [1936] et Le problème moral du suicide, préface de Jean Lacroix, postface d’Olivier Mongin Paris, Seuil, 1993. L’essai sur le suicide, écrit en 1941-1942, a d’abord été publié dans Esprit, en décembre 1946. Landsberg remercie Pierre Klossowski, plus proche ici d’un Bataille que d’un Mounier, de l’avoir aidé à écrire L’Essai sur l’expérience de la mort.

[9] Cet article est d’abord paru dans le dossier politique « Pourquoi les intellectuels s'engagent-ils ? » de Limite. Revue d’écologie intégrale, n° 14, avril 2019. Nous remercions sa rédaction de nous avoir autorisés à le republier.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012   Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte…