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Portrait par Vassili Perov (1872).
Dans le même numéro

Juger et punir chez Dostoïevski

août/sept. 2007

Condamné à mort pour un complot politique, Dostoïevski a une expérience intime de la justice : sa peine fut commuée en détention au bagne, où il eut le temps de réfléchir sur le châtiment et le crime, qui sont omniprésents dans ses romans. Mais la justice dans son œuvre n’atteint jamais son terme, elle reste toujours inachevée.

Toute la Russie des années 1860 discutait du droit de punir, et plus particulièrement du droit de punir par la mort. Peut-on tuer pour punir ? En 1764 avait paru à Harlem le livre fameux de Cesare Beccaria Des délits et des peines ; l’impératrice philosophe de toutes les Russies avait aussitôt lu et fait traduire le livre, il parut en russe en 1766 et fut mis à l’index presque aussitôt, mais Catherine donna instruction à ses agents d’influence, les frères Grimm, d’inviter de sa part Beccaria à venir à Saint-Pétersbourg où il recevrait une pension et travaillerait à son œuvre. La Grande Instruction de Catherine de 1767, en son chapitre X, reprend textuellement certaines thèses de Beccaria, en particulier la thèse que le droit de punir ne peut venir que de la loi, et que la proportionnalité de la punition ne peut être établie que par la loi.

Ce n’est pas un hasard si le premier grand roman de Dostoïevski reprend, mais au singulier, le titre de Beccaria : Un/Le crime et le châtiment. En passant au singulier, on effectue une double opération : un crime, i.e. le roman n’est pas un traité juridique, mais la chronique d’un crime. Le crime, car on passe du cas sélectionné à la métaphysique du crime : qu’est-ce que le crime ? qu’est-ce que le châtiment, ou la punition ?

Beccaria est maintes fois cité dans les revues russes des années 1860, et celle des frères Dostoïevski en particulier. On cite également le Dernier jour d’un condamné à mort de Victor Hugo, un texte infiniment proche pour Dostoïevski. La possible erreur judiciaire est alors l’argument essentiel contre la peine de mort. Mais aussi la peine que le meurtrier s’impose à lui-même : la mort morale. C’était la théorie de la tête de Méduse de Feuerbach, reprise dans un livre d’un professeur berlinois, Berner, auteur d’un ouvrage traduit en russe aussitôt, en 1865, la Peine de mort. Celui qui avait tué ou bien devenait fou, ou bien se suicidait, ou bien regardait son crime comme Méduse et se pétrifiant moralement.

Dans un brouillon de Crime et châtiment, on voit des amis de Razoumikhine discuter du sujet juste après le meurtre.

Il y a des milliers d’imbéciles, de bornés, de handicapés. Ceux-là nous n’en parlons pas.

La punition intérieure, existe-t-elle ?

La pitié existe-t-elle ?

La pitié envers la punition elle-même.

Messieurs, je suis incapable de soutenir une discussion, et je ne le veux pas. Mais dire mon avis, ça, je le peux. Je vais le dire, mais sans répondre aux objections.

Le crime n’existe pas.

– Impossible, tu ne parles pas sérieusement, s’écria Razoumikhine.

– Laissez-le parler, au fait, au fait !

L’accomplissemeur peut :

– quel accomplisseur ?

– n’importe quel accomplissement. Toute activité, même mauvaise, est utile.

Annonciateur d’une vérité neuve.

Prophète d’un mot nouveau avec ces embardées dignes de la place publique

jusqu’au triomphe du plus vil

jusqu’au (socialisme) cynisme.

L’homme Dostoïevski et la justice

Catherine II, l’impératrice philosophe, n’appliqua jamais sa propre instruction. La procédure judiciaire resta en Russie discrétionnaire, inégale, non publique jusqu’à la réforme de 1864. Le caractère avorté de la réforme de Catherine, puis d’Alexandre Ier, puis de Nicolas Ier qui ne publie qu’une sorte de corps de lois dont le tome XV rassemble les lois pénales (1857).

