Où est passée l’aspiration littéraire ?
Dans un contexte de marchandisation croissante des œuvres, la pression du consensus favorise les livres s’inscrivant dans un certain air du temps, au détriment de l’exigence littéraire. Une autre littérature existe, mais elle a besoin de l’engagement de la critique.
Nous avons la chance de vivre dans un pays qui propose une offre littéraire foisonnante et variée. Pourtant, si un jeune lecteur désire connaître la littérature française, il se heurte à un phénomène étrange : les auteurs qu’il voit dans tous les médias et la presse sont systématiquement cautionnés par la critique universitaire. Le projecteur est uniforme, niveleur. J’affirme, cela est mon point de vue, que non seulement les plus commentés de ces auteurs ne sont pas forcément ceux qui donnent l’indice d’une œuvre littéraire forte, mais aussi, que ceux qui pourraient écrire des œuvres riches et singulières courent le risque de ne pas trouver d’éditeurs. Nous assistons à un appauvrissement de la qualité des œuvres corrélée à un appauvrissement de la critique littéraire.
Mise à plat plutôt que mise en relief
Appuyons notre réflexion sur le travail critique de Dominique Viart, dont notre jeune lecteur trouvera le nom majoritairement référencé par les moteurs de recherche. Dans La littérature française au présent1, cet universitaire tente de circonscrire la production littéraire française et opère non une mise en relief, mais une mise à plat. Soucieux d’exhaustivité, il crée une typologie des œuvres littéraires, les classant par catégories : « Les écritures de soi », « Écrire l’Histoire », « Écrire le monde », « Être de son temps » etc. En procédant ainsi, il adopte une méthode qui permet de rendre compte d’un grand nombre d’œuvres. Mais il ne les discrimine pas, comme si tout se valait. Prenons par exemple le chapitre intitulé « Les individualismes contemporains ». Dans la partie qu’ils nomment les « Nouveaux mystiques », Dominique Viart et Bruno Vercier mettent sur le même plan deux auteurs que je ne peux qu’opposer : Christian Bobin, mystique enjôleur et lénifiant, dont l’écriture n’est pas seulement naïve mais parfois niaise, et Christiane Singer qui, dans une écriture rigoureuse et précise, n’a cessé de sonder l’abime intérieur. L’un donne des recettes existentielles de joie - « Je veux bien souffrir mais je ne veux pas désespérer. Je ne laisserai personne éteindre en moi la petite lampe rouge de la confiance. » (Le Christ au coquelicot, Lettres vives, 2022) - quand l’autre emmène le lecteur dans une traversée de la condition humaine radicale2. Le troisième auteur abordé dans cette section est Sylvie Germain. Sur les trois cités, le plus connu est le moins consistant spirituellement. Autant dire que le « renouveau mystique » que Dominique Viart et Bruno Vercier ont annoncé n’existe pas et que la question primordiale d’ « habiter poétiquement le monde » selon Hölderlin, comme ils le rappellent, se trouve illustrée de façon artificielle. Allons plus loin. Elle est même occultée par une littérature diamétralement opposée, que l’on retrouve dans ce même chapitre « Les individualismes contemporains », dans la partie « cyniques, pamphlétaires et imprécateurs », où il est question principalement de Michel Houellebecq et de Philippe Muray. Difficile là encore de mettre sur le même plan de qualité littéraire la verve méchante et joyeuse de Muray avec la platitude de l’échec médiocrement écrite de Houellebecq. Il faut, pour comprendre ce qui se passe, sortir de la classification qui neutralise et oser d’une part le jugement discriminatoire, et d’autre part nommer les tendances littéraires. Si l’on retrace les grandes lignes de l’esprit de ces « cyniques » et de ces « imprécateurs », on voit qu’ils ont largement gagné le paysage littéraire. Les désigner sous le nom d’un courant permet d’éclairer non seulement une écriture mais aussi le conformisme d’une époque. Cela permet aussi d’en mesurer les conséquences sur la visibilité des œuvres fortes.
