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Le Brexit entre conflit et neutralité

mai 2017

Alors que Theresa May a officiellement déclenché la procédure de l’article 50 du Traité sur l’Union européenne en mars dernier, à la suite de l’accord des chambres du Parlement et de la reine d’Angleterre, il est utile de replacer le vote Leave au référendum du 23 juin 2016 dans une perspective de plus long terme : celle de l’histoire européenne des cinq derniers siècles.

Dans son discours intitulé « L’ère des neutralisations et des dépolitisations », prononcé à Barcelone en 1929, lors du congrès de la Fédération internationale des Unions intellectuelles, le philosophe Carl Schmitt retrace le parcours de la pensée européenne1. Il y voit un motif récurrent : la recherche, pour chaque époque, d’une sphère de « neutralisation », c’est-à-dire d’un thème central autour duquel les intellectuels de différentes sensibilités peuvent s’accorder. Dès lors que celui-ci redevient un objet de conflits, les travaux se tournent vers la recherche d’un nouveau champ d’accord, de sorte que se sont succédé plusieurs sphères neutres du xvie au xxe siècle : « Sans cesse l’humanité européenne émigre de son champ d’affrontement et recherche un domaine neutre, et sans cesse ce domaine neutre, à peine occupé, se transforme aussitôt en champ d’affrontement et rend nécessaire la quête de nouvelles sphères de neutralité2. »

Dans ce schéma, le Brexit n’est pas un simple événement politique. Il est le symptôme de la fin de l’Union européenne en tant que sphère de neutralisation sur laquelle les Européens pouvaient s’accorder et construire des projets communs. Dans le creux du vote britannique se joue en réalité l’avenir de l’Europe, avenir que le texte de Schmitt nous permet d’éclairer.

La sphère d’accord européenne

Au travers des secteurs neutres successifs apparaissent l’esprit et l’unité européens ; aux quatre cents ans retracés par Schmitt correspondent quatre thèmes dominants : la théologie, la métaphysique, la morale, et enfin l’économie ou la technique. Le tournant fondamental, qui a déterminé les suivants, est celui de la théologie du xvie siècle au système scientifique naturel du xviie. Après des siècles d’unité chrétienne, l’Europe du xviie siècle se construit en effet autour du rationalisme de la science métaphysique, lequel est ensuite remplacé au xviiie siècle par le discours humaniste et moral des Lumières. Puis, avec la révolution industrielle et la naissance du capitalisme, l’unité de l’Europe des xixe et xxe siècles se fonde sur l’alliance de l’économie et de la technique.

L’Union européenne, à l’évidence issue de ce schéma historique, s’appuie en tant que construction politique sur la neutralité du secteur de l’économie. C’est bien par la méthode des « petits pas », en mettant d’abord en commun les productions de charbon et d’acier dans une alliance économique et commerciale, que la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca) a vu le jour en 1951, puis la Communauté économique européenne (Cee) en 1957. Le libre-échange des marchandises, des capitaux et des hommes au sein du marché intérieur a relancé la construction européenne dans les années 1970 et 1980. Puis le projet de la monnaie commune, l’euro, a pris la suite et demeure aujourd’hui la politique la plus intégrée de l’Union européenne, grâce à une banque centrale indépendante des États membres. Or, comme le dit Schmitt, « dès qu’un secteur prend une position centrale, les problèmes des autres secteurs sont résolus à partir de ce centre et tombent au rang de problèmes de second ordre, dont la solution sera automatique dès que les problèmes du secteur central seront résolus3  ». Le prisme économique de l’Union européenne ne s’en comprend que mieux.

La neutralisation de l’Union européenne se perçoit également dans le discours qui est tenu à son égard. En effet, selon Schmitt, « les processus et les événements qui font impression sur l’âme des hommes […] sont fonction du secteur dominant du moment4  ». En d’autres termes, sont d’autant plus discutés des événements qui inquiètent car ils menacent la sphère d’accord. Le philosophe prend ainsi l’exemple du tremblement de terre de Lisbonne de 1755 qui signale, par la « littérature moralisante » qu’il suscite à l’époque, l’unité européenne autour de la morale des Lumières. Un tel événement n’aurait à l’inverse pas le même impact aujourd’hui, mais les crises boursières de 1929 et de 2008 ont davantage agité les esprits. Or le risque de la sortie d’un État membre de l’Union européenne ou de la zone euro (Grexit, Brexit) est brandi depuis quelques années comme un fait d’apocalypse, qui risquerait par effet domino de mettre à mal toute la construction européenne. Sans trancher la question de la véracité de cette perception, le seul fait qu’elle existe révèle à quel point l’Union européenne est le paradigme neutre de la fin du xxe siècle et du début du xxie siècle.