Mais en 1849 la justice russe est encore une justice d’ancien régime. Le jeune écrivain Dostoïevski fréquentait un cercle de jeunes révoltés qui lisaient Fourier, Considérant, Cabet, Pierre Leroux, Saint-Simon, Helvétius. On se réunissait à 20, 30, parfois 50. On débattait de la censure, de l’abolition du servage ou de la réforme de la justice. En avril 1849 on lut une traduction des Paroles d’un croyant de Lamennais. Quiconque a lu ce poème de la foi et de la révolte peut imaginer l’exaltation des jeunes gens présents ce soir-là, dont Dostoïevski, quand ils entendirent, en traduction slavonne, cette Apocalypse moderne sur la révolte des peuples.

Dans la nuit du 22 au 23 avril 1849 le groupe est arrêté, chacun chez soi, au petit matin. Il est emmené à la IIIe Chancellerie. Au soir ils partent pour les casemates de la forteresse Pierre-et-Paul, sans lumières, humides et glacés.

Une commission militaire va procéder aux interrogatoires. Le général Dubelt surveillait la procédure. L’isolement de chaque inculpé était total, mais on pouvait recevoir de la littérature. En mai Dostoïevski soumet une « Explication » écrite à la Commission. Il s’y défend d’avoir fréquenté assidûment Petrachevski.

Je ne me rappelle pas m’être jamais exprimé entièrement, tel que je suis en vérité, chez Petrachevski.

Il se défend d’avoir approuvé Belinski lorsqu’il a lu, la veille de l’arrestation, la lettre publique de celui-ci contre Gogol, « apologiste du knout ». Enfin il défend le fouriérisme, comme un système pacifique et sans aucune haine.

En juin, il y eut quatre interrogatoires. L’enquête s’acheva en septembre. Les conclusions étaient mitigées : esprit d’opposition, oui, conspiration, non. L’empereur nomma une cour spéciale pour prononcer le jugement concernent 23 cas, 15 furent condamnés à être fusillés, un fut relâché, les autres écopèrent de peines variées. Le tsar usa de clémence et diminua les peines, commua toutes les peines de mort. Dostoïevski fut condamné à quatre ans de bagne et huit ans de service militaire en tant que soldat. Mais la grâce ne devait être annoncée qu’après le simulacre d’exécution. Aussi le petit matin de septembre 1849 reste-t-il à jamais et dans l’œuvre de l’écrivain (il est décrit dans l’Idiot) et dans l’histoire.

Sur la place d’arme du régiment Semionovsky soldats, officiers, public étaient rassemblés. Trois poteaux, un prêtre avec son crucifix. Lecture des sentences. On attache les trois premiers. Dostoïevski est de la deuxième fournée. Il va mourir. Deux des trois sont aveuglés par un capuchon, Petrachevski a rejeté le sien. Dostoïevski dit à Spechniov, « Nous serons avec le Christ ». Spechniov répond : « Un peu de poussière. »

Le bagne durant quatre ans, sans visites ni correspondance. En butte à la haine du peuple pour les nobles. Face aux sauvageries, aux punitions corporelles (la « rue verte »), au sadisme d’un sous-officier, aux automutilations. Les Notes de la maison morte sont, en somme, une sorte d’enquête sur l’application de la peine. Et il faut savoir que si la censure n’a rien trouvé à reprocher au texte de Dostoïevski, elle s’est inquiétée de certains passages qui, à son avis, risquaient d’encourager les criminels en faisant une description trop douce de la punition. Le chapitre 2 montrait des forçats buvant de la vodka, jouant aux cartes la nuit, et mangeant du pain blanc (alors que la Russie paysanne ne connaissait que le pain noir).

Des individus non évolués moralement et que seule la rigueur des peines retient du crime pourraient déduire de l’humanité des mesures de l’administration la faiblesse du châtiment pour les crimes gravés

écrit alors le président du comité de censure de Saint-Pétersbourg à la direction générale de la censure.

En définitive la Censure donna son imprimatur et Dostoïevski n’eut pas à introduire un curieux ajout qu’on a retrouvé aux archives de la Censure et qui expliquait que, malgré tous les adoucissements apportés au sort des bagnards, le bagne n’en restait pas moins une souffrance morale. En lisant ce texte on a l’impression que Dostoïevski se défend contre tous ceux qui, jusqu’à aujourd’hui, trouvent la prison trop confortable.

Une chose seulement est absente, l’air libre, la liberté, la liberté chérie.

Et il compare les forçats au tombereau où l’on enferme trente chiens errants pour les emmener à la fourrière, et qui s’entre-déchirent.

