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Couverture Esprit, octobre 2018
Couverture Esprit, octobre 2018
Dans le même numéro

L'hostilité djihadiste. Introduction

Dans La Revanche des passions [1], le regretté Pierre Hassner insistait sur le dilemme, accentué par notre temps, de ce que Rousseau appelait la condition mixte : « D’homme à homme, nous vivons dans l’état civil et soumis aux lois; de peuple à peuple, chacun jouit de la liberté naturelle: ce qui rend au fond notre condition pire que si ces distinctions nous étaient inconnues. Car vivant à la fois dans l’ordre social et dans l’état de nature, nous sommes assujettis aux inconvénients de l’un et de l’autre, sans trouver la sûreté dans aucun des deux [2]. » La condition mixte condamne à connaître, en même temps et sur le même territoire, des relations de civilité où chacun jouit d’une protection égale de la loi et un rapport de force beaucoup moins encadré par le droit. La civilité à l’intérieur de la cité, l’hostilité à l’extérieur. Il s’agit là bien sûr de types idéaux car il y a toujours eu des relations d’hostilité à l’intérieur d’un même espace politique et, fort heureusement, toujours un peu de civilité dans les rapports entre les nations, comme en témoigne l’existence d’un droit international. Cette partition des relations, qui recoupait une frontière politique délimitant un territoire, donc un type de relation, est mise à mal par le djihadisme, dont il est question dans ce dossier.

Civilité et hostilité

Le modèle westphalien en vigueur jusqu’en 1989 organisait cette condition mixte à partir du territoire national qui réservait la civilité aux rapports internes et l’hostilité aux relations entre États. Une telle répartition correspondait également à une certaine économie de la violence, à une expulsion du droit de tuer à l’extérieur des frontières. Cet équilibre a été rompu par l’effet d’un double phénomène : la déterritorialisation, d’une part, c’est-à-dire la défection de l’élément central qui tenait le tout – le territoire, à la fois comme réalité physique et comme signifiant politique ; et, d’autre part, une poussée de l’individualisme dans les rapports politiques internes. Ces deux phénomènes expliquent le succès inédit des droits de l’homme, qui permettent d’articuler l’individu et l’universel en postulant (voire en anticipant) l’unité morale du monde, la généralisation des rapports de civilité.

Le rapport entre ces deux composantes de la condition mixte a été bouleversé depuis la chute du Mur en 1989, donc la fin d’une relation d’hostilité maximale qui était non seulement militaire – la guerre froide –, mais également idéologique – capitalisme contre socialisme. La période qui suit est animée par le projet de construire un monde définitivement commun, c’est-à-dire de recouvrir définitivement les rapports d’hostilité par des rapports de civilité, garantis par l’économie, l’individualisme abstrait de l’homo œconomicus et des moyens de communication abolissant l’espace et le temps. La civilisation du monde n’est plus attendue d’un idéal politique commun, mais des effets quasi mécaniques d’un système-monde, associant la technologie numérique et l’économie comprise comme une science exacte ; mais aussi les sciences cognitives, qui prétendent évacuer toute dimension historique et symbolique en réduisant le cerveau et la société à des réseaux de neurones. Puisque la quête d’un improbable humanisme commun s’est avérée si meurtrière au cours du xxe siècle, c’est dans les certitudes de la science qu’il faut obtenir le consensus dont nous éloigne la politique. Comment se révolter contre ce qui est prouvé ? Le 11 septembre ne met pas un coup d’arrêt à ce rêve, il y ajoute un volet sécuritaire[3].

 

Alors que le territoire se dérobe, que la relation ami/ennemi tend à disparaître et que la mondialisation conduit d’anciens colonisateurs et d’anciens colonisés à cohabiter dans un même espace politique, les rapports internes entre les membres d’une même communauté politique sont marqués par un individualisme grandissant. Les mêmes raisons qui ont fait perdre au territoire sa centralité agissent également sur les rapports sociaux : n’insistons pas sur le rôle des réseaux sociaux qui relient et isolent à la fois, sur le modèle économique qui pénètre les rapports les plus intimes (chacun est prié de gérer son capital santé, de transformer sa chambre d’ami en source de profit,  etc.). Pour paraphraser Tönnies, chaque homme n’est plus seulement un commerçant pour l’autre mais également un investisseur ; les rapports à soi et à ses proches ou les rapports entre États sont soumis au même paradigme de la concurrence, de l’investissement et de la dette. Enfin, l’hostilité s’installe au cœur du lien social avec la nouvelle forme de terrorisme endogène qui voit un grand nombre de jeunes passer à l’acte sans véritable affiliation à des organisations terroristes structurées.