Les risques de la brutalité

C’est pourquoi il est permis de penser que le référendum du 23 juin 2016 et la prochaine mise en route du processus de sortie constituent à la fois des symptômes de la fin de la neutralisation et un véritable coup d’arrêt à la construction politique. Que le Out ait été majoritaire montre que le consensus quant à l’Union économique n’est plus. Il existe désormais un débat au sujet du bien-fondé d’une telle entreprise au sein des peuples européens, en réponse à celui qui existe au sein de la classe intellectuelle, entre ceux qui souhaitent en sortir et ceux qui voudraient y rester. Loin d’une économie et d’une technique où il n’y aurait parfois « aucune alternative », le débat politique semble se (ré)introduire dans les domaines fondateurs de l’Union. Cette repolitisation constitue un nouveau défi pour l’aventure européenne. Faut-il y voir l’accomplissement d’une construction politique dont l’étape économique devait être dépassée ou bien le dévoiement d’une sphère neutre d’accord des peuples ?

À bien des égards, la repolitisation de l’Union européenne s’apparente à une reprise en main par les nations et les partis de leur destinée politique et économique. La philosophe Chantal Mouffe estime que la neutralisation actuelle, selon elle inhérente au libéralisme, est un obstacle à la démocratie véritable : sans opposition entre des opinions politiques différentes notamment quant à des sujets économiques, pas de débat ni de choix, et pas non plus d’identité5. En ce sens, elle rejoint Schmitt en considérant que la base de la politique est le pluralisme et la distinction entre des groupes, amis ou ennemis, lesquels deviennent des alliés et des adversaires dans un cadre démocratique apaisé : « Le but d’une politique démocratique est de transformer l’antagonisme potentiel en une agonistique6. » Schmitt lui-même considère à la fin de son discours qu’une neutralisation, au sens de réunion dans un seul groupe, constitue un renoncement à la lutte (virtuelle ou réelle) et au pluralisme, et en devient par là négation de la vie et de la politique. Ainsi, la repolitisation de l’Union européenne apparaît comme la possibilité d’une réinvention du parcours des peuples européens.

Il ne faut cependant pas éluder ses risques. Le cadre démocratique de Chantal Mouffe, qui permet l’expression pacifiée des désaccords, est lui-même mis en danger. En effet, selon Schmitt, le processus de neutralisation a atteint un paroxysme avec la technique, simple mécanisme qui n’interroge pas les fins, et qu’une politique forte domptera tôt ou tard. Ainsi, à une neutralisation poussée correspondrait en retour de balancier une politisation d’autant plus brutale, dont il faut se méfier : « La technique ne sait qu’intensifier la paix ou la guerre, elle est également prête à servir l’une ou l’autre, et le nom et l’invocation de la paix n’y changeront rien7. » La repolitisation actuelle de l’Union européenne pourrait alors, si on ne l’encadre pas, se révéler plus néfaste que son ancienne neutralisation pour le pluralisme et la vie politique.

Vers une neutralisation écologique

Sur le long terme, la neutralisation économique et technique ne serait qu’une étape dans le processus historique européen, bientôt remplacée, à mesure qu’elle se politise, par un nouveau secteur neutre. Quel serait alors, dans le contexte post-Brexit, ce champ d’accord possible entre les peuples européens ? L’écologie, au sens de protection de l’environnement, semble être une bonne candidate. En premier lieu, elle concerne l’ensemble de la population européenne et mondiale, tout comme Dieu, la métaphysique, la morale et l’économie avant elle. En deuxième lieu, avec le récent succès du traité de la Cop21 et sa prochaine mise en œuvre, il y a fort à parier que l’écologie se retrouve au centre des débats économiques, politiques et médiatiques. Enfin et surtout, selon Schmitt, « les concepts typiques des siècles respectifs tiennent, eux aussi, leur signification spécifique du secteur dominant de chaque siècle8  ». Ne pourrait-on pas considérer que le terme contemporain de « climato-sceptique », qui désigne – alors même que le scepticisme constitue la base de la pensée et de la méthode scientifiques – toute personne qui ne « croit » pas au réchauffement climatique ou à son origine anthropique, comme un concept typique du xxie siècle ? Le fait que le champ lexical de la croyance, auparavant utilisé pour la religion et l’économie, soit aujourd’hui de la même façon associé à l’écologie, est révélateur.