Deux thèses s’opposent dans les Notes de la maison morte. Les bagnards sont-ils des fauves ? Le Polonais Mirecki lance à Dostoïevski, en voyant six bagnards assommer sauvagement un Tatare : « Je hais ces brigands. » Et le narrateur-bagnard s’insurge : non, lui ne peut pas haïr ces sauvages. Il se rappelle le serf Mareï de son enfance, si doux, si consolateur :

Je fixais les visages que je rencontrais. Cette brute à la tête rasée déshonorée par les marques au fer rouge, hurlant sa chanson d’ivrogne, c’était peut-être le serf Mareï : pouvais-je lire dans son cœur.

Et par ailleurs, en voyant le bourreau à l’œuvre, il se dit :

Je suis d’avis que le meilleur des hommes peut tomber avec l’habitude dans la grossièreté et la stupidité des bêtes fauves. […] Les facultés de bourreau existent en germe chez presque chaque homme moderne. Mais les facultés de bestialité se développent inégalement.

Ces deux thèses se retrouveront dans toute son œuvre ; ce sera l’antinomie de Sodome et celui de la Madone, de la brute et de l’homme reflet du divin. L’immense machine judiciaire, la commission du crime comme l’application de la peine, est le champ où se joue cette antinomie.

Le bagnard Dostoïevski fut libéré le 24 février 1854. Il écrit une première lettre à son frère chéri Michel, raconte tout depuis son départ au bagne, les fers qu’on lui a mis aux pieds, le transfert, le froid terrifiant, le monde grossier, aigri des bagnards, les persécutions, les poux, la promiscuité, la première crise d’épilepsie en 1850.

En janvier 1877, un quart de siècle plus tard, Dostoïevski évoque l’affaire Petrachevski dans son Journal d’un écrivain. Il revient sur son passé parce qu’un journaliste a écrit qu’avec les « Petrachevetsy » avait commencé la dégradation morale du révolutionnaire russe qui avec les décabristes était de milieu et niveau intellectuel supérieur et ensuite dégénère. L’ancien forçat devenu un défenseur du régime se rebiffe : non, les « petrachevtsy » n’étaient pas une « dégradation » du criminel politique russe. Ils étaient brillants, simplement, comme leurs aînés, ils ne connaissaient pas le peuple.

Nos révolutionnaires disent autre chose que ce qu’il font et traitent d’autre chose, et cela depuis un siècle déjà.

C’était un gâchis, ce n’était pas de la dégradation.

La réforme de 1864

Pour la réforme de 1864, la revue du ministère de la Justice publia des études comparatives sur les principaux systèmes européens. On institue un ordre des avocats, des jurys pour les affaires criminelles, l’inamovibilité des juges, la publicité (glasnost) des débats devenus contradictoires, ainsi que des juges de paix. Pour les petites affaires, la paysannerie conservait ses cours locales avec des juges élus et le droit coutumier local. L’ordre des avocats était fermé aux non-chrétiens jusqu’en 1905. À la fin du régime, il y avait 12 000 avocats dans l’empire.

Les réformes passionnèrent Dostoïevski. Les affaires criminelles sont souvent évoquées dans ses articles, en particulier le Journal d’un écrivain. L’affaire Kaïrova en mai 1876, l’affaire Kornilova en octobre 1876 et, en avril 1877, l’affaire du général Hartung qui se suicida juste après sa condamnation par le jury d’assises en octobre 1877.

Le jury d’assises conduit à ruser, l’avocat fait l’apologie du crime pour mieux blanchir Mme Kaïrova, on fait appel à la notion d’irresponsabilité, on invoque constamment l’influence du milieu. La procédure même oblige les jurés à mentir, à répondre non, là où clairement c’est oui. L’accusée a bien voulu tuer sa rivale. Dostoïevski se dit heureux qu’elle soit relâchée, inquiet qu’elle soit acquittée. On a oublié que le Christ ajoute au pardon : « Va et ne pêche plus ! »

Or les verdicts de clémence affirmant qu’un crime avéré n’a pas eu lieu se multiplient. Ou alors on condamne à deux ans de bagne une mère qui a eu un geste infanticide et on va priver l’enfant de sa mère. Un an après, l’écrivain assiste au second jugement de l’affaire Kornilova, car le premier a été cassé par le Sénat, comme si la Cour suprême avait entendu la plainte de l’écrivain. Il assiste à tout, dévisage jurés et experts.