Thémis et Diké

L’opposition entre civilité et hostilité doit être enrichie par celle entre Thémis et Dikè[4]. Le droit grec connaissait deux types de droits : le droit intrafamilial, sacré, dont les crimes étaient le parricide et l’inceste, et le droit interfamilial, celui de la vengeance et de la composition pénale (le rachat du prix du sang, par exemple). En même temps que les rapports internes se conçoivent sur le mode de l’hostilité feutrée (Dikè), ils s’éloignent en même temps d’un foyer de sens partagé (Thémis). En effet, le sacré tend à migrer du corps en majesté du souverain au corps souffrant de la victime, les citoyens n’ayant plus en commun que ce qui garantit leur séparation les uns des autres, selon une conception appauvrie des droits de l’homme. Leur individualisme est plus adolescent que véritablement adulte car ils continuent de s’en remettre à l’État pour leur sécurité ; ils sont, de surcroît, travaillés par la question du vide[5], ne trouvant pas nécessairement dans cet individualisme ce que lui apportait autrefois la Thémis commune. C’est un point que développent ici aussi bien Bartolomeo Conti que Bertrand Mazabraud. Ce dernier met en lien le djihadisme avec le vide démocratique dont cette forme de régime a fait sa fondation. Il montre les liens profonds entre la dynamique démocratique et le défi anthropologique de la construction d’un homme : l’adolescence doit être comprise comme « le moment éthique de l’injonction de s’inventer soi-même ». Mais il est parfois difficile de relever ce défi, encore plus pour les personnes isolées ou en mal de rédemption. Bartolomeo Conti remarque, dans l’affaire de la filière Cannes-Torcy, le besoin de certitudes spirituelles qui a réuni des jeunes très divers. Ceux-ci sont fascinés par les réponses simples et définitives à des interrogations très profondes sur l’origine du monde et leur raison de l’habiter.

Une Thémis pour notre temps

Ce rapport d’hostilité est nécessairement inabouti dans nos sociétés car il a évacué depuis longtemps l’enjeu principal de l’hostilité qui peut aller jusqu’à la suppression physique de l’autre, le meurtre, l’emprise brutale. Notre débat intellectuel, sur le terrorisme comme sur tant d’autres sujets, se cantonne au domaine de l’agôn, c’est-à-dire d’échanges plus ou moins réglés au sein d’un même espace politique, sans arriver à intégrer la perspective de l’hostilité, de la guerre (polemos), de la violence au-delà de toute règle. Ce que révèle le terrorisme djihadiste, c’est que la confrontation entre civilité et hostilité devient mortelle pour les démocraties lorsque celles-ci se sont tellement habituées aux rapports de civilité qu’elles ont oublié jusqu’à l’existence de l’hostilité. Cela aboutit à ce qu’elles refusent d’entrer dans un rapport d’hostilité avec les concitoyens qui les agressent par des actes terroristes, mais qu’elles refusent également de demeurer à leur égard dans un rapport de civilité.

Ce paradoxe est bien mis en exergue par le présent dossier. D’un côté, Jacob Rogozinski constate que nombre de nos intellectuels ont tôt fait de lire le djihadisme à travers le prisme de leurs propres combats, « n’y voyant que des victimes de la globalisation capitaliste ». Ils n’arrivent pas à sortir de cette logique de la domination pour reconnaître que les djihadistes sont les redoutables adversaires de nos valeurs démocratiques. La civilité n’est jamais plus en danger que lorsqu’elle se heurte à une véritable hostilité sans médiation. Elle souffre d’un complexe de supériorité morale en croyant qu’elle peut triompher par la seule force des idées, parce qu’elle se sent forte d’être dans le sens de l’histoire. La civilité devient naïveté lorsqu’elle se confronte à une hostilité masquée[6].

Mohamed-Ali Adraoui décrit l’extension du domaine de l’adversité, la systématisation d’un droit d’exception, ainsi que l’individualisme paradoxal des djihadistes, qui sont bien les enfants de leur époque. Les démocraties se protègent en se mettant en délicatesse avec leurs principes mais sans offrir d’issue à long terme pour dépasser cette nouvelle forme de violence. La sécurité est actuellement dans l’impasse parce qu’elle n’est envisagée que sur le plan instrumental de l’efficacité. La tâche est redoutable dans la mesure où assurer la sécurité collective implique de protéger tous les corps individuels. À la différence de la Grande Guerre, théâtre de l’affrontement entre peuples, les dévastations faites sur les corps sont désormais vécues sur un mode individuel – d’où leur grand retentissement. Mais nous n’arrivons pas à trouver un horizon politique, civil, pour sortir de cette nouvelle forme de violence. En témoignent les errements sur la signification à donner aussi bien à la peine qu’à l’action sociale de réinsertion (appelée, faute de mieux, «  déradicalisation  »).

Le pire peut arriver partout,
à tout moment, et de -n’importe qui.

