© Alpana
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De la musique au soin. Hearth and Home de Prabhash Chandra

Le chef-d’œuvre de la compétition du Festival des 3 Continents, en 2024, était un long métrage documentaire indien réalisé par Prabhash Chandra. Hearth and Home filme, en une trentaine de plans fixes, le quotidien d’un homme d’une soixantaine d’année qui prend soin, nuit et jour, de sa mère, qui en a plus de quatre-vingt-dix.


Le chef-d’œuvre de la compétition du Festival des 3 Continents, en 2024, était un long métrage documentaire indien, le troisième réalisé par Prabhash Chandra. Hearth and Home filme, en une trentaine de plans fixes, le quotidien d’un homme d’une soixantaine d’années qui prend soin, nuit et jour, de sa mère, qui en a plus de quatre-vingt-dix.

La caméra, toujours à distance de l’action, capte dans de longs plans fixes, les gestes tendres, rapides et parfois agacés de cet homme qui s’est enfermé dans sa maison avec sa vieille mère et qui ne sort de sa solitude que pour accueillir brièvement la visite d’une élève ou d’une amie avec qui il joue du sitar. Non sans retourner à sa solitude quand celles-ci le quittent. Une très belle douceur anime ses gestes, nourrit sa patience et lui inspire des trouvailles, mélanges d’ingénuité et de pur amour, comme ce lien qu’il attache, la nuit, à leurs deux pieds pour éviter que sa mère ne tombe du lit. Il faut saluer la finesse et l’intelligence de la mise en scène de ce jeune acteur, metteur en scène et cinéaste, qui filme avec délicatesse ce lien shakespearien entre la mère et le fils. Il réalise l’exploit de filmer avec une humanité sans faille des situations extrêmes de soins prodigués et, à travers elles, la dépendance radicale d’une mère, le dévouement radical d’un fils, l’omniprésence de la fatigue, morale comme physique, dénuée de plainte ou de rancœur. Et l’omniprésence de l’art.

La magie de ce film est qu’il nous livre la clé de ce miracle qu’il filme, qui tient en une question : comment ce soin extrême d’un fils à sa mère est-il possible au long cours ? L’attention fine du cinéaste à l’espace de la maison, aux peintures sur les murs, aux instruments de musique, aux affiches de spectacle, détaille par petites touches l’univers artistique de ce sexagénaire. Dans une scène centrale, l’un des sommets émotionnels du film, Bhaveen Gossain chante et joue du sitar avec une amie, tous deux assis en tailleur dans le salon de cette maison. L’extrême attention portée au lieu, qui explique que le titre original du film mentionne son adresse postale (B-One Twentyeight One), se justifie de cette convocation en son sein de tous les arts qui occupent la vie de Bhaveen : la peinture, la musique, le cinéma, le théâtre. Une affiche de L’Idiot où il interprète Rogojine, un extrait de film, et on comprend que le maître des lieux soit vénéré comme un maître par ceux qui le visitent. Par le cinéaste lui-même, qui fut son élève.

Prabhash Chandra a passé trois longues années à tenter de convaincre son maître d’accepter ce film. La problématique du soin qui crève l’écran s’est en réalité imposée au sein d’un projet original tout autre, qui était dévoué à l’artiste Bhaveen Gossain. Et le film est arrivé à maturation lorsque Bhaveen se trouvait au carrefour de sa vie d’homme, de sa descente dans la solitude, dans les prémisses d’un deuil aussi. Il a capté les gestes de soin ordinaire d’un être extraordinaire, des gestes informés par sa culture et son intériorité artistique. Un secret de beauté et d’humanité offert au spectateur. Inoubliable.

 

Comment êtes-vous venu au cinéma ?

Prabhash Chandra – Je suis né et j’ai grandi dans le Bihar. Mes parents souhaitaient pour moi un travail stable. J’ai étudié la physique. Mon père me voyait devenir un scientifique. À l’université de Delhi, il y avait une société de théâtre, en marge des programmes universitaires, à laquelle je participais. J’ai obtenu mon diplôme et alors il m’a fallu faire un choix. J’ai voulu m’inscrire à un programme de master en physique nucléaire. Mes amis intégraient des écoles de théâtre. Je regardais beaucoup de films avec eux. Sans être formé au théâtre ni au cinéma, je suis devenu un grand cinéphile. J’ai rencontré Bhaveen Gossain, qui est un grand cinéphile. Il m’a fait regarder les films de Tarkovski et de Sokourov. Je ne pensais pas à faire des films, car je n’avais pas d’argent.