Rendant compte du suicide du général Hartung, Dostoïevski écrit :

La faute est partout : et dans les mœurs, et dans les errements de notre société instruite, et dans les caractères formés et dressés par cette société, et aussi, finalement, dans les us et coutumes de nos jeunes tribunaux, empruntés au-dehors et insuffisamment russifiés.

Face au spectacle judiciaire, l’auteur de Journal d’un écrivain est dubitatif. Le procureur en rajoute, il ment. L’avocat en rajoute, il ment.

Qu’est donc devenu l’homme, l’homme supérieur, l’homme humain, civilisé ?

[…] Le sentiment d’humanité s’émousse et ce ne sont pas les pâmoisons théâtrales qui le restaureront.

C’est que toujours, selon Dostoïevski, joue le procédé mécanique de l’amplification ! Il faut rêver d’une justice sans spectacle, ni jeu.

L’amplification artificielle disparaîtra des deux côtés, tout deviendra sincère et véridique. […] Mais toutes ces utopies ne seront réalisables que tout au plus quand il nous poussera des ailes et quand tous les hommes seront devenus des anges. Et alors, il n’y aura plus de tribunaux …

Le spectacle judiciaire passionne donc Dostoïevski. Mais il y voit toute la texture temporaire de l’histoire inachevée de l’homme. L’institution judiciaire ne sait pas peser les âmes. Elle amplifie les indices, elle est théâtrale par définition. L’homme y est soit acteur dépossédé de son autonomie, soit spectateur réduit à une communicabilité théâtrale. L’institution judiciaire moderne tend même à déresponsabiliser l’homme, celui qui a commis le mal et l’œuvre romanesque de Dostoïevski va être une pathétique revendication de responsabilité.

Attardons-nous sur un épisode judiciaire cité par Ivan dans la conversation avec son frère Aliocha : l’affaire Richard. Parmi les « petits faits » que collectionne Ivan pour instruire son procès contre Dieu en raison du mal que contient la création, il y a « l’affaire Richard » dont il a pris connaissance par une brochure genevoise.

Cette brochure, c’est le Récit des derniers moments de Louis Frédéric Richard condamné à mort le 25 mai 1850, exécuté le 11 juin suivant. La brochure coûtait 15 centimes et se vendait « au profit de son enfant ». Une autre brochure s’intitule Un nouveau tison arraché du feu, une histoire véridique de la conversion et de la mort de Louis Frédéric Richard, exécuté à Genève le 11 juin 1850.

Dostoïevski connaissait l’institution des « pasteurs consolateurs » existant depuis le xviiie siècle à Genève. Ces pasteurs espèrent l’aveu, si le condamné s’est obstiné à nier son crime, relèvent tous détails qui pourraient éclairer additionnellement l’affaire jugée (ils rédigent un « testament de mort ») et ils tentent d’amener à la repentance et à la conversion. Dans le cas de Richard, ils y parvinrent. Richard converti voyait avec joie approcher son dernier moment. « Encore une heure de moins, quel bonheur ! bientôt je serai dans les bras de mon Dieu ! » Enfin, vient le jour de l’exécution publique en Place Neuve. « Voilà le plus beau jour de ma vie qui commence. » Il embrasse tout le monde, y compris le directeur de la prison.

On ne saurait imaginer brochure plus édifiante. Mais la lecture d’Ivan (et de Dostoïevski) est tout autre. Pour lui cela démontre le bourreau en l’homme. Ainsi agit le bourreau genevois, protestant : « Meurs, mon frère, crie-t-on à Richard, meurs dans le Seigneur, sa grâce t’accompagne ! » Et « la tête tombe, au nom de la grâce divine ».

Chez nous les Russes, dit Ivan, on préfère les méthodes plus directes, le knout, le fouet, les verges. Et Ivan rapporte l’affaire de la fillette martyrisée par sa mère avec la complicité du père. L’affaire était jugée à Kharkov. Après quoi Ivan cite l’affaire du garçonnet dévoré par les chiens d’un général parce qu’il avait blessé un lévrier par un jet de pierre. Dans la première affaire, dit Ivan, l’avocat obtint l’acquittement : « L’affaire est simple, c’est une affaire de famille comme on en voit tant. Un père a fouetté sa fille, c’est une honte de le poursuivre. »

Nous reviendrons sur ce procès intenté à Dieu par Ivan.