Les sentiments d’effroi et d’impuissance qu’inspire le terrorisme sont peut-être issus de ce brouillage des frontières entre les concitoyens et leurs ennemis. Le pire peut arriver partout, à tout moment, et de ­n’importe qui car il n’y a plus de frontières ni dans l’espace, ni dans le temps, ni entre les citoyens. L’opposition entre la civilité et l’hostilité nous conduit au cœur de la terreur et de ce qui la distingue de la peur : la terreur est liée à l’irruption d’une relation d’hostilité maximale dans l’espace commun, à l’irruption du sauvage dans la civilisation, à la profanation du sacré. La terreur est liée à la dégénérescence ou à l’incandescence du lien de civilité, tandis que la peur est liée à l’hostilité traditionnelle.

Ce n’est pas par des incantations vertueuses à la civilité, oublieuses de l’esprit des lois et de la nécessité de leur garantie par des institutions, ni par des discours vengeurs mais stériles, que l’on résoudra cette nouvelle équation entre l’état civil et l’état de nature. Nous n’avons d’autre choix que de relever le défi que constitue le retour du rapport d’hostilité au plus près de nous. Non qu’il ait jamais disparu – comment cela se ­pourrait-­il ? –, mais il avait déserté notre pensée politique.

Comment concrètement s’y prendre ? Comment faire primer la civilité dans un rapport d’hostilité partielle ? On maîtrisera d’autant plus facilement les rapports d’hostilité violente de cette nouvelle ère que l’on sera sûr de notre Thémis démocratique, c’est-à-dire des valeurs positives voire sacrées qui nous réunissent. C’est donc en dépassant l’individualisme, guetté par le nihilisme, qu’on se montrera capable, non pas de réactiver les formules anciennes d’un État territorialisé, mais de construire une Thémis pour notre temps. L’ancienne Thémis, liée au culte des ancêtres, c’est-à-dire à une affiliation symbolique, doit évoluer : ce travail peut être repris en se confrontant à l’éternelle question du mal politique et en y intégrant la question de la finitude. Le terrorisme nous renvoie à « l’angle mort » de notre modernité[7], au refoulement du sacrifice et donc à son retour, comme le dit Jacob Rogozinski. La Thémis n’est autre que ce pour quoi nous sommes prêts à nous sacrifier. Il faut également être capable de passer des compromis en songeant à des réconciliations futures. En effet, il n’y a point d’usage légitime de la force dans une démocratie qui ne soit orienté vers l’horizon de sa disparition.

 

[1] - Pierre Hassner, La Revanche des passions. Métamorphoses de la violence et crises du politique, Paris, Fayard, 2015.

 

[2] - Jean-Jacques Rousseau, Principes du droit de la guerre. Écrits sur la paix perpétuelle, sous la dir. de Blaise Bachofen et Céline Spector, Paris, Vrin, 2008, p. 70.

 

[3] - Sur le modèle libéral-sécuritaire, voir notamment les dossiers «  Faire autorité ?  », Esprit, mars-avril 2005 et «  Terrorisme et contre-terrorisme : la guerre perpétuelle ?  », Esprit, août-septembre 2006.

 

[4] - François Tricaud, L’Accusation. Recherche sur les figures de l’agression éthique, Paris, Dalloz, 1977.

 

[5] - Olivier Mongin, La Peur du vide. Essai sur les passions démocratiques, Paris, Seuil, 1991.

 

[6] - Ibn Khaldûn ne dit pas autre chose, comme le rappelle de manière très convaincante Gabriel -Martinez--Gros, Fascination du djihad. Fureurs islamistes et défaite de la paix, Paris, Presses universitaires de France, 2016.

 

[7] - Voir les pages que Pierre Manent consacre à cette question dans La Loi naturelle et les droits de l’homme, Paris, Presses universitaires de France, 2018. C’est également la question du dernier livre de Régis Debray, L’Angle mort, Paris, Cerf, 2018.

 

Antoine Garapon

Magistrat, juge pour enfants, il a fondé l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (IHEJ), où il observe les mutations de la place du droit dans nos sociétés. Il anime sur France culture une émission consacrée à la pensée juridique, « Le Bien commun ». Il a développé sous le même nom une collection d'ouvrages, aux éditions Michalon, qui permettent de présenter des auteurs qui, sans être…

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L’hostilité djihadiste

Le terrorisme djihadiste pose une question de confiance à la démocratie. Comment comprendre que des jeunes soient séduits par cette idéologie et s’engagent dans la violence ? Quel rôle y joue la religion ? Le dossier, coordonné par Antoine Garapon, observe que les djihadistes sont bien les enfants de leur époque. À lire aussi dans ce numéro : Mai 68 en France et en Pologne, le populisme du mouvement 5 étoiles, une critique de l’Université, ainsi que des commentaires de l’actualité politique et culturelle.