En 2018-2019, j’ai décidé de faire un film. J’ai emprunté de l’argent et j’ai réalisé un film documentaire : In Search of Ram (2019). Bhaveen Gossain a composé la musique de ce film. J’en ai réalisé ensuite un second. Nous étions en contact et je partageais avec lui mon projet. Je travaillais avec des amis qui étaient en école de cinéma ou de théâtre. J’étais le seul sans formation. Donc, ils m’ont aidé à faire mon film, I’m Not the River Jhelum (2022). Il a été très bien reçu aux États-Unis.

Pour mon troisième film, je répétais à Bhaveen que je voulais faire un film sur sa vie. Je ne voulais pas dramatiser ou apporter de l’extérieur des éléments de drame. Je voulais faire un film sur ce qu’il est, ce qu’est sa maison. Mais il ne pensait pas que c’était une bonne idée. J’ai continué à chercher à le convaincre, pendant deux ou trois ans. Le film que j’avais en tête était un film intime sur son monde. Or Bhaveen est une personne très secrète. Il ne voulait pas partager sa vie privée.

Bhaveen Gossain – Je ne voulais pas que ma vie privée soit rendue publique. Je ne pensais pas que mon monde personnel soit intéressant. Mais ma compagne, qui est une actrice connue en Inde, connaissait aussi Prabhash. Je lui ai parlé de mes résistances. Elle a parlé avec Prabhash et elle m’a dit : je pense que tu devrais faire le film. Ma seule condition a été : j’ouvre ma maison pour deux jours et nous verrons comment le tournage se passe. Car je sais combien un tournage peut être envahissant. Or je ne pouvais pas être plus accaparé par le tournage que je l’étais par ma mère, dont je prenais soin à l’époque. Si le tournage s’avérait gênant pour nous, il était convenu que je le dirais. Et le tournage a été si facile, si respectueux. Jamais plus de six heures par jour.

P. Chandra – Nous avions une petite équipe, bien sûr. Trois personnes étaient dans la maison : le preneur de son, le chef opérateur et moi. Et trois autres étaient en dehors de la maison. J’ai eu le privilège de travailler avec un acteur professionnel. Bhaveen a joué dans quelques films et dans de nombreuses pièces de théâtre. Durant le tournage, nous savions que nous obtiendrions ce que nous voulions, grâce à lui.

Le film montre un homme de 63 ans qui prend soin de sa mère de 95 ans. Et c’est aussi le portrait d’un artiste, un homme de grande culture, qui apporte à ses gestes de soin toute sa culture et toute sa sensibilité artistique. Malheureusement, nous connaissons mal en France votre carrière en tant qu’acteur et musicien. Le film montre votre pratique artistique autant que vos soins à votre mère.

P. Chandra – En Inde, les garçons et les filles sont élevés séparément et différemment. C’est une société très patriarcale. Qu’un homme prenne soin de sa mère est donc une situation très inhabituelle.

B. Gossain – S’il s’agit de fils unique, cela arrive, mais ils prennent des aides. J’ai choisi de ne pas le faire. Car quand vous embauchez quelqu’un pour prendre soin d’un proche, vous vous souciez de lui/elle et de votre proche. Et puis je travaillais essentiellement chez moi et je n’avais pas envie de partager mon espace avec un étranger. Je l’aurais vécu comme une intrusion dans ma vie. J’ai pensé qu’il était préférable pour moi de m’en passer, sauf si l’état de ma mère venait à se détériorer au point que je ne puisse pas prendre soin d’elle seul ou si j’étais trop fatigué.

Vous semblez d’ailleurs parfois épuisé. Mais dans d’autres scènes, vous jouez de la musique avec des amis ou des élèves.

B. Gossain – Ce sont les seuls moments d’incursion du monde extérieur dans la maison. C’est un soulagement. Sans eux, je serais prisonnier dans cette maison.

Le moment de chant et du sitar que vous partagez avec une étudiante donne lieu à une séquence magnifique, qui est un sommet émotionnel dans le film. On y découvre une autre facette de la personnalité de cet homme qui prend soin de sa mère en étant si dévoué.

B. Gossain – La dimension de soin, le portrait d’une relation de soin entre un fils et sa mère, semble être passée au premier plan dans la présentation du film. Mais le projet initial de Prabhash était de faire un film sur moi comme artiste, et non sur moi en tant que je prends soin de ma mère. Sur un artiste qui s’est refermé sur son monde, qui s’est isolé, qui ne joue plus à l’extérieur. Et parce qu’il a cette vie, cet homme est capable de prendre soin de sa mère comme il le fait.

Je collectionne les peintures. Je peins moi-même. Je compose et joue de la musique. La musique est le seul art auquel j’ai été réellement formé. J’ai reçu des enseignements en musique pendant trente ans avec un professeur qui me recevait seul. Nous appelons cela « la tradition du professeur-gourou ». J’enseigne aussi de cette manière. Je me considère comme un artiste, car les arts m’importent beaucoup. Aujourd’hui, ce que je pratique le plus, c’est le chant. Ces dernières années, j’ai encore joué au théâtre, dans L’Idiot (on voit l’affiche dans le film). Par le passé, j’ai joué dans des films.

