L’énigme du discernement littéraire
La littérature peut revendiquer une intelligence propre et une forme de clairvoyance sur le monde, à rebours du geste documentaire, du sociologisme ou du psychologisme dans lesquels la littérature contemporaine a pu verser. Ce discernement ne relève d’aucune méthode, mais d’un effort inlassable de l’écrivain pour approfondir et affiner ses perceptions.
On encourt le risque du flou à parler d’« intelligence littéraire », qui se constate mais ne se définit pas. Évidente à la lecture, on serait bien en peine de la prédire. À la différence des autres modes de discours grâce auxquels l’homme apprend à vivre, la littérature n’a pas de méthode préalable, aucune définition logique. Moyennant quoi, elle combine et filtre les autres modes de discours - comme chacun de nous est tour à tour réfléchi et sensible, philosophe et psychologue, sociologue, citoyen, etc. - toute la gamme de nos façons d’être et connaître, en fait, nourrit l’imagination du romancier qui, tour à tour également selon ses sujets, sollicite les savoirs dont font l’objet nos façons d’être, avec plus ou moins grand savoir qu’il en a. Mais il est un savoir, et un seul, qu’il ignore par essence : un auteur a moins d’idées sur ce que doit être un roman novateur en l’écrivant, que le lecteur en l’ouvrant. Il n’a fallu à Herman Melville aucune théorie, surtout pas, mais sa seule intuition – ce pas de côté ou saut au-delà de ce que nous savons - pour oser un roman aussi incommensurable que l’océan de Moby Dick, puis Bartleby le scribe où la révolte humaine tient en quatre mots d’employé de bureau, « I prefer not to ».
Le point aveugle propre et nécessaire à la littérature
Shakespeare n’eut pas l’originalité de ses sujets, Hamlet ou Macbeth faisaient partie du corpus des auteurs élisabéthains. Ce qui l’en distingue, c’est qu’il ôte les tenants et aboutissants narratifs, les causes circonstancielles de ces histoires tragiques. N’en reste plus, du coup, qu’un nœud problématique, psychologique, existentiel. Le prince Hamlet et le Danemark avaient en amont leur histoire avérée ; dans la pièce de Shakespeare, la crise se noue à trois essentiellement : Hamlet, l’oncle qui a tué le père, la mère sa complice avec qui l’oncle couche. Ce triangle libidinal, trois siècles avant Freud et l’analyse d’Ernest Jones, « explique » l’énigmatique inhibition d’Hamlet tournant sept monologues dans sa bouche avant de tuer l’oncle qui a réalisé l’inconscient désir œdipien du fils. Et quand donc Shakespeare rend-il celui-ci enfin actif ? Après le « tête à tête » où Hamlet rit crâne en mains dans la scène du fossoyeur ; par ce deuxième coup d’épure, Shakespeare met la main sur le ressort fondateur de l’humain, seul être à savoir d’avance qu’il mourra et par là-même créatif, entreprenant. Eros puis Thanatos, donc. L’audace esthétique ici a été ablative ; en supprimant l’étayage historique, le dramaturge a noué, sans avoir besoin de les connaître, deux savoirs : la psychanalyse pour la libido, et la « thanatalyse », cette autre psychanalyse parallèle qu’attend l’humanité et qui sera la science de notre plus grand refoulement, celui de la mort, que nous savons bien avant de mourir.
