Démocratiser la finance ? Les désillusions de la cryptomonnaie
Les cryptomonnaies ont suscité l’espoir d’une démocratisation de la finance. Érigées sur une triple illusion de désintermédiation, de sécurité et d’indépendance, elles ont pourtant conduit à reconstituer des oligopoles caractéristiques de la finance traditionnelle. Elles posent de surcroît des problèmes écologiques et financent des activités illégales.
La chute de la plateforme FTX le 11 novembre 2022, suivie de l’arrestation de son patron, Sam Bankman-Fried, aux Bahamas, marque probablement le moment où le grand public a pris conscience que la musique des cryptomonnaies s’arrêtait. Depuis son début de cotation en juillet 2010, pour la modique somme d’un bitcoin pour 0, 008 dollar, la volatilité de la plus célèbre des devises numériques a été une constante. Atteignant près de 67 000 dollars en octobre 2021, elle oscillait en février 2023 autour de 25 000 dollars. Chaque année a apporté son lot de scandales avec d’énormes sommes dérobées ou égarées. Pourtant, l’engouement a continué dans cette nouvelle ruée vers l’or. Comment être certain que, cette fois-ci, la bulle spéculative est bien en train d’éclater ? Le krach couvait depuis au moins mai 2022, lorsque le Terra US, une monnaie algorithmique censée être adossée au dollar (stablecoin), a perdu 70 % de sa valeur, provoquant une panique de convertibilité. L’effondrement de tout le système avait été évité grâce à l’intervention du fonds d’investissement Alameda Research, du même Sam Bankman-Fried, jouant in extremis le rôle de prêteur en dernier ressort, à l’instar du financier John Pierpont Morgan qui, en 1907, en l’absence de banque centrale, avait mis un terme à une panique boursière en engageant ses fonds propres et en convainquant ses collègues banquiers de le rejoindre. Sam Bankman-Fried s’est bien sûr gardé de révéler que les fonds mis à disposition avaient été détournés des comptes de dépôt des clients de son autre société, FTX.
À quoi rêvent les blockchains ?
La technologie de la chaîne de blocs promettait de donner accès à des mécanismes bancaires (comptes en banque et prêts) à des milliards de personnes qui en sont aujourd’hui privées, parce que considérées comme trop pauvres ou présentant trop de risques. À la subjectivité, à l’arbitraire ou au cœur de pierre du banquier1 serait substituée la neutralité d’un algorithme décentralisé (decentralized finance). En 2021, le sommet de Davos affirmait triomphalement que « les cryptomonnaies étaient en train de démocratiser la finance ». La chaîne de blocs était aussi censée accélérer les transactions bancaires et en abaisser le coût, en palliant l’absence de circuits financiers optimaux dans certains pays émergents et en introduisant une concurrence de bon aloi dans les systèmes bancaires nationaux et internationaux.
La chaîne de blocs est un véritable projet de société dans lequel la technologie permet de faire vivre des valeurs en les encastrant. Cette « vision techno-utopiste repose sur une économie libérale entièrement décentralisée qui, par la chaîne de blocs permettrait de concrétiser sept principes : intégrité, pouvoir partagé, valeurs communes, sécurité, vie privée, protection des droits et inclusion2 ». C’est ainsi que Meta, ex-Facebook, l’entreprise dont le modèle économique consiste à épier ses usagers puis à leur vendre des publicités ciblées, n’hésite pas à décrire le dessein de sa monnaie numérique baptisée « libra » puis « diem » (avant d’être abandonnée en janvier 2023) en ces termes : « Nous voulons donner le pouvoir aux gens. »
Grâce à ses fonctionnalités d’argent programmable sans l’intervention d’un tiers de confiance, la technologie de la blockchain allait remplacer un État défaillant car bureaucratique, c’est-à-dire inefficace et lent, biaisé ou vénal. Les contrats d’assurance seraient automatisés en cas de catastrophe climatique. L’aide d’urgence, en cas de pandémie ou de tremblements de terre, arriverait beaucoup plus vite et sans la nécessité d’un compte en banque : un simple téléphone mobile suffirait. De même, la technologie permettrait d’éradiquer la corruption des actes de propriété, en éliminant l’intervention des fonctionnaires du cadastre.
Écrit en 2009, à une époque où l’inflation avait disparu depuis plusieurs décennies, l’article de Satoshi Nakamoto qui invente le bitcoin ressemble à une solution en quête de problèmes : l’avènement des cryptomonnaies est censé mettre un terme à l’abus du droit de seigneuriage par la banque centrale et ses complices, les banques commerciales, abus responsable de l’inflation3. Quatorze ans plus tard, force est de constater que les applications de la blockchain sont réelles dans le domaine des paiements, mais qu’elles n’ont pas vraiment rebattu les cartes ni aboli les banques. Les cryptomonnaies n’ont été adoptées largement comme moyen de paiement ni aux États-Unis, ni dans l’Union européenne, ni en Chine, ni dans les pays émergents. La révolution des contrats intelligents ne s’est pas non plus concrétisée. Ils en sont encore à leurs balbutiements et leurs applications grand public relèvent du gadget.
Deux défauts majeurs des cryptomonnaies sont notamment apparus à l’usage et les ont fait tomber dans l’opprobre : leur volatilité et leur faible extensibilité (scalability). Pour chacun, la recherche de solutions est en cours. En effet, dans l’ethos de la Silicon Valley, tous les problèmes, même la mort, ont une solution technologique. Mais à ce