Un axe Poutine-Trump ?
Le monde d’hier n’est plus. Une révolution techno-oligarchique promeut désormais une alliance revancharde et prédatrice entre la Russie de Poutine et les États-Unis de Trump. L’Europe ne doit pas les laisser faire.
Depuis le début de l’année 2025, le monde assiste à un bouleversement majeur, sans doute le plus important du xxie siècle. « L’Occident uni », un concept déjà largement mis à mal, n’existe plus. Certains s’accrochent encore à des concepts raisonnables, des théories de science politique ou de relations internationales. Mais le monde d’hier a disparu, et cela était en réalité largement prévisible.
L’ampleur du désarroi, notamment en Europe, depuis les élections américaines de novembre 2024, s’explique aussi par notre manque total de préparation et d’anticipation. Endormis par les analyses rassurantes de quelques « experts », nous nous sommes bercés de l’illusion que rien ne changerait, ou très peu. Ces mêmes experts répétaient déjà, avant l’invasion massive de l’Ukraine par Poutine, qu’il ne le ferait pas et que nous péchions par alarmisme. Ce discours a accentué l’effet de surprise et l’impréparation face à des bouleversements qu’il était pourtant impératif d’anticiper.
Une autre erreur d’analyse consiste à voir dans la situation actuelle un repli conservateur ou un virage libertarien minutieusement théorisé. Or il ne s’agit pas d’un retour en arrière. Si ce mouvement répond parfois aux aspirations du « c’était mieux avant » ou aux dynamiques conservatrices et nationalistes, ce n’est que par pragmatisme tactique ou par stratégie de marketing politique. En réalité, ce mouvement est profondément révolutionnaire et, s’il est revanchard, il s’inscrit dans une marche en avant. Il nie la réalité des nombreux enjeux mondiaux, comme le changement climatique ou les pandémies, et propose des solutions simples à des problèmes complexes. Transformer des zones de guerre en stations balnéaires de luxe ou en sites d’exploitation de ressources naturelles, proposer des solutions technologiques à tous les maux de la planète, promettre littéralement la lune tout en offrant une projection de société séduisante pour certains… il ne faut pas s’y tromper : cette révolution techno-oligarchique trouve un écho non seulement aux États-Unis ou en Russie, mais aussi en Europe et dans le monde entier. Les opinions publiques, fatiguées par les crises à répétition et les solutions coûteuses et lentes, lassées du langage technocratique, sont devenues plus influençables. La polarisation de la société, l’augmentation de la défiance et l’accélération des flux de désinformation ont également joué un rôle clé. Une partie de l’opinion publique, amnésique à force de zapper et de scroller, a vite oublié l’influence avérée du Kremlin sur l’élection américaine de 2016, la gestion catastrophique de la crise du Covid par Trump, la tentative de coup d’État lors de l’attaque du Capitole du 6 janvier 2021. Puis la guerre en Ukraine, les violations du droit international, les dizaines de milliers de victimes, les crimes de guerre reconnus par la Cour pénale internationale… tous ces faits d’importance majeure ont été relégués au second plan par des préoccupations de court terme sur le pouvoir d’achat et par l’influence insidieuse des narratifs du Kremlin. Ceux-ci ont prospéré au point d’être repris par des figures de premier plan, des influenceurs et des responsables politiques. Les tentatives de les contrer ont sans doute été insuffisantes. Pourquoi les anciens responsables de Russia Today et de Sputnik en Europe ont-ils pu continuer à diffuser via d’autres canaux leur propagande en faveur de la guerre ? Pourquoi les activistes européens pro-Poutine ont-ils pu prospérer et justifier des crimes de guerre en Ukraine ?