L’intelligence littéraire hors littérature : deux échantillons
L’intelligence littéraire est si volatile qu’elle peut se et tout révéler même hors genres littéraires. Jusque dans le reportage par exemple. Prenons deux échantillons dans deux domaines différents, le sport et la politique : ils vont tout de suite nous montrer qu’un point de vue d’écrivain donne une plus juste intelligence des faits que le pourra jamais un sociologue, un historien, un « intellectuel ». Premier exemple : When We Were Kings, réalisé par Léon Gast en 1996 et qui ressort en salles en octobre 2024, est considéré comme un, voire le chef d’œuvre de l’histoire du documentaire cinématographique. Autour et au cœur du « combat du siècle » pour le titre de champion du monde de boxe opposant Mohamed Ali, alias Cassius Clay, et George Foreman en octobre 1974 à Kinshasa, ce film déploie une polyphonie d’entrées adéquate à l’intensité qui entoura cet événement plus que sportif et politique, multi-symbolique, jusqu’à la stridence des concerts à la James Brown et l’envoûtement lancinant des danses autochtones. Encore fallait-il la ponctuation d’extraits d’interview de l’écrivain Norman Mailer pour embrasser tous les niveaux visibles et invisibles de l’affrontement, invisibles au cœur de ce que le film montre pourtant avec les moyens de l’art total qu’est le cinéma : niveau anecdotique aussi bien que psychologique, niveau anthropologique pour décrypter les rituels de magie africaine, poétique pour la logorrhée suprême de Mohamed Ali, qui sait très bien qu’il agit sur la foule et sur son adversaire en proférant sa mégalomanie au nom des Noirs opprimés, niveau historique de violente contestation dans cette rencontre intercontinentale entre Africains et Afro-américains ; et, quand vient le match, qu’il nous détaille aux crochets près, Norman Mailer décrypte la stratégie épuisante de Mohamed Ali qui murmure à l’oreille de son adversaire qui le cogne dans les cordes tandis que tout le monde pense qu’Ali est fichu. Au niveau narratif, la parole de l’écrivain restitue l’invisible qui était pourtant là : aussi bien l’odeur du sang remontant de sous le stade où le dictateur Mobutu faisait régulièrement torturer ses opposants, que les ondes du sort d’une sorcière africaine qui font rumeur néfaste, ou l’abattement angoissé des proches de Mohamed Ali la veille du match. Alors que le film se déroule sous nos yeux, nous ne capterions pas, sans le sens du détail significatif et l’ouverture de champ mental et perceptif de Norman Mailer, ce qui rendit grandiose ce véhément événement. Autrement dit, le langage uniquement verbal de l’écrivain fait tout comprendre, au sens de prendre le tout par les détails. Voilà l’intelligence littéraire « qui se constate mais ne se définit pas ».
Un écrivain ne peut s’empêcher de viser le noyau du réel, le non-dit par-delà ce qu’il croit bon de voir et de penser.
Deuxième exemple, auquel il n’est pas incongru de revenir par les temps d’obscurcissement idéologique et de guerre européenne que nous traversons. J’invite à relire, tenons-nous bien, Retour de l’URSS, suivi de Retouches à mon « Retour de l’URSS », le reportage qu’André Gide ramena de son voyage officiel de 1936 en URSS1. On se souvient des accusations de « suppôt du capital et de la CIA » (quarante ans plus tard Philippe Sollers donnera dans le même registre, pendant des années, à l’encontre de Simon Leys qui avait osé « déshabiller » le maoïsme) que subit Gide pour être revenu totalement désenchanté de la patrie du communisme, et pour n’avoir pas conclu, comme Sartre qui y alla huit fois et en revint huit fois édifié, édifiant, qu’« il ne faut pas désespérer Billancourt », mensonge intellectuel assumé par l’Intellectuel face à l’opinion qu’il est censé éclairer. N’insistons pas. Le point ici est de comprendre exactement pourquoi Gide vit clair, lui, en un seul voyage. Il était pourtant dans les meilleures conditions pour rester aveugle. Massivement lu et traduit, il était accueilli avec tous les honneurs ; qui plus est, il avait, pour l’aveugler, la foi idéologique. Ainsi ses premières lignes : « J’ai déclaré, il y a trois ans, mon admiration pour l’U.R.S.S., et mon amour. Là-bas une expérience sans précédent était tentée qui nous gonflait le cœur d’espérance et d’où nous attendions un immense progrès, un élan capable d’entraîner l’humanité tout entière. Pour assister à ce renouveau, certes il vaut la peine de vivre, pensai-je, et donner de sa vie pour y aider. Dans nos cœurs et dans nos esprits nous attachions résolument au glorieux destin de l’U.R.S.S. l’avenir même » … etc. Il serait commode et douteux de moquer a posteriori ce ton ; André Gide et bien d’autres comme lui avaient conscience de leur condition sociale privilégiée et de la brutalité intrinsèque au capitalisme. Gide est d’autant plus respectable en sa ferveur, qu’il ne se fera pas de cadeaux lorsqu’il la perdra ; à ce titre son Retour de l’U.R.S.S. reste une grande œuvre de la déréliction politique. On y retrouve le même sens aigu de l’examen de conscience que dans ses débats avec la liberté individuelle de L’Immoraliste ou avec la foi dans La Porte étroite, titre emblématique de son éthique protestante poussée à bout. Certes, mais la morale n’est jamais qu’une conséquence de ce que l’on a compris. Quelle en fut donc la cause, qu’y eut-il à la source de la lucidité de Gide ? Elle fut ce qu’il a vu, ce qu’il s’est obligé à voir derrière les « réalisations du socialisme » et les faux-semblants bétonnés d’un tourisme officiel très, très organisé, dont les Intellectuels français particulièrement furent des dupes assidus2. Et pourquoi Gide s’est-il « obligé » à voir ? Parce qu’un écrivain ne peut s’empêcher de viser le noyau du réel, le non-dit par-delà ce qu’il croit bon de voir et de penser. Non seulement Gide a vu ce qu’on lui cachait, mais il a fouillé dans l’économie jusqu’aux calculs de production industrielle et agricole, qu’il oppose, chiffres à l’appui, à ses contradicteurs insultants. Autrement dit, le « littérateur » ne repère pas seulement le diable dans les détails, il a aussi dévoilé la grille mentale de ceux qui ne veulent pas voir et qui, tout intelligents qu’ils soient, les rend funestement sots. La formule d’« intelligence littéraire » a son adéquation confirmée en ce qu’elle n’est pas que description du sensible, mais description des attitudes mentales, au point de révéler l’inintelligence sous l’intelligente et novatrice mauvaise foi.