L’écologie pourrait ainsi servir de nouvelle base pour la construction européenne. L’Union se positionne déjà sur la scène internationale comme un leader dans ce domaine, en ayant adopté en 2014 un cadre de législation ambitieux à l’horizon 2030 : réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % par rapport aux niveaux de 1990, porter à 27 % la part d’énergies renouvelables et améliorer d’au moins 27 % l’efficacité énergétique de l’Union9. La neutralisation écologique serait alors l’opportunité pour l’Union européenne de se redéfinir dans un secteur nouveau.

Il ne faut ainsi pas réduire le phénomène de neutralisation, au contraire de ce qu’écrit Chantal Mouffe, à un corollaire du libéralisme contemporain qu’il conviendrait de combattre au nom de la liberté politique. Dans une lecture plus proche de Schmitt, nous pouvons considérer que la neutralisation est un fait objectif de l’histoire européenne, dont le libéralisme n’est que le visage récent. Ce processus présente au contraire de nombreux avantages : il permet en effet, pendant un certain laps de temps, un accord entre différents peuples et systèmes de pensée sur un sujet donné comme le rationalisme européen, les Lumières ou bien le projet supranational qu’est l’Union européenne. La neutralisation intellectuelle et politique peut donc se révéler un outil puissant pour le consensus entre les peuples européens et la dynamique des idées, en particulier dans le futur domaine de l’écologie. Si l’écologie est une opportunité pour l’Union européenne, cette dernière serait également une chance pour la cause environnementale.

Leçons d’avenir

Le retrait britannique doit être analysé dans une perspective de long terme. À ce titre, il représente plus qu’un simple référendum sur la participation du Royaume-Uni à l’Union européenne. Il marque la fin du consensus économique qui entourait la construction supranationale de cette dernière fin de siècle. Cela a deux conséquences : le retour du débat politique au sujet de thèmes apparemment neutres, et la neutralisation d’un nouveau domaine, peut-être l’écologie. Si cela permettra à court terme un progrès rapide du consensus, il ne faudra pas perdre de vue qu’une politisation s’ensuivra.

En effet, l’apport principal du texte de Schmitt est que toute neutralisation n’est que temporaire. L’analyse sur le temps long devrait donc permettre d’anticiper la fin du consensus et le retour du conflit, plus ou moins apaisé, au sujet du thème central contemporain. Le véritable défi des dirigeants et des intellectuels est ainsi de prévoir et de négocier au mieux la fin de la neutralité d’un sujet, qu’il s’agisse de l’Union économique d’aujourd’hui ou de l’écologie de demain. Se servir de l’expérience actuelle de l’Europe du Brexit pour mieux penser la prochaine transition apparaît tant comme une opportunité que comme un devoir, afin de préserver la paix et la démocratie sur le continent.

  • 1.

    Carl Schmitt, la Notion de politique, Paris, Flammarion, 1992.

  • 2.

    Ibid., p. 144.

  • 3.

    C. Schmitt, la Notion de politique, op. cit., p. 139.

  • 4.

    Ibid., p. 138.

  • 5.

    Chantal Mouffe, « Le politique et la dynamique des passions », Rue Descartes, no 45-46, mars-avril 2004 (disponible en ligne sur www.cairn.info).

  • 6.

    Ibid., p. 186.

  • 7.

    C. Schmitt, la Notion de politique, op. cit., p. 150.

  • 8.

    C. Schmitt, la Notion de politique, op. cit., p. 139.

  • 9.

    Voir le « Cadre pour le climat et l’énergie à l’horizon 2030 » de la Commission européenne.

Diane Delaurens

Diane Delaurens est haut fonctionnaire, diplomée de Sciences Po et l'ENA, et titulaire d'une licence de philosophie. Elle s'intéresse notamment aux rapports entre philosophie et politiques publiques.

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