Le crime et la peine dans l’univers romanesque de Dostoïevski

Trois crimes essentiels fondent l’univers dostoïevskien :

le crime idéologique crapuleux, celui de Raskolnikov ;

le crime pédophile ou viol d’enfant : il est présent dans Crime et Châtiment, commis et impuni, c’est Svidrigaïlov qui le commet et qui s’autopunit par le suicide ;

le parricide : c’est le centre du roman final, le roman épilogue : le parricide mental commis par Dimitri, Ivan et Aliocha, les trois frères Karamazov, fils du vieux et libidineux Fiodor Pavlovitch (Dimitri d’un premier lit, Ivan et Aliocha d’un second lit) et le parricide effectif commis par le fils bâtard, Smerdiakov, laquais chez son père biologique, épileptique, élevé par Grigori, l’homme de confiance de Fiodor Pavlovitch.

Crime et châtiment est « le compte rendu psychologique d’un crime. L’action est contemporaine, de cette année-ci même ». Un étudiant pauvre, sous l’influence de théories mal digérées, décide de tuer une horrible vieille usurière, qui n’est utile à personne. Le roman comporte la structure d’un roman policier décrivant un crime parfait. Pas de suspense extérieur : nous savons comment Raskolnikov a tué la vieille usurière, puis sa sœur, la sainte femme Élisabeth. Le suspense est purement psychologique : Raskolnikov, qui entre en délire, supportera-t-il la pression psychologique énorme de son crime. Le barrage idéologique (le droit à tuer un peu, à être un Napoléon social) supportera-t-il la poussée névrotique ? Le criminel se voit pourchassé par la police, traqué par le juge Porphyre et tout le suspense est intérieur. Par ailleurs les stratagèmes, de la fausse alerte, de la fausse piste, du retour impulsif sur le lieu du crime sont tous exploités, mais à l’intérieur de l’angoisse, du délire, des hauts et des bas de la résistance psychique du meurtrier.

Raskolnikov est convoqué chez le juge parce qu’on a retrouvé sa montre mise en gage. La scène devient un lieu de torture, Porphyre décrit sa technique de faire attendre le suspect, de le mener jusqu’à la fièvre cérébrale. Le martyre de Raskolnikov dure un mois, il finira par s’accuser lui-même, en partie sous l’influence de la prostituée Sonia Marmeladov qui lui fait lire dans l’Évangile l’épisode de la résurrection de Lazare.

La loi divine et la nature humaine ont triomphé. Le criminel décide d’accepter la souffrance pour racheter son acte. […] Il y a de plus, dans mon récit, une allusion à cette idée que la peine infligée juridiquement effraie infiniment moins le criminel que ne se le figurent les législateurs, ne serait-ce que pour la raison que lui-même, moralement, la réclame

(Lettre à Katkov).

Raskolnikov est un étudiant en droit et il a publié un article sur le droit des Napoléons (les hommes extraordinaires) à enfreindre la loi ancienne et d’en forger une nouvelle pour le bonheur de l’humanité. Porphyre a lu son article dans la Parole périodique, mais Raskolnikov ignorait qu’il était publié.

Vous vous appliquez à démontrer qu’au moment où il accomplit l’acte criminel le coupable est toujours un malade.

Ce qui a particulièrement intéressé Porphyre, c’est la thèse du « droit au crime » insérée in fine et valable pour les hommes extraordinaires. Nietzsche avait été frappé par la lecture de Dostoïevski et l’article en question expose en somme la thèse que la morale est valable pour les faibles. Et pas pour les rares hommes qui apportent du neuf. L’ami de Raskolnikov, Razoumikhine, s’inquiète de ce paradoxe comme il s’inquiète de la thèse du crime généré par le milieu social.

En somme dans cette discussion émergent deux thèses sur le crime, l’une « socialiste » : le crime est la protestation de l’homme exploité, l’autre « prométhéenne » : le crime, quand il est l’œuvre des acteurs de grands bouleversements historiques, devient un haut fait.