L’illusion du conformisme anticonformiste
Dans son individualisme farouche et son acuité esthétique, André Gide ne pouvait qu’être heurté par la production littéraire soviétique, vouée à l’univoque et édifiant « Réalisme socialiste » : « En URSS, pour belle que puisse être une œuvre, si elle n’est pas dans la ligne, elle est honnie. (…) Ce que l’on demande à l’artiste, c’est d’être conforme ». « L’art qui se soumet à une orthodoxie, fût-elle celle de la plus saine des doctrines, est perdu. Il sombre dans le conformisme. » Le soviétisme s’intéressait de près à la culture, de trop près, il croyait tellement à l’influence de la culture qu’il postait des officiers de police politique sur le toit des poètes et Staline téléphonait aux auteurs ; le capitalisme, lui, s’en fout. C’est mieux pour la liberté. Notre production a heureusement tous les droits. Et son marché est d’une abondance qui rappelle qu’à l’ouverture du Mur de Berlin en 1989, des citoyennes et citoyens d’Allemagne de l’Est furent pris de malaise et s’évanouirent dans les supermarchés devant nos murs entiers de marques de dentifrices ou de lessives. Il n’est pas dit que le choix de dentifrice et lessive fût si grand qu’il parut, hormis l’emballage. Il est sûr en tout cas qu’un lettré comme Gide, ou comme Valéry, Gracq, Starobinski, Richard, discernerait tout de suite que la quantité écarte la qualité culturelle sur l’actuel étal marchand. « Marchand » est le premier mot d’élucidation de l’illusion dont s’entretient le milieu littéraire français, qui ne voit pas que la marchandisation de la littérature est bien plus étouffante qu’au temps où Balzac l’avait vue venir dès Illusions perdues. Depuis la fin des années soixante-dix et comme au XXIe siècle, les « gros » éditeurs ne se cachent plus en interne de ne miser plus que sur les « coups » d’auteurs dont les sujets, la prestation dans le Spectacle et l’entregent médiatique, suffisent aux bénéfices et salaires de l’entreprise, laissant ouvertement la « niche » de découverte littéraire aux « petits » éditeurs. Le temps est « périmé » où la littérature « à l’estomac » des auteurs rentables permettait de financer la littérature qualitative peu ou pas rentable dans l’immédiat, avant qu’elle ne le devienne à l’avenir beaucoup plus que les best-sellers quand on pense aux chiffres où se vendent Rimbaud, Stendhal ou Michaux.
