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Ukraine : Réfugiés fuyant la guerre, dans un train · Photo : Pakkin Leung via Wikimédia
Ukraine : Réfugiés fuyant la guerre, dans un train · Photo : Pakkin Leung via Wikimédia
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Réfugiés d’Ukraine : le « deux poids, deux mesures » de l’Europe

La mobilisation des pays de l’Union européenne pour accueillir les réfugiés ukrainiens a de quoi réjouir. Mais elle peut aussi indigner ceux qui se battent depuis des années pour que soit respecté le droit d’accueil, auxquels on objecte toujours le manque de moyens, la fragilité du marché de l’emploi ou le risque terroriste.

L’accueil à bras ouverts dont bénéficient, en Europe et en France, les ressortissants ukrainiens fuyant l’invasion russe, ne peut que réjouir les défenseurs des droits humains. Face à la violence qui frappe quelque trois millions de civils qui, en un mois, avaient déjà pris la route de l’exode, comment ne pas applaudir au dispositif exceptionnel mis en place, quelques jours à peine après le début des hostilités, par l’Union européenne (UE) ? Qu’on en juge : dès le 4 mars 2022, les chefs d’État et de gouvernement adoptaient à l’unanimité une décision prévoyant l’octroi, pour tous les ressortissants ukrainiens arrivés dans un État membre de l’UE après le 24 février, d’une autorisation de séjour pouvant être renouvelée jusqu’à trois ans, assortie du droit de travailler, au titre de la « protection temporaire ». Ce dispositif, prévu par une directive européenne de 2001, a été conçu pour offrir une protection immédiate aux personnes qui en ont besoin, en cas d’afflux massif aux frontières, sans passer par l’examen individuel de leur situation, afin d’éviter de submerger les systèmes d’asile des États membres de l’UE. En France, des mesures d’accompagnement ont été prises pour accueillir au mieux les réfugiés ukrainiens, tant par l’État que par de nombreuses municipalités et collectivités territoriales, mais aussi par des entreprises privées : ouverture de guichets spécifiques dans les préfectures pour les premières démarches, versement d’une allocation, prise en charge des enfants dans les écoles, gratuité des crèches et des transports sur les lignes de la SNCF, mobilisation des bailleurs de logement sociaux, mise en place de « dispositifs sas » pour un hébergement temporaire en attendant que des solutions pérennes soient trouvées, création d’une plateforme pour faciliter le parrainage de familles ukrainiennes par des familles françaises…

Un tri des exilés

Cette impressionnante vague de solidarité ne laisse pas de susciter un malaise quand on la compare au traitement réservé à tous ceux qui, chaque année, frappent aux portes de l’Europe en espérant y trouver une terre d’asile. Depuis son adoption il y a vingt ans, la directive « protection temporaire » n’a jamais été mise en œuvre. Il y aurait pourtant eu des occasions de le faire : par exemple en 2015, lorsqu’un million d’exilés ont afflué aux frontières de l’Europe et se sont retrouvés bloqués en Grèce et en Italie, en majorité des Syriens chassés par une guerre civile dont personne ne contestait la violence. À l’exception notable de l’Allemagne, les autres pays européens se sont, pour la plupart, organisés pour en accueillir le moins possible, invoquant, selon les cas, les menaces sur leur marché de l’emploi, le manque de dispositifs d’hébergement ou encore le risque de terrorisme. La France, qui s’était engagée à prendre en charge 30 000 réfugiés parmi ceux qui s’entassaient dans les camps de détention installés par l’UE sur les îles grecques de la mer Égée, en a accueilli moins du quart. C’est pourtant cette même France dont le ministre de l’Intérieur, face à la crise ukrainienne, annonce aujourd’hui pouvoir recevoir « jusqu’à 100 000 personnes réfugiées sur le territoire national », voire davantage. Surtout, l’UE a pris des mesures pour éviter d’autres « crises des réfugiés », comme le financement de hotspots en Grèce pour y enfermer les exilés arrivés par la mer ou la criminalisation des organisations non gouvernementales de sauvetage, afin d’empêcher leurs navires de porter assistance aux boat people qui tentent la traversée de la Méditerranée.

Plus récemment, la prise de Kaboul par les talibans, au mois d’août 2021, a provoqué la fuite de dizaines de milliers d’Afghans, dont un grand nombre ont cherché à gagner l’Europe, où ils avaient de la famille ou des proches. Loin de faciliter leur accueil, les chefs d’État et de gouvernement de l’UE ont immédiatement fait savoir qu’ils étaient « déterminés à agir conjointement pour empêcher que des mouvements migratoires illégaux incontrôlés et à grande échelle, tels que nous en avons connu par le passé, ne se reproduisent ». « Nous ne devons pas attendre que les gens arrivent aux frontières extérieures de l’Union européenne », a averti la commissaire européenne aux Affaires intérieures, celle-là même qui, « fière de la façon dont l’UE et les États membres apportent un soutien immédiat à ceux qui viennent de subir les horribles menaces de la guerre » en Ukraine, s’est engagée, dès le début du mois de mars 2022, à leur donner « davantage de moyens pour gérer cette crise ».