Au passage évoquons les interprétations freudiennes de Crime et châtiment dans l’ouvrage de Marinov Figures du crime chez Dostoïevski. Pour cet analyste, on passerait entre Crime et châtiment et les Frères Karamazov du matricide au parricide. Le génie de Dostoïevski étant de briser les barrières entre l’intrapsychique et l’intersubjectif. Je n’entre pas dans le détail d’une démonstration sur les images maternelles, la vierge, la vieille, la prostituée et la fillette. En particulier la fillette comme « fillette-phallus. »

Je me contenterai de citer une phrase des brouillons du roman, reliée à l’épisode où Katerina Ivanova Marmoladov, rendue folle par la misère et la mort de son mari grotesque, organise une représentation théâtrale pitoyable de ses enfants dans la rue.

Il y a de tout à Piter, il n’y manque qu’un père et une mère.

Le crime pédophile revient dans plusieurs romans. Svidrigaïlov suit les fillettes, abuse d’elles. Dans son ultime songe, au presque moment de se suicider, il revoit une gamine qui fait semblant de dormir : brusquement

quelque chose d’effronté, de provocant frappe sur ce visage, qui n’est point celui d’une enfant. C’est le vice ! […] Comment donc, à cinq ans ? songe-t-il horrifié. Et voilà qu’elle tourne vers lui son visage enflammé, elle tend les bras …

Stavroguine a abusé de Matriocha et s’en confesse à l’évêque Tikhone. Il lui donne à lire une confession arrogante, cynique, en cinq feuillets dont un, le deuxième, manque. Juridiquement, il semble inattaquable, car il n’y a aucune preuve, nul ne sait pourquoi la petite Marthe s’est pendue. Stavroguine n’est pas un pédophile pervers comme Svidrigaïlov, il est un violeur mental. « J’ai tué Dieu » dit la petite Matriocha. Ces deux figures de « grand pécheur » échappent au tribunal, et constituent leur propre tribunal, qui s’achève par le suicide.

Dans le théâtre du crime et du procès, ils représentent la figure démoniaque du dérèglement érotique, de la perversion essentiellement mentale et du criminel en quête de procès. La société est ainsi faite qu’elle ne leur accordera pas de procès. L’un et l’autre sont poursuivis par le cauchemar de la fillette lubrique, représentant l’éros dépravé, l’éros impossible dans leur monde scindé en deux. Plus encore que Raskolnikov ils sont des schismatiques de la vie.

Le parricide parachève la série des grands crimes

On ne sait comment relier ce thème au fait biographique le plus caché dans la vie des frères Dostoïevski : l’assassinat du père par ses propres paysans, dans la petite propriété de Darovoïé.

Freud a exploité le fait, et la rumeur que Fiodor eut sa première crise d’épilepsie à l’annonce de cette mort de son père. Le Dr Dostoïevski, devenu veuf, avait pris une serve pour maîtresse, et eut une fille illégitime. Fiodor réclamait souvent de l’argent à son père et la rumeur qu’il aurait été étouffé par ses paysans réduits à la misère ne pouvait que susciter un grand trouble, à la fois une connivence dans le parricide et une responsabilité dans la révolte des serfs.

On est aujourd’hui circonspect sur cet épisode. Mais il est clair qu’il gêne, et que seul Freud l’a vraiment exploité ! « Affectivité extraordinaire, fonds pulsionnel pervers qui devait le prédisposer à être un sadomasochiste ou un criminel, et don artistique » sont les trois facteurs, selon Freud, de la personnalité de Dostoïevski. La névrose se manifesta en hystéro-épilepsie. Haine du père et amour du père trouvent habituellement leur solution dans l’angoisse de castration et sentiment de culpabilité. D’où une très forte tension entre moi et surmoi. D’où l’acceptation de la punition du bagne. D’où la revendication de la responsabilité du criminel. Lui ôter sa responsabilité – en expliquant le crime par la sociologie –, c’est livrer à nouveau le moi à l’angoisse, à la castration.

Ce n’est guère un hasard si trois des chefs-d’œuvre de la littérature de tous les temps, Œdipe-roi de Sophocle, Hamlet de Shakespeare et les Frères Karamazov de Dostoïevski, traitant tous du même thème, le meurtre du père.

Rivalité sexuelle avec le père, selon Freud, meurtre du Père primitif, de la horde selon Vladimir Marinov, qui s’appuie sur Totem et Tabou.

Le crime dans les Frères Karamazov est envahissant, il pervertit toute la fratrie, toute la horde. Le père Fiodor représente le père orgiaque, dépravé. Smerdiakov, le fils de « La Puante » en est le fruit. Dimitri, le romantique, le schillérien, l’âme ardente est un « sauvage domestiqué », qui a peur de la femme pure Katerina Ivanova, à qui il a été fiancé. Ivan, le révolté anti-Dieu, le philosophe à la fois détaché des pulsions et secrètement complice de Smerdiakov. Aliocha le fils christique, avide d’extase dionysiaque.