Ce courant, Jean-Philippe Domecq l’a nommé le glauquisme3. C’est une tendance littéraire qui se caractérise par une aversion pour tout ce qui élève ou libère, comme si les vérités sur l’homme étaient à chercher dans le seul « lâcher-tout » des pulsions. Ce courant est l’héritage d’un milieu, porté entre autres par Philippe Sollers, qui a prôné une littérature de « la désinvolture4 », « libre » et « transgressive », et favorisé au passage des personnalités dangereuses comme le pédophile Gabriel Matzneff dont la perversité transgressive était évidente, contrairement à la qualité de son écriture. Ainsi on persiste à dire de Michel Houellebecq qu’il est l’écrivain d’une époque quand il décrit un univers rance, univoque et réducteur, dénué de profondeur, d’aspirations et de perspectives. Ici, le dispositif pour porter aux nues un auteur sans discuter est tel qu’on censure les ouvrages critiques, comme l’ouvrage collectif qui aurait dû paraître aux Impressions nouvelles en 2019 et qui s’intitulait Contre Houellebecq, La littérature est sans indulgence5. Autre exemple d’auteur récent qui nourrit le glauquisme : en 2020, Thibault de Montaigu, récompensé par le prix de Flore, publie un livre intitulé La Grâce qui promettait de montrer comment il en a été touché et qui révèle surtout le nombrilisme d’un auteur happé par la débauche, qui aurait gagné à se concentrer sur le portrait qu’il dresse de son oncle devenu prêtre. Dans un dialogue avec son neveu, l’oncle, par ailleurs, fait référence à un livre de l’auteur, Les anges brûlent y voyant « un livre très spirituel ». À quoi le neveu répond : « Très spirituel : je vois mal où il est allé chercher une telle idée. Dans le titre peut-être, Les anges brûlent, et encore… C’était pour faire écho à l’innocence perdue des héros. Rien à voir avec de quelconques créatures célestes. Ce roman est même tout le contraire d’une quête mystique. Le vide et le cynisme contemporains, la défaite du romantisme et le spleen de la jeunesse dorée parisienne, voilà la vérité. Rien de plus. » Un consensus se fait autour du glauquisme qui se passe volontiers de confrontation critique. Or, le problème n’est pas qu’on lise Houellebecq, ni même qu’on l’apprécie, le problème est qu’il occupe le devant de la scène au point d’être lu à l’étranger comme l’auteur français de référence de notre époque comme nous, Français, lisons le célèbre Espagnol Javier Marias. Quelle misère par comparaison ! La fabrication de son succès a occulté l’attention qu’on aurait dû porter à des auteurs autrement plus profonds.
Le poids de l’idéologie ambiante
Cette pression du consensus liée au peu de discernement critique se retrouve quand il s’agit d’aborder des questions à la mode. Ainsi, il est autorisé d’évoquer les traumatismes liés à des situations difficiles comme celles des migrants, du changement de sexe, de l’abus sexuel, de l’homosexualité, et, comme ces thèmes sont en résonnance avec notre monde, on y voit se dessiner les enjeux idéologiques de notre époque. Et pourtant, il est fondamental de distinguer ce qui fait une œuvre forte d’un simple témoignage ou d’un acte de militantisme. La violence du combat amène la violence de l’écriture, comme celle de Christine Angot, dans L’Inceste ou de Virginie Despentes, qui ne cesse de condamner le « mâle dominant ». Si cette violence pouvait être transmuée par le cri poétique d’un Louis Calaferte6, elle serait lisible. Mais, comme elle cogne sans se transformer, comme aucune transmutation n’est possible, elle devient elle-même oppressante, gratuite, répétitive et donc vaine. Qu’a-t-on gagné quand on est passé du camp des « victimes » à celui de « dominants » ?
La responsabilité de l’écrivain ne relève pas de sa « liberté » mais de sa capacité à libérer.
Si nous pouvions rêver d’un monde qui remettrait à une juste place les auteurs qui méritent de l’être, on porterait son attention aux écritures tenues qui explorent de l’intérieur les drames que nous avons évoqués, ne les plaçant plus sous le signe de la psychologie ou du combat idéologique mais sous le signe de l’éveil et de la créativité. Charles Juliet explique très bien qu’il ne suffit pas de coucher sur le papier un traumatisme pour en faire une œuvre littéraire. La responsabilité douloureuse qu’il porte à l’égard de sa mère morte en lui donnant naissance a dû murir une dizaine d’années avant que l’auteur puisse en rendre compte. Cela donnera Lambeaux (P.O.L., 1995) dont le drame est filtré par une écriture éclairante, précise, pudique. Aux livres de Christine Angot, on peut opposer l’œuvre de Stéphane Lambert7. Victime de pédophilie, il écrit un ouvrage L’Apocalypse heureuse (Arléa, 2022), dont le titre définit très bien la trajectoire de l’esprit qui transforme la matière noire, la travaille à bras-le-corps pour circonscrire et dépasser le point aveugle du traumatisme. Ici, l’écriture dépend d’un regard et d’une quête de vérité. C’est précisément ce regard, humble, honnête et intransigeant, qui permet au lecteur de s’identifier sans se noyer et de sortir par le haut. C’est à l’aune de ces œuvres non idéologiques mais littéraires qu’on comprend que la responsabilité de l’écrivain ne relève pas de sa « liberté » mais de sa capacité à libérer.
