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Des manifestants de Just Stop Oil devant le tableau de Van Gogh à la National Gallery. Via Wikimédia
Des manifestants de Just Stop Oil devant le tableau de Van Gogh à la National Gallery. Via Wikimédia
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La désobéissance incivile au musée

Les interventions de militants écologistes du collectif Just Stop Oil, qui s’en prennent à des œuvres d’art, divisent l’opinion. Si la cause est généralement soutenue par le grand public, les moyens mis en œuvre suscitent colère et incompréhension. Plus généralement, c’est la focalisation des médias sur les cas de désobéissance incivile les plus clivants, au détriment d’autres initiatives militantes, qui interroge.

Le Musée d’Orsay a porté plainte pour « tentative de dégradations volontaires », le 30 octobre 2022, après avoir empêché une militante écologiste de coller son visage à l’Autoportrait à Saint-Rémy de Vincent Van Gogh et de lancer de la soupe sur une toile de Paul Gauguin. Les coups d’éclat des militants écologistes du collectif Just Stop Oil qui, de Melbourne à Londres, ont jeté de la soupe, de la purée ou des tartes sur des œuvres d’art célèbres ces dernières semaines suscitent beaucoup d’incompréhension et de colère.

Dans la vidéo devenue virale d’une action au Mauritshuis de La Haye, on voit un militant se coller la tête à la vitre protégeant La Jeune Fille à la perle de Johannes Vermeer, puis haranguer la foule assemblée : « Comment vous sentez-vous lorsque vous voyez quelque chose de beau et d’inestimable être détruit sous vos yeux ? » Alors qu’on lui crie de se taire et de quitter les lieux, il poursuit : « Vous sentez-vous outrés ? Bien. C’est ce que l’on ressent quand on voit la planète se détruire sous nos yeux.  » On entend derrière la caméra l’outrage des visiteurs : « Vous ne pouvez pas faire ça », « C’est obscène », « Honte à vous ! »

À droite comme à gauche, les gens condamnent fermement la vague d’attaques de tableaux. Les uns voient ces attaques comme des actes de vandalisme insensés et inquiétants ; les autres les perçoivent comme des actes de désobéissance civile contreproductifs à la cause écologiste. Les militants de Just Stop Oil sont plutôt engagés dans des formes de désobéissance incivile, au vu de leurs actes de dégradation. La légitimité de leurs actions dépend non seulement de leur cause, mais aussi du but recherché et des moyens déployés.

Un acte d’infraction à la loi peut être qualifié de désobéissance civile s’il est public, c’est-à-dire accompli au vu de tous (et, si possible, en informant au préalable les autorités), s’il est non violent, ne s’attaquant ni aux personnes ni aux biens, si les activistes se soumettent aux forces de l’ordre sans résister et enfin s’ils agissent avec dignité et respect envers le public. À défaut de dissidence légale, la civilité permet de réduire la menace que la désobéissance de principe porte sur l’État de droit et la concorde sociale. Les actions des militants dans les musées, quoiqu’elles soient publiques et non violentes envers les personnes, ne peuvent être qualifiées de désobéissance civile, parce qu’elles dégradent les biens.

Comme les œuvres d’art touchées jusqu’à présent étaient protégées par des vitres et qu’aucune n’a été endommagée, on pourrait parler de vandalisme bénin ou sans conséquences – au contraire, par exemple, de la lacération de la Vénus à son miroir de Diego Velázquez par la suffragette Mary Richardson en 1914. Mais les militants portent bel et bien atteinte à l’intégrité des tableaux et font encourir des dommages économiques clairs aux musées. L’entretien des tableaux, la réparation des cadres, les pertes de revenus pendant la clôture forcée (le temps de remettre les tableaux en état) et les contrôles de sécurité renforcée à l’entrée représentent autant de coûts supplémentaires pour les musées, sans parler de l’augmentation attendue de leurs frais d’assurances.

Bien que les militants ne cherchent pas à résister aux forces de l’ordre, ils entravent leur arrestation en se collant sur les sites. En outre, ils bafouent délibérément les normes d’un engagement respectueux envers le public, puisque leur but est de choquer les gens plutôt que de plaider avec eux. La désobéissance incivile est plus difficile à défendre que la désobéissance civile. Mais son incivilité n’est pas suffisante pour la délégitimer : elle est souvent valable, parfois même nécessaire (pensons aux exhibitions des Femen, au délit de solidarité envers les migrants en situation irrégulière ou au mouvement prodémocratie à Hong Kong1). Il ne suffit pas d’évaluer la légitimité de la cause poursuivie ; on doit aussi penser la fin visée et les moyens choisis pour la mettre en œuvre. A-t-on ici affaire à un vandalisme vertueux et efficace ?