P. Chandra – Je ne voulais pas faire un documentaire sur Bhaveen comme acteur ou comme musicien, mais faire un film sur un homme qui a une vie faite de plusieurs dimensions : un fils qui prend soin de sa mère, un musicien, un acteur, un comédien. J’ai voulu que tout cela soit présent dans le film.

Le film montre aussi la descente d’un homme dans sa solitude.

B. Gossain – Absolument. Que ce soit en raison des circonstances ou pour un motif existentiel, nous ne l’avons pas explorée. Mais je suis très heureux que cela apparaisse dans le film.

La relation de soin est centrale dans le film, parce qu’elle donne de la profondeur à ce portrait d’homme, qui est fascinant pour le spectateur. Nous nous demandons ce qui a pu nourrir sa décision de prendre soin seul de sa mère de 90 ans, qui reste inexpliquée dans le film.

P. Chandra – Nous avons construit le film de manière à ce que chaque spectateur puisse se faire sa propre histoire, sa propre compréhension. Quatre femmes apparaissent dans le film : la mère, deux amies et une étudiante. Toutes le quittent. Elles viennent voir Bhaveen dans sa maison et repartent. Il est heureux dans sa solitude, dans son monde.

Vous avez choisi un dispositif de tournage très particulier : des plans fixes très longs, à distance des personnages. Pourquoi ?

P. Chandra – Ce choix est le fruit d’un échange avec mon chef opérateur. Pour saisir la manière d’être dans son monde de Bhaveen, il fallait faire comme si nous n’étions pas là. Nous voulions être le plus discrets possibles dans la vie de Bhaveen et de sa mère. Je voulais aussi montrer son monde, sa maison. Donc, la construction spatiale du film a été très importante. Dans cet espace, je voulais filmer le temps qu’il a vécu et non celui dont j’ai été le témoin (environ quatre ou cinq ans, entre les années passées à le convaincre et le tournage du film). Bhaveen a vécu huit ou neuf ans avec sa mère dans cette maison. Je suis arrivé à la fin de cette période de sa vie.

J’imagine que le film a été construit à l’étape du montage.

P. Chandra – Oui, et du tournage aussi. Je décidais simplement de l’arc narratif de la scène avant de la tourner et je faisais confiance à Bhaveen. Donc, on ne savait pas dans chaque scène ce qu’il se passerait. Avec sa propre vision de son lien avec sa mère et du film, Bhaveen construisait la scène. Chaque scène décrit une courbe, un changement d’humeur et un relâchement de la tension.

B. Gossain – Je réalise que j’ai joué en musicien. Or la musique indienne, à la différence de la musique occidentale, ne peut pas être notée, écrite. En Occident, un chef d’orchestre interprète une partition, mais les notes sont fixes, alors que dans la musique indienne, les interprétations modifient profondément la musique. C’est l’espace entre les notes qui compte pour nous et non les notes. C’est pourquoi nous ne pouvons pas la noter. Ce qu’il se passe dans le passage entre une note et une autre (glissement, saut…) est le plus important. Quelle est l’émotion portée par le passage d’une note à une autre ? Le silence est donc très important. Prabhash parle de la courbe décrite par chaque scène. Je pense que pour la jouer, j’ai réagi en musicien. Prabhash me disait : c’est une scène de repas et, sans le réaliser, je me mettais à utiliser ma sensibilité musicale pour créer la courbe, décider de la manière d’aller d’un point à un autre.

P. Chandra – Je savais que Bhaveen était un grand acteur. Mais je ne voulais pas qu’il joue. Un grand acteur, vous lui donnez un scénario et il le joue de la meilleure des manières. Nous voulions plutôt accéder à son intériorité. Or les acteurs sont très conscients de ce qu’ils font. Il fallait qu’il se déprenne de cela pour apporter quelque chose d’autre dans son jeu.

B. Gossain – C’est vrai, je suis toujours conscient de ce que je fais quand je joue. C’est pourquoi un scénario constitue un support, une structure excellente. Avec ces dialogues, vous pouvez faire vos recherches. Je réalise que ma formation musicale m’a beaucoup aidée à m’en libérer. Pour la première fois, j’étais vraiment nu devant la caméra en tant qu’être humain. Quand vous jouez un rôle, vous avez toujours un masque, une protection. Je n’en avais plus.