Mais le procès joue ici un rôle essentiel. Sa mise en scène occupe la moitié du roman. L’enquête préliminaire, le déplacement du juge instructeur à Mokroe, le recueil des témoignages, la liturgie du procès avec les deux grandes draperies menteuses que sont le réquisitoire et la plaidoirie.

On sait que le point de départ du roman est l’histoire du lieutenant Ilinski, que Dostoïevski avait connu au bagne. Fils débauché et criblé de dettes, il avait été condamné à 20 ans de bagne pour l’assassinat de son père, puis innocenté. Dès la rencontre chez Zosime, le père spirituel d’Aliocha et le père de substitution idéal, il est question du statut métaphysique du crime. Ivan a écrit un article et les invités du starets le commentent dans le salon du monastère.

C’est un article en réponse à un prêtre auteur d’un ouvrage sur les tribunaux ecclésiastiques, et l’étendue de leurs droits.

Ivan soutient que ce n’est pas à l’église de rejoindre le giron de l’État, mais à l’État, encore païen, d’entrer dans l’église, et qu’alors le crime et le jugement changeraient radicalement. Le criminel ne serait plus soumis à une peine violente et inefficace, mais il serait excommunié et ce châtiment terrible ferait disparaître le crime. Car le criminel, au moins en Russie, est encore un croyant. Le starets est frappé par cette thèse et l’approuve.

Ces envois aux travaux forcés, aggravés autrefois de punitions corporelles, n’amendent personne et surtout n’effraient presque aucun criminel. […] Le membre nuisible est retranché mécaniquement, envoyé au loin, dérobé à la vue. Un autre criminel surgit à sa place, peut-être même deux.

La solution vraie est la conversion de la société à l’Église, et ce serait la régénération de l’homme. Ivan l’athée ne voit que cette solution, comme le starets, mais, à la différence du starets, il ne peut y croire. Ce serait les « noces de Cana » à jamais, ou encore l’apocatastase des orthodoxes, la dissolution du mal. L’athée et le saint se rejoignent si Dieu n’est pas, tout est permis, il n’y a ni vertu ni amour.

Satan, lors de l’hallucination d’Ivan, lui rappelle qu’il a écrit un poème intitulé « Le cataclysme géologique ».

Puisque Dieu et l’immortalité n’existent pas, il est permis à l’homme nouveau de devenir un homme-dieu fût-il seul au monde à vivre ainsi. Il pourrait désormais, d’un cœur léger, s’affranchir des règles de la morale traditionnelle, auxquelles l’homme était assujetti comme un esclave. Partout où Dieu se trouve, il est à sa place. Partout où je me trouverai, ce sera la première place. Tout est permis, un point c’est tout.

La proximité des deux pôles qui aimantent le roman et la pensée de Dostoïevski est fondamentale : Zosime le père séraphique et Ivan l’auteur du poème géologique et de La légende du Grand Inquisiteur pensent tous deux que seul Dieu peut vraiment instruire le procès du mal. Seulement l’un y croit, l’autre le nie. Et c’est de cette osmose des polarités contraires que naissent le roman et la fièvre qu’il entretient en nous.

Smerdiakov vient dire à Ivan : « Vous-même désiriez vivement la mort de votre père. » Les « sondages », comme dit Smerdiakov, coupent et recoupent tout le microcosme de la ville de Skotoprigonievsk, la « ville où l’on a poussé le bétail », la ville des démons, où le monastère est loin à l’écart, impuissant à sanctifier ses habitants.

Écoute, monstre, je ne crains pas tes accusations, dépose contre moi autant que tu le voudras. Si je ne t’ai pas assommé tout à l’heure, c’est uniquement parce que je te soupçonne de ce crime et que je veux te livrer à la justice. Je te démasquerai.

Face à la spectaculaire erreur judiciaire se déroule un autre procès dans l’âme de chaque protagoniste. Et en particulier celle d’Ivan, le meurtrier mental. Lors de la « troisième entrevue », Smerdiakov apporte la preuve qu’il a bien tué : il lève la jambe de son pantalon et prend dans son bas la liasse des 3 000 roubles. Voici venu l’autre procès.