Ce qui fait aussi le conformisme anticonformiste de l’abondance, c’est que la médiatisation culturelle, unique en France entre toutes les nations, implique une certaine littérature qui se doit d’être frappante, immédiate, revendiquée « décalée » et mieux encore provocatrice, pour être autopublicitaire. Autre facteur qui pour être évident n’en perdure et croît pas moins : la scène médiatique française a constitué l’avant-garde (pour le coup) de l’individualisme concurrentiel promu par l’idéologie ultra-libérale. Les auteurs se sont mis à compter plus que les œuvres, comme durant les quatre décennies de ce qu’il a bien fallu, pour mémoire et précision, nommer « l’Art du Contemporain3 ». La vanité des lettrés et artistes fut et sera de toujours, mais on est passé à un tout autre niveau de sélection culturelle avec le remplacement de l’émulation par la concurrence, au point qu’il faut créer le mot de « réussisme » pour spécifier la variante d’arrivisme social qui a été anticipée par la culture, par la course à la lumière des spots chez les auteurs français. Évidemment que la production s’en ressent : la conformisation par l’anticonformisation permet de se signaler, et fait le roulement. Quand ce n’est pas le sirop du fait-divers de couple à la Éric Reinhardt, ou l’autofiction qui perd sur les deux tableaux du contrat de lecture autobiographique et de l’investigation fictionnelle, ou l’exofiction sur les deux tableaux de cette investigation et de la bien plus passionnante rigueur historique, une littérature du passage à la limite ne pouvait que convenir au besoin de roulement marchand et médiatique. Je l’ai nommée « Glauquisme » dans mes rares interventions dans les journaux puisqu’elle ne cherche d’éclairage neuf sur l’humain qu’en un « tout est permis » pulsionnel, où Freud voyait la source de la barbarie : Christine Angot, Michel Houellebecq, Edouard Louis, Frédéric Beigbeder, Yann Moix, c’est de la littérature, incontestablement, mais de découverte par la littérature ?… Documentaire au mieux, mais pris dans le sociologisme et le psychologisme comme toujours lorsque la littérature n’approfondit ni n’affine en créant. Gide n’aurait pas compris qu’on ait critiqué le « Réalisme socialiste » et qu’on ne voit pas que la littérature de Houellebecq est tout autant idéologique. Tenir des propos simplistes sur des sujets complexes est la forme la plus connue de la bêtise ; tenir des propos complexes sur des sujets simplistes en est une autre. N’allons pas croire que le « Réalisme socialiste » n’a pas rempli les rayons d’une littérature critique et universitaire fine et savante. La même inintelligence obstrue logiquement les synthèses que les universitaires font de la littérature contemporaine. Logiquement en effet : inaptitude à se dégager des grilles d’opinion diffusée, myopie d’actualité en conséquence.
L’intelligence littéraire dans les essais d’écrivains
Un jour de thèse sur Nathalie Sarraute, une grande universitaire rappela qu’aucune analyse universitaire n’éclairerait autant que les réflexions d’écrivains, Flaubert, Proust ou Sarraute. De cette dernière, L’Ere du soupçon permet de comprendre ce que c’est que la visée de territoires littéraires, humains. Comme ce que je disais des reportages, l’intelligence littéraire saute aux yeux lorsque les écrivains s’en mêlent : l’expérience chimique vaut pour Alain Robbe-Grillet, dont les romans sont bien moins intéressants que son essai Pour un nouveau roman, qui avait le mérite de diffuser des problèmes littéraires de forme et de fond. Aujourd’hui, un universitaire n’oserait pas lancer l’hypothèse que William Gaddis a inventé le « monologue extérieur », dans JR (1975, éditions Plon), qui est un roman d’une audace non moindre que le monologue intérieur d’Ulysse de Joyce, mais qui, en faisant parler la société américaine en continu d’un personnage à l’autre avec retour des uns aux autres sans autre transition, est moins autocirculaire que ce que Joyce injecte constamment dans la tête de son Ulysse Leopold Bloom.
Et puis, pour rappeler que le discernement littéraire reste une énigme à l’image de la condition humaine, confrontons les études sur nos auteurs pour gros (et non grand) public, à ce fait : à partir d’un certain moment, après avoir écrit Le Procès, sur le chemin du Château, Kafka a continué de chercher ce qu’il appelle son « salut par la littérature » mais en écrivant sans plus se sentir écrivain. Telle est la littérature, là-bas, toujours là-bas.
- 1. Parmi les éditions de cet ouvrage, celle de la collection Petite Bibliothèque Payot Classique comporte en préface un dossier complet, par Sophie Coeure, sur les circonstances et surtout les polémiques qui entourèrent le bilan du régime soviétique, pas aussi « globalement positif » que l’affirmait encore, dans les années 1970, le secrétaire du Parti communiste français George Marchais. Sur le débat que suscita à chaud ce livre événement qui se vendit d’emblée à 130 000 exemplaires, on retrouvera le point de vue de la revue Esprit, signé Denis de Rougemont, dans le n° de décembre 1936, pp. 465 – 469.
- 2. Sur le phénomène français d’inféodation idéologique et la référence très majoritaire à la Russie soviétique aussi bien d’auteurs que de journalistes à Paris et en province, l’un des ouvrages les plus complets reste celui de l’historien anglais Tony Judt : Un passé imparfait : Les Intellectuels en France, éditions Fayard, 1992.
- 3. Voir les dossiers d’Esprit des années 1990 – dont certains sont repris dans mon recueil Comédie de la critique – trente ans d’art contemporain, collection « Agora », éditions Pocket, réédition en 2015. En 1993, la revue Esprit a pointé la crise de la critique littéraire française, qui n'a pas admis d'en débattre; on retrouve ces textes et leurs conséquences dans Jean-Philippe Domecq, Qui a peur de la littérature? éditions Mille et Une Nuits, 2002, préalablement réunis aux éditions Esprit en 1994.