Navalny, in memoriam. Le courage et la vie
Redoutée, tristement prévisible tant ses conditions carcérales étaient dures, la disparition d'Alexeï Navalny, le 16 février 2024, reste un choc. Emblème irréductible de la lutte contre le pouvoir criminel et mafieux de Vladimir Poutine, Navalny aspirait à une autre Russie, libre et démocratique. Il représentait un espoir et un symbole immenses pour l'opposition russe et toutes celles et ceux qui, dans le monde, luttent pour la liberté politique et les droits humains.
Ce 16 février 2024, dans les premières heures de la matinée, parvenait dans le monde libre l’information d’un risque certain de peine de prison pour l’une des figures de l’organisation « Memorial », vouée à la défense des droits de l’homme et des victimes du pouvoir soviétique et russe. Un nouveau procès s’ouvrait ce jour contre Oleg Orlov pour des faits de liberté d’expression et de dénonciation publique de l’oppression en Russie, un procès intenté par la justice aux ordres du régime de Vladimir Poutine. Le dissident russe reconnaissait craindre l’emprisonnement. Mais Oleg Orlov confiait aussi ne pas avoir le choix, ajoutant : « Toute ma vie, je me suis battu. Si j’arrête la lutte maintenant, c’est comme si j’effaçais ma vie. 1 »
Sa crainte de la prison reposait sur la connaissance du système carcéral russe et de sa fonction d’exécution de la peine capitale. Comme tous les démocrates russes, comme tous les démocrates dans le monde, Oleg Orlov ne pouvait que songer à Alexeï Navalny emprisonné et au risque qu’il ne périsse sous le coup de conditions de détention de plus en plus inhumaines et intentionnellement administrées. Le premier opposant à Vladimir Poutine, déjà habitué de nombreuses fois aux prisons russes pour son combat pour la démocratie, avait été incarcéré dès son retour d’Allemagne (où il était soigné après sa tentative d’assassinat par empoisonnement orchestré par le FSB) le 17 janvier 2021. Grâce à une résistance très organisée et aux complicités qu’elle suscitait, il parvenait encore à transmettre des messages. Le dernier fut pour sa femme, Yulia, le 14 février, jour de la Saint-Valentin : « Peut-être sommes-nous séparés par le blizzard bleuté et des milliers de kilomètres, mais je ressens que tu es proche de moi à chaque seconde, et je continue de t’aimer plus encore.2 »
Mais ce même vendredi 16 février, à 13 heures, tomba l’annonce de sa mort, à l'âge de 47 ans, dans la colonie pénitentiaire de Khap, distante de près de 2000 kilomètres de Moscou, où il purgeait une peine de 19 ans de prison. Un communiqué du service fédéral de l’exécution des peines (FSIN) du district autonome Iamalo-Nenets, dans le Grand Nord russe, rapporta l’information : « Le 16 février 2024, dans le centre pénitentiaire numéro 3, le prisonnier A. A. Navalny s’est senti mal après une promenade et a presque immédiatement perdu connaissance. Le personnel médical de l’établissement est arrivé immédiatement et une équipe de secours d’urgence a été appelée. Toutes les mesures de réanimation nécessaires ont été prises, sans résultats. Les urgentistes ont constaté le décès du condamné, les causes de la mort sont en train d’être établies. 3 »
Malgré le caractère très prévisible de son assassinat par l’arme de la détention, le choc est intense. L’émotion est considérable, même pour celles et ceux qui, étudiant les sociétés démocratiques, savent la puissance des tyrannies qui les prennent pour cible. Navalny mort, son combat demeure par son universalité politique.
À l’heure où la démocratie est tant menacée, en dehors des nations qui s’en réclament, par les anti-démocraties et les régimes de terreur, à l’intérieur de ces mêmes nations avec la « tyrannie douce » pensée par Alexis Tocqueville dès le XIXe siècle, elle ne semble plus exister comme un horizon du monde. Elle serait condamnée à périr avec un Occident réduit à en faire un emblème dévoyé pour des guerres de civilisation.
Et voici que de Hong-Kong à Taïwan, de l’Arménie à l’Ukraine, de la Chine à la Russie, de la Turquie à l'Iran, de l'Algérie à la Tunisie, la volonté de liberté s’affirme inexpugnable, comme le bien le plus précieux et même le plus intime, une identité qui transcende les appartenances et fait vivre des sociétés démocratiques au plus profond des ténèbres liberticides.
Il est singulier qu’Alexeï Navalny n’ait cessé d’affirmer, même quand l’espoir semble si infime, que les Russes verront la victoire de la démocratie et l’effondrement de la tyrannie poutinienne. Sa force, durant toutes ces années où la fatigue et le désespoir auraient dû venir à bout de cette volonté de liberté, était précisément de s’élever au-dessus du temps de l’écrasement pour composer un temps de la victoire. Une victoire pour la Russie, et pour toutes les sociétés luttant pour la même cause, comme l’exprima Oleg Orlov, précisément tombé pour une tribune en soutien de la liberté ukrainienne, le 13 novembre 2021, à un mois de la remise de son prix Nobel de la Paix4. Dénonçant un « agent de l’étranger », les autorités russes ne pouvaient pourtant empêcher qu’Oleg Orlov soit profondément de sa patrie, imaginant l’avenir de son pays, proclamant que « la liberté deviendra la règle en Russie », prêt à la prison pour cette cause. Comme Navalny, parfaitement héroïque, retournant en Russie en sachant l’enfer qu’il allait y vivre.
Ces combats civils et politiques de liberté ont tous un point commun, le courage calme et résolu de leurs auteurs, l’acceptation individuelle de tous les sacrifices pour faire exister la vie face aux régimes de mort. Pour que Navalny n’ait pas combattu et péri en vain, il importe de reconnaître les qualités universelles et sensibles de son engagement, de les adopter pour nous-mêmes et de toujours s’en souvenir à l’heure des choix décisifs. Il a combattu pour nous, pour notre liberté. À nous de défendre sa mémoire, c’est-à-dire le courage et la vie.
- 1. Cité par France Info, https://www.francetvinfo.fr/monde/russie/temoignage-si-j-arrete-la-lutte-maintenant-c-est-comme-si-j-effacais-ma-vie-en-russie-le-dissident-oleg-orlov-de-nouveau-devant-la-justice_6369352.html).
- 2. Andrew E. Kramer and Valerie Hopkins, "Aleksei Navalny, Putin cirtic, dies in prison, Russian authorityies say", New York Times, 16 février 2024.
- 3. "Alexei Navalny : ce que l'on sait de la mort de l'opposant russe", Le Monde, 16 février 2024
- 4. Mediapart, 16 février 2023. https://blogs.mediapart.fr/russie-les-voix-de-la-dissidence-daujourdhui/blog/131122/russie-ils-voulaient-le-fascisme-ils-lont-eu