Il est difficile de ne pas voir dans cette politique du « deux poids, deux mesures » la marque d’une discrimination qui confine souvent au racisme. S’il est exprimé crûment par un député grec pour expliquer les mesures exceptionnelles prises par son gouvernement dans un pays régulièrement dénoncé pour les mauvais traitements réservés aux migrants : « les Ukrainiens sont des Blancs chrétiens orthodoxes, pas des Africains d’une autre religion1 », ou par un journaliste de BFM-TV qui note, le 24 février, qu’« on ne parle pas de Syriens qui fuient les bombardements du régime syrien, on parle d’Européens qui partent dans leurs voitures qui ressemblent à nos voitures », nul doute que ce racisme est largement partagé. N’a-t-on pas rapporté qu’aux premiers jours de l’exode, un tri des exilés s’opérait à la frontière qui sépare l’Ukraine de la Pologne, sur la base de la nationalité ou de la couleur de peau, au point que la haute-commissaire aux droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies s’est dite « alarmée par les informations crédibles et vérifiées faisant état de discrimination, de violence et de xénophobie à l’encontre de ressortissants de pays tiers qui tentent de fuir le conflit en Ukraine  » ?

Saturation

La politique du tri n’est pas limitée à la frontière polonaise. En effet, en Europe comme en France, le dispositif de « protection temporaire » ne concerne pas tous les réfugiés d’Ukraine, mais les seuls ressortissants ukrainiens qui fuient l’invasion russe, ainsi que les personnes qui bénéficiaient du statut de réfugié dans le pays avant le 24 février. À tous les autres étrangers, travailleurs, étudiants, demandeurs d’asile, qui avaient choisi l’Ukraine pour y vivre et qui ont dû quitter ce pays pour les mêmes raisons que les Ukrainiens, un autre régime est appliqué : ils ne peuvent rester qu’un mois dans le pays européen « d’accueil » qu’ils ont pu rejoindre. Pour eux, pas de logement, pas d’allocation, pas de transports gratuits. Au-delà de ce délai, ils doivent quitter le territoire, sauf à justifier de « l’impossibilité de rentrer dans leur pays ou région d’origine dans des conditions sûres et durables ». Une façon de sceller l’insupportable distinction entre les « bons » réfugiés et les « mauvais » migrants qui gangrène la politique migratoire de l’Europe depuis plus de vingt ans.

L’insupportable distinction entre les « bons » réfugiés et les « mauvais » migrants gangrène la politique migratoire de l’Europe depuis plus de vingt ans.

Il est difficile, dans ce contexte, de s’enthousiasmer, comme la ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, devant l’« élan de générosité immense  » manifesté en France. Comment ne pas comprendre l’amertume des militants lorsque la maire de Calais réquisitionne l’auberge de jeunesse de sa ville pour y héberger des familles ukrainiennes ? Quelques semaines plus tôt, elle s’était fermement opposée à l’ouverture d’un hangar qui aurait permis aux exilés, pour la plupart originaires d’Afrique, qui errent par centaines dans la région au rythme des expulsions des camps, de passer quelques nuits à l’abri du froid, et elle interdit les distributions alimentaires organisées par les associations. Comment ne pas s’indigner d’apprendre, par la voix du directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, que « la France se prépare  » et dispose d’« un parc d’hébergement de demandeurs d’asile qui peut être agrandi », quand depuis des années des milliers d’exilés venus d’Asie ou d’Afrique, harcelés quotidiennement par les forces de l’ordre, sont contraints à vivre dans des campements de fortune au prétexte que le dispositif d’accueil est saturé ?

La crise ukrainienne aura démontré que, contrairement à ce qu’ont toujours prétendu ses représentants officiels, l’Europe a largement les moyens d’honorer ses engagements internationaux en traitant dignement des centaines de milliers de personnes en besoin de protection. Celles et ceux qui, au quotidien, se battent pour que soit respecté le droit à l’accueil inconditionnel de tous les exilés sauront s’en souvenir.

  • 1. Cité dans Laura Taouchanov, Laura Kalmus et Angélique Kourounis, « Quel accueil pour les réfugiés ukrainiens, en Irlande, au Royaume-Uni et en Grèce ? » [en ligne], France Info, 11 mars 2022.

Claire Rodier

Claire Rodier est juriste au GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigrés), et co-fondatrice du réseau euro-africain Migreurop. Elle travaille plus particulièrement sur les politiques européennes d’immigration et d’asile. Elle a participé à de nombreuses publications sur ces thèmes, collaboré à l’Atlas des migrants en Europe (Armand Colin, rééd. 2012) et coordonné, avec Emmanuel Terray,…

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