Oser la discrimination critique
Dans un contexte de marchandisation de l’œuvre, où les éditeurs ne veulent plus prendre de risque littéraire et déterminent ce qui est susceptible de plaire et d’être vendu, les auteurs en marge et les lecteurs ne peuvent rien. Pour remettre au centre des préoccupations la question de la littérature salvatrice, haute et exigeante, il faut que la critique littéraire s’engage.
Les revues (Quinzaine, En attendant Nadeau, Le Matricule des anges …) et les journaux (Le Nouvel Obs avec Jérôme Garcin jusqu’en 2023, Le Monde des livres avec Tiphaine Samoyault, et avant elle Claro et Eric Chevillard, Libération, avec Philippe Lançon, …) sont toujours prescripteurs dans le sens où ils font une nécessaire publicité pour la sortie des livres. De même, de nombreux lecteurs animent des blogs ou des sites permettant de découvrir l’actualité littéraire ou d’opérer une sélection d’écrivains incontournables (Stalker, Les Corps Célestes, Le Clavier Cannibale, Diacritik…). Cependant, ces états des lieux ne remplacent pas les indispensables mises en perspective historique et littéraire. Nous ne pouvons plus nous nourrir de l’apport d’historien de la littérature comme Pierre Bénichou, de philosophe comme Paul Ricoeur, de théoricien comme Jean Starobinski. Autre grande perte, les éditeurs ne proposent plus de textes de réflexion littéraire d’écrivains, comme nous l’avions autrefois avec Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Julien Gracq ou Maurice Blanchot. Peu d’essais viennent interroger la qualité d’une œuvre, proposer sa confrontation avec une autre pour dégager des tendances esthétiques. Surtout, les approches universitaires, en créant des « catégories » font circuler une littérature vendue par des maisons d’édition puissantes, qui obtiennent des prix, mais ils ne montrent pas en quoi les œuvres qu’ils citent sont fondatrices pour eux-mêmes, en quoi elles méritent d’être transmises. La critique ne devrait pas uniformiser ce qui l’est déjà. Le manque d’éclairage favorise l’élection d’une littérature qui répond à ce que dicte l’époque, le consensus se faisant autour de critères flous conditionnés par l’ambiance, la mode, un réflexe grégaire. Dès lors, les éditeurs écartent et donc censurent inconsciemment tout ce qui ne semble pas aller dans le sens global des attentes de la société, dont ils renforcent ainsi les déterminismes idéologiques et les modes morales.
Pour une littérature de l’éveil et de l’intériorité
Dans ce contexte, la littérature métaphysique est vigoureusement écartée. Christian Bobin a été lu. Pour un lecteur ayant des attentes spirituelles profondes, il ne comble pas le vide laissé par l’époque. On regrette, en ce sens, que Claude-Louis Combet ne soit pas davantage commenté.
Tout ce qui relève de l’intériorité, du point de vue qui se tient à la crête entre le monde intérieur et le monde extérieur, d’une écriture sensorielle ou métaphysique est écartée. Le narcissisme de ce qui se vend aujourd’hui est tellement débridé, que les récits ne contiennent plus d’admiration pour l’autre, de cette distance qui permet d’endosser la voix d’un narrateur secondaire qui dresserait le portrait d’un personnage à la personnalité forte, dont on a beaucoup à apprendre. Au lieu de ça, nous assistons à une surenchère d’expression de soi, où l’opinion, le miroir tendu au moi, la passion pour ses propres insuffisances ou vanités, l’emportent sur la difficile quête du sens de la vie. Le glauquisme gagne, mais la souffrance n’est plus un terreau fertile pour comprendre la condition humaine. Il manque l’élévation de la voix intérieure qui s’interroge, chemine, se révolte et cherche sans relâche l’accomplissement de sa destinée, la rencontre avec un guide, spirituel ou moral, mots tabous dans le pays de Narcisse. Nous n’avons plus de chant, de mélancolie, de trouée vers la lumière, plus de vibration vers ce qui bouleverse, d’introspection pour toucher l’universel, mais des pages et des pages d’écriture nombriliste, qui, bien loin de la mise à nu qui engage et rédime, nous vampirisent en nous éloignant de l’essentiel. On ressort fatigués de ces lectures-là.