P. Chandra – Lorsqu’il jouait trop dans une scène, on laissait la caméra tourner et on attendait qu’il cesse de jouer. On a gardé les moments où il est lui-même, où il ne joue pas. Bhaveen est un très grand acteur, qui ne s’engage que dans des projets peu banals, qui l’intéressent. Nous préparons un second film ensemble. Je cherche les financements, mais j’espère le tourner l’année prochaine.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

P. Chandra – Bhaveen a été mon professeur de théâtre. En 2016, je jouais dans un spectacle et je suis venu le voir pour des cours de pratique vocale. Je le considérais comme quelqu’un qui me guidait en tant qu’acteur. Puis, les années passant, je me suis mis à le considérer comme un ami. Nous parlons de nos vies, de nos doutes, de nos projets. Notre relation s’est développée au fil des années.

Qu’est-ce que vous admiriez chez lui ?

P. Chandra – Je ne l’ai pas vu sur scène. Bhaveen avait joué Rogojine dans L’Idiot de Dostoïevski jusqu’en 2006, puis dans Sa Majesté des mouches. Il a joué aussi dans deux films : La Danse du vent (Rajan Khosa, 1997), et And Now that I Think I Know Nothing (2003).

B. Gossain – Moi, j’ai vu Prabhash au théâtre. Je le considère comme un acteur excellent, très intense. Après une performance, un soir, je suis allé le voir dans les loges pour le féliciter.

Est-ce que vous jouez encore, Prabhash ?

B. Gossain – Non, par manque de temps. Mais j’aime beaucoup jouer.

Vous avez mentionné une tradition indienne d’enseignement, et la relation presque sacrée en élève et professeur.

B. Gossain – Oui. Dans la plupart des arts, nous avons cette tradition d’enseignement en face-à-face. Dans le chant, on parle de sina ba sina : « d’une poitrine à une autre » ou « d’un cœur à un autre ». Beaucoup de professeurs abusent émotionnellement et/ou physiquement de leurs élèves, et ces abus traversent les traditions. Le professeur est vénéré comme un dieu. S’il est équilibré, il mérite d’être vénéré et n’abusera jamais de son élève. Et il passera de professeur à mentor et gourou. Le gourou montre le chemin. En hindi, on dit : « Face à moi se tient mon dieu et mon gourou. De qui dois-je toucher le pied ? » Cela en dit long sur le statut du gourou. La relation maître-disciple est sacrée, oui.

P. Chandra – Bhaveen ne demande jamais d’argent à ses élèves.

B. Gossain – C’est sacré pour moi. J’ai de quoi manger, mes besoins sont modestes. Je peux me le permettre…

En somme, votre film traite de deux relations sacrées : maître-élève et mère-fils.

P. Chandra – Je me souviens d’un jour où ma mère avait des règles très abondantes et je l’ai aidée à se laver. Elle avait honte. En tant que fils, nous sommes tenus éloignés des réalités corporelles de nos mères. Bhaveen a grandi dans la même culture. Chez nous, les gestes de soin sont ceux des femmes.

B. Gossain – Nous voyons nos sœurs faire ces gestes, mais pas les garçons. Alors qu’ici, je suis seul et je me trouve seul, au fond, devant la nécessité de prendre soin. Les générations actuelles sont encore moins prêtes à cela, mais la nature humaine est toujours étonnante. Certaines personnes deviendront abusives, d’autres seront capables de prendre soin. Ce sont des phénomènes qu’on constate partout dans le monde.

L’immense leçon de ce film est que l’expérience artistique est un trésor, car cultiver l’humanité en soi rend possibles les gestes de soin même les plus difficiles. On touche là à un vrai mystère : comment se fait-il que certaines personnes soient capables de perdre soin de leurs proches et d’autres non ? Où les pourvoyeurs de soin (caregivers) puisent-ils en eux la justesse de leurs gestes ?

B. Gossain – Pour moi, cela a été une torture, mais je ne pouvais pas abandonner ma mère. Je n’avais pas le choix. Je n’aimais pas particulièrement ma mère ; elle n’était pas mon ancrage émotionnel premier. Mais je suis tombé amoureux d’elle en prenant soin d’elle. Les gens pensent qu’il fallait que je l’aime énormément pour prendre soin d’elle comme je l’ai fait. La réalité est tout autre. Ce n’était pas une femme forte ; elle était très vulnérable. Mon père prenait soin d’elle. Et quand il est mort, elle s’est trouvée perdue. Je l’ai aimée dans sa faiblesse.

Vous avez inventé une idée visuelle très forte pour traduire ce lien : la corde que Bhaveen accroche avant de dormir qui relie son pied à celui de sa mère… Ce lien pourrait être shakespearien.

B. Gossain – Pour qu’elle ne tombe pas pendant son sommeil ! Grâce à cette corde, si elle se lève, je me lève.

 

Propos recueillis par Élise Domenach, qui remercie Justine Landau et Basile Leclère pour leur relecture.