Aujourd’hui, on parle de choc et de trahison, mais ces mots ne suffisent pas à saisir l’ampleur du phénomène. Les analyses les plus pertinentes, qui permettent de mieux se préparer aux changements rapides, viennent sans doute des spécialistes du poutinisme et des régimes autoritaires en Europe. Aucun parallèle absolu n’est évidemment faisable avec les États-Unis, qui disposent de solides histoire et culture démocratiques, mais des similitudes frappantes apparaissent. Comme le souligne Piotr Smolar dans Le Monde : « Mépris pour le droit international, aspirations néo-impérialistes, politisation de l’appareil d’État, confusion entre intérêts publics et privés, culte du leader dans son camp et dans des médias conservateurs propagandistes : les États-Unis se “poutinisent” à grande vitesse1. » La grande différence entre l’administration américaine actuelle et le régime poutinien réside sans doute dans leur rapport à l’État : Trump veut drastiquement réduire le nombre de fonctionnaires, alors que Poutine n’a cessé de renforcer la taille de l’appareil d’État pour créer une armée fidèle de policiers, militaires, juges, mais aussi d’enseignants, verrouillant ainsi totalement la société russe et réécrivant l’histoire du pays. Il lui a fallu des années pour y parvenir. Même en 2014, la Russie connaissait encore de grandes manifestations contre l’annexion illégale de la Crimée et la guerre en Ukraine. Aujourd’hui, tout s’accélère. La révolution techno-oligarchique s’impose à une vitesse qui exige des contre-mesures rapides et fortes. Cessons de nous accrocher aux déclarations contradictoires, aux nuances diplomatiques et aux engagements bafoués de respecter les accords bilatéraux ou internationaux.
La grande différence entre l’administration américaine actuelle et le régime poutinien réside sans doute dans leur rapport à l’État.
Le cynisme du piège tendu à Volodymyr Zelensky dans le Bureau ovale, qui a ravi Poutine et l’a incité à intensifier les attaques en Ukraine, a montré au monde entier la brutalité des nouvelles relations internationales. Il ne faut plus espérer l’issue la moins défavorable, mais se préparer à une alliance revancharde, prédatrice et oligarchique entre la Russie de Poutine et les États-Unis de Trump. Une alliance sans véritable colonne idéologique (Poutine a changé plusieurs fois de doctrine), sans stratégie claire ni plan cohérent (presqu’aucun des plans économiques de Poutine ne s’est concrétisé en vingt-cinq ans), mais dotée d’une agilité tactique redoutable, qui lui permet de s’adapter rapidement pour rester dangereuse. Ayant connu une perte de pouvoir et des contestations importantes, sous une forme ou une autre, ces dirigeants n’hésitent plus à tout faire pour le conserver.
La seule chose que la révolution techno-oligarchique comprend et craint, c’est une contre-attaque suffisamment forte et coordonnée pour lui imposer un rapport de force. C’est pourquoi elle cherche à affaiblir les contre-pouvoirs et la société civile, tout en attaquant les projets et les visions alternatives encore malgré tout attractives, comme l’Union européenne, à l’extérieur. Les critiques de leurs partisans contre les régulations européennes ou contre le « bouclier démocratique » européen en témoignent, tout comme l’hystérie provoquée par la décision courageuse de la Cour constitutionnelle roumaine contre le candidat pro-Poutine. Ils ne veulent pas que nous nous unissions, que nous nous protégions, que nous nous réinventions pour devenir plus résilients. C’est précisément pour cela que nous devons le faire. L’Europe s’est construite dans les crises. Les dirigeants européens ont réagi, mais il faut aller plus vite et plus loin : saisir les avoirs du Kremlin pour aider l’Ukraine, renforcer nos démocraties en les revitalisant, utiliser les nouvelles technologies contre la désinformation et les ingérences, et surtout construire une autonomie stratégique européenne. La première erreur serait d’abandonner l’Ukraine à un partage brutal de ses ressources et à sa domination par une ou plusieurs puissances antidémocratiques. Boris Nemtsov, l’opposant russe assassiné il y a dix ans par Poutine, disait : « Il ne faut pas croire que Poutine s’arrêtera à la Crimée, il ira plus loin, tant qu’on ne lui imposera pas une limite. » Aujourd’hui, le « plus loin », ce n’est pas seulement Kyiv, Kharkiv et Odessa, mais aussi la Moldavie, les pays baltes, la Pologne, la Roumanie. L’objectif de Poutine a toujours été d’affaiblir le centre d’attraction que représente encore l’Union européenne et d’imposer sa loi aux pays voisins. Ne le laissons pas faire.
- 1. Piotr Smolar, « Donald Trump et la poutinisation de la politique américaine », Le Monde, 27 février 2025.