Il est à parier que Les Nourritures terrestres de Gide ou Demian d’Hermann Hesse ne seraient pas publiés aujourd’hui. On peut même se demander vers quels auteurs actuels se tournent les lecteurs férus de George Eliot, dont Ian McEwan, romancier largement lu en Angleterre, rappelle à quel point elle a compté dans la formation de son esprit. Face à la littérature française, « désinvolte », « libre » et « transgressive », ou même « progressiste8 », les questions d’intériorité ou d’élévation, avec tout ce qu’elles supposent de quête et de cheminement ont été évincées. Le large choix littéraire qu’on soulignait est en fait soumis à une pression du consensus qui révèle que les goûts sont inconscients de leur motivation.
Quelles œuvres fortes voulons-nous léguer ?
Une question se pose : est-ce par peur de ne pas être publié, d’être montré du doigt ou marginalisé que plus personne n’ose écrire des textes engagés sur ce qu’on attend de la littérature ? Pour repenser le milieu culturel et espérer le faire évoluer, il faut la volonté d’écarter les jeux de pouvoir et de replacer au centre des préoccupations ce qu’on peut appeler l’aspiration littéraire. Le glauquisme et le narcissisme généralisé correspondent-ils à une attente réelle des lecteurs ? Une maison d’édition puissante n’a-t-elle pas le devoir de prendre des risques éditoriaux en publiant des textes littéraires singuliers ou marginaux, comme elles l’ont toujours fait jusqu’ici ? Les médias n’ont-ils pas une responsabilité quand ils ne permettent plus de débats contradictoires critiques sur la qualité d’une œuvre ? Est-il réellement vain de se demander quelles œuvres fortes nous voulons léguer aux jeunes ? Est-ce être pessimiste de croire que très peu leur seront transmises si nous persistons dans la confusion et l’inversion des valeurs ? Tous ceux qui sentent les lames de fond remonter à la surface, qui ont une vision des refoulés de l’inconscient collectif, devinent que le vide laissé par le dédain de « la quête mystique », et la promotion de ce vide, sont doublés par une aspiration très forte d’une partie de la jeunesse à la spiritualité. Ne les décourageons pas. Nourrissons-les de ces mots du narrateur de Demian d’Hermann Hesse, qui, ne l’oublions pas, a exalté les hippies de la Beat Generation : « Au-dehors était “la réalité”, au-dehors il y avait des rues et des maisons, des hommes et des appartements, des bibliothèques et des salles de cours ; mais là, derrière ces murs, c’était le domaine de l’amour et de l’âme, du conte et du rêve. Et cependant, nous ne vivions nullement à l’écart du monde. Dans nos pensées et nos entretiens, nous demeurions en contact avec lui, mais de façon spéciale. Ce qui nous séparait de la majorité des hommes, ce n’étaient pas des frontières, mais une autre manière de concevoir les choses. »
- 1. Dominique Viart, Bruno Vercier, La littérature française au présent (2e édition augmentée), Bordas, 2008
- 2. Voir par exemple ma lecture d’Une Passion de Christiane Singer, sur le site Les Corps Célestes.
- 3. Jean-Philippe Domecq, « Chaque narrateur des romans de Houellebecq exprime son dégoût de l’émancipation », Le Monde, 19 avril 2019 et « Ce qu’il restera de Michel Houellebecq n’est pas son oeuvre, mais le fait qu’elle a été abondamment commentée… » du 8-9 janvier 2023.
- 4. Comme le proclame le bulletin introducteur de sa revue L’Infini, Gallimard
- 5. Avec les contributions d’E. Arlix, J. Branco, C. Carrette, A Clarou, J.-P. Domecq, J. Faerber, A. Jugnon, V. Marange, G. Moore, S. Quadruppani, I. Segré, M. Slama et B. Stiegler.
- 6. Au sujet de la misogynie de Calaferte, voir Valérie Rossigno, Lettre à Louis Calaferte, Tarabuste, 2018.
- 7. Sur la question de l’abus sexuel en littérature, voir Valérie Rossignol, « Quand la littérature met en scène des tabous fondateurs », Quinzaines, N° avril 2020. Il s’agit d’une mise en perspective des ouvrages de Vanessa Springora, Le Consentement et de Stéphane Lambert, Mon corps mis à nu.
- 8. Par ces mots, je ne prétends pas rendre compte de toute la production littéraire française. Il s’agit d’un éclairage possible parmi d’autres.