Si le but était de gagner les gens à leur cause ou de galvaniser le mouvement climatique, un aperçu des réactions sur place puis sur les réseaux sociaux force à constater leur échec : incompréhension, offense et colère sont plutôt les émotions que les activistes ont suscitées. Mais si le but était d’attirer une forte présence des médias et de faire parler d’eux et du mouvement climatique, alors le succès de ces coups d’éclat est indéniable : la tactique est coûteuse pour les militants, qui risquent de fortes amendes et peines de prison et des œdèmes à leurs mains collées, mais elle est efficace.

Le lien ténu entre le moyen choisi (attaquer des œuvres d’art) et le message véhiculé (le cri d’alarme face à la catastrophe climatique) est cependant ce qui risque de saper la légitimité des happenings de Just Stop Oil. Un témoin de l’action qui visa Les Tournesols de Vincent Van Gogh à la National Gallery de Londres déclarait qu’il comprenait la cause des militants, mais pas leur choix de « viser une belle œuvre d’art, qui est le meilleur de l’humanité ». Un autre écrivait sur Twitter : «  Quel est le rapport entre un tableau de Monet et le changement climatique ? Détruire une œuvre d’art inestimable est un moyen complètement nul d’essayer de gagner les gens à votre cause. »

Les militants dénoncent l’inaction des gouvernements face au réchauffement climatique, mais leur message est brouillé par leurs actes de souillure.

Des défenseurs des militants ont noté que les œuvres d’art, telles celles de Van Gogh et de Monet, représentent des paysages naturels et que les cibler invite donc une réflexion sur le risque que la beauté naturelle disparaisse sous l’effet de la sixième extinction de masse. Un autre voit dans le choix des œuvres visées une critique de la « vision particulière de la prospérité de la classe moyenne2 », développée avec de la révolution industrielle qui précipita le changement climatique. Mais ce qu’ont en commun les œuvres attaquées, du Groupe du Laocoon à Massacre en Corée de Pablo Picasso, en passant par La Joconde et les grands impressionnistes, c’est plus prosaïquement leur célébrité et leur valeur incontestée. Les militants dénoncent l’inaction des gouvernements face au réchauffement climatique en la comparant avec les politiques de conservation du patrimoine culturel, mais leur message est brouillé par leurs actes de souillure.

Au-delà de l’agacement suscité par la désobéissance incivile des militants, il est important de mettre en question le degré d’excitation des médias et des réseaux sociaux à leur sujet. Pourquoi se focalise-t-on autant sur les actions militantes les moins populaires, telles celles de Just Stop Oil dans les musées ou encore l’occupation d’Extinction Rebellion dans les gares et stations de métro londoniennes, qui fut très mal reçue ? Avez-vous entendu parler de Wynn Bruce, un militant écologiste qui en avril dernier s’aspergea de pétrole et s’immola sur les marches de la Cour suprême à Washington pour alerter le public sur la catastrophe climatique3 ? Connaissez-vous Ende Gelände, ce collectif allemand qui orchestre des blocages massifs de mines de gaz fossile et d’infrastructures charbonnières4 ? L’activisme de ses militants est exemplaire : il est de masse et d’une efficacité redoutable, puisqu’ils bloquent (temporairement) l’extraction de gaz fossile et de charbon et infligent des dommages économiques sérieux aux « bonnes » cibles. Le foisonnement des tactiques de lutte et leur complémentarité sont un atout important pour le mouvement climatique : il y a donc une place pour les coups d’éclat médiatiques. Mais Ende Gelände offre une vision de l’activisme climatique qui devrait plutôt occuper le centre de la conversation, et son terrain de lutte est loin des musées.

  • 1. Voir Candice Delmas, « La désobéissance non civile au cœur de la “révolution de l’eau” à Hong Kong », Libération, 14 janvier 2020.
  • 2. Robinson Meyer, “The climate art vandals are embarrassing”, The Atlantic, 27 octobre 2022.
  • 3. Voir Ellie Silverman et Ian Shapira, “Outside the Supreme Court, a life of purpose and pain ends in flames”, The Washington Post, 26 avril 2022.
  • 4. Voir Isma Le Dantec, « Ende Gelände, une lutte anti-charbon méthodique et spectaculaire » [en ligne], Socialter, 18 juin 2021.

Candice Delmas

Philosophe et politiste à l’université Northeastern de Boston, en résidence au Collegium de Lyon en 2022-2023, elle a récemment publié Le devoir de résister. Apologie de la désobéissance incivile (Hermann, 2022).

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