Tu m’a fait peur avec ce bas …

– Vraiment, vous ne saviez pas encore ?

– Non, je ne savais pas, je croyais que c’était Dimitri. Ah, frère ! frère

Écoute : tu as tué seul, sans mon frère ?

– Seulement avec vous, avec vous seul. Et Smerdiakov cache la liasse sous un bouquin pris sur la table d’Ivan : Sermons de notre Saint père Isaac le Syrien l’évêque de Ninive au ive siècle et un grand ascète et apôtre du vœu de silence.

– Ivan sera au vrai procès terrassé par une attaque cérébrale et perdra la raison.

Il ne peut y avoir de conclusion à ces réflexions sur Dostoïevski et la justice.

J’ai mentionné l’affaire Richard. En 1862, elle avait révolté Victor Hugo. Le pasteur Bost s’était adressé à lui pour demander son soutien dans la révision de la constitution de la République de Genève afin d’abolir la peine de mort. Depuis Guernesey Hugo réagit avec chaleur.

Ce que vous faites est bon ; vous avez besoin d’aide, vous vous adressez à moi, je vous remercie ; vous m’appelez, j’accours.

Genève est à la veille d’une de ces crises normales qui, pour les nations comme pour les individus, marquent les changements d’âge. Vous vous gouvernez vous-mêmes, vous êtes des hommes libres ; vous êtes une république […].

Hélas, le sombre rocher de Sisyphe ! quand donc cessera-t-il de rouler et de retomber sur la société humaine, ce bloc de haine, de tyrannie, d’obscurité, d’ignorance et d’injustice qu’on nomme pénalité ?

Nous revoici à Beccaria, à l’ajustement de la justice humaine aux lois de la civilisation, c’est-à-dire à la justice divine. Hugo ajoute :

Quand donc la justice humaine prendra-t-elle mesure sur la justice divine ? Quand donc ceux qui lisent l’évangile comprendront-ils le gibet du Christ ?

C’est du Dostoïevski pur ! mais Dostoïevski agit différemment. D’abord il n’y a plus de peine de mort en Russie depuis l’impératrice Élisabeth, hormis les crimes de lèse-majesté. C’est l’Europe qui tue, comme aujourd’hui c’est l’Amérique. Et puis Dostoïevski met en scène dans le débat un élément non rationnel. Je rappelle la fin de la légende du Grand Inquisiteur. Une fois de plus Zosime et Ivan se retrouvent. Zosime dans ses Entretiens notés par Aliocha déclare :

Souviens-toi que tu ne peux être le juge de personne. Car avant de juger un criminel le juge doit savoir qu’il est lui-même aussi criminel que l’accusé, et peut-être plus que tous coupable de son crime.

Et Zosime nie l’enfer, parce que l’enfer est une invention théologique à l’image de la justice humaine, et non l’inverse.

C’est un péché, nous dit-on, de prier Dieu pour eux, et l’Église les repousse en apparence, mais ma pensée intime est qu’on devrait prier pour eux aussi.

Quant au poème d’Ivan, il est un long réquisitoire de l’Inquisiteur contre Jésus. Il a corrigé l’œuvre de Jésus, il est revenu aux faibles et aux humbles pour faire leur bonheur en se chargeant du faix de leur liberté.

Demain sur un signe de moi, tu verras ce troupeau docile apporter des charbons ardents au bûcher où tu monteras. Car si quelqu’un le mérite plus que tous le bûcher, c’est toi ; demain je te brûlerai.

Aliocha rougit, proteste, Ivan lui dit que ce n’est qu’une fiction, puis reprend :

Voilà comment je voulais terminer.

Tout à coup le prisonnier s’approche en silence du vieillard et lui baise ses lèvres exsangues. C’est toute la réponse.

Là où tout est discours, réquisitoire, plaidoirie, la réponse ne tient pas en un mot, elle est entièrement hors du mot, apophantique. Le débat, l’enflammé et l’aveugle débat judiciaire aura lieu, mais en vain. Il n’y a pas de dernier mot judiciaire.

  • *.

    Professeur de littérature et civilisation russes à l’université de Genève, traducteur et écrivain, il est notamment coauteur de l’Histoire de la littérature russe chez Fayard.

Georges Nivat

Historien des idées et slavisant, traducteur spécialiste du monde russe.

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