« Lui, chômeur. Elle, chômeuse ». Introduction
Numéro « Peut-on raconter le chomage ? »
Nous avons voulu, dans ce dossier, ne pas recourir au témoignage, du moins pas de manière directe, pour passer par la fiction, qui bien souvent laisse de côté les chômeurs et le chômage.
Dans le métro, un homme, veste défraîchie, barbe de quelques jours, apostrophe les passagers qui descendent sur le quai. Il les pointe du doigt, l’un après l’autre, avec précision, et à chaque fois, lâche deux mots : « Lui, clochard », « Elle, clocharde ». La plupart se détournent, regard gêné. Quelques-uns seulement semblent parfaitement indifférents. Ils ne se sentent pas « clochards », même pas un petit peu. Les sans-abri sont à la marge de notre société, et, si on leur donne parfois un visage (dans des campagnes d’affichage, dans des documentaires comme le très beau Au bord du monde de Claus Drexel), on préfère la plupart du temps les ignorer. Si cet homme avait dit : « Lui, chômeur », « Elle, chômeuse », les réactions eussent-elles été les mêmes ?
Le chômage est omniprésent, depuis des décennies, dans le discours public et la conscience collective – est-il même besoin de le dire ? Chaque mois, les « chiffres » tombent, toujours mauvais, car quand on annonce une éclaircie, on s’empresse de préciser qu’elle sera de courte durée. Cette satanée courbe ne semble pas avoir la moindre intention de s’inverser. Derrière les « catégorie A », ceux qui ne travaillent pas, il y a tous les autres, temps très partiels, petits boulots, travailleurs pauvres. Et ceux qui sont sortis du système, radiés, jamais inscrits, passés à travers les mailles du filet – ce filet qui laisse sortir les petits vers le bas et les gros vers le haut. Alors on compte, on classe, on ordonne, on met tout cela bien au propre dans des tableaux ; on chiffre, quoi. Chacun se sent un petit peu chômeur, chômeur potentiel, sans bien savoir toujours à quoi cela renvoie. Le licenciement plane, même sur les salariés les plus qualifiés (Laurent Quintreau). Mais si l’on parle beaucoup du chômage, on parle peu des chômeurs. Ils sont tellement nombreux, maintenant, qu’on ne les voit plus. Leurs situations sont tellement diverses qu’il est impossible d’en donner une vision unique. Reste la courbe.
Faut-il alors se tourner vers ce que les anglophones appellent human interest stories, des reportages, témoignages, qui se concentrent sur une personne et amènent le lecteur à s’identifier avec elle ? Le récit, arme pour combattre le chiffre, pour redonner de la chair aux mots et aux gens, se réaffirme aujourd’hui, dans le discours politique, journalistique et scientifique1. Pour le meilleur comme pour le pire, d’ailleurs, puisque la soif de récit s’accompagne souvent d’un désir de cohérence parfaite ; il faut que tout s’enchaîne, chacun doit se concocter sa propre histoire. Et tant pis pour ceux qui sont incapables de (se) la raconter, qui ont des trous dans leur CV, qui ne peuvent, ou ne veulent, endosser le rôle d’auto-entrepreneur de leur propre vie.
Nous avons voulu, dans ce dossier, ne pas recourir au témoignage, du moins pas de manière directe, pour passer par la fiction, qui bien souvent laisse de côté les chômeurs et le chômage (voir le texte d’Ève Charrin). Non pas pour rechercher une « vérité » plus grande, ou pour se mettre à la place des chômeurs ; simplement, pour sortir du chiffre sans tomber dans le pur pathos, pour tester les mots, « chômeur, chômeuse, chômage », pousser des situations jusqu’à l’absurde – encore ne faut-il aujourd’hui pas grand-chose pour tomber dans l’absurde lorsqu’il s’agit d’emploi.
De l’imagination, caustique ou sympathique. De la fiction, d’écrivains ou de sociologues. Qui s’approprient le discours désincarné des petites annonces (Dalibor Frioux) comme l’intimité de celles et ceux qui vivent le chômage (Emilia Schijman). Qui montrent qu’il s’ancre dans le corps, dans la chair – faut-il s’étonner que, dans ce numéro sur ceux qui se battent pour avoir un travail, le sang coule (Alexis Jenni, Vincent Message) ?
Licenciement, annonces, rendez-vous, entretiens, déplacements… À relire aujourd’hui le « Journal d’un intellectuel en chômage » que Denis de Rougemont publiait dans Esprit en juin 19372 et dans lequel il décrit ses promenades charmantes, ses rencontres, ses repas, on se dit que le chômage a bien changé. Car malgré ce que l’on veut souvent faire croire, le chômeur n’est pas un oisif qui habite un espace-temps distendu. Au contraire, au chômage, on s’occupe, ou plutôt on est occupé. Nous avons voulu retracer ce parcours dans notre dossier : licenciement, petites annonces, rendez-vous à Pôle emploi, entretiens d’embauche, audition de radiation. Car comme le montre le documentaire de Nora Philippe3 sur Pôle emploi qu’analyse Emanuele Coccia, moins il y a de travail, plus il faut entretenir son mythe. Vous voyez bien que l’activité existe, puisque vous remplissez des formulaires, puisque vous allez à des rendez-vous, puisque vous faites des formations, même si souvent elles ne débouchent sur rien, même si vous finissez par être radié (Jean-François Laé). Le travail, le poste, est là, quelque part, qui attend. Alors forcément, quand on décroche l’entretien, n’est-ce pas, au moment peut-être où l’on n’y croyait plus, on y va, on en veut, on se donne corps et âme. Surtout, surtout, sans se poser de questions. Pour ne pas se retrouver à nouveau devant un doigt accusateur : « Lui, chômeur », « Elle, chômeuse ».
Voir nos précédents numéros :
• « La pauvreté perdue de vue », octobre 2012 ;
• « La crise, comment la raconter ? », juin 2012 ;
• « Les impensés de l’économie », janvier 2010 ;
• « Les mauvais calculs et les déraisons de l’homme économique », juin 2009.
Merci à Dalibor Frioux d’avoir été à l’initiative de ce dossier et d’en avoir assuré la coordination.
- 1.
On songe au projet « Raconter la vie », lancé par Pierre Rosanvallon en 2014, une collection de livres et un site internet participatif pour écrire « le roman vrai de la société d’aujourd’hui ». Voir aussi Ivan Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Le Seuil, coll. « La librairie du xxie siècle », 2014.
- 2.
Retrouvez-le, ainsi que d’autres archives de la revue et une bibliographie sur les œuvres qui traitent du chômage, sur notre site internet, www.esprit.presse.fr, rubrique « Actualités ».
- 3.
Pôle emploi, ne quittez pas, documentaire de Nora Philippe, sortie le 19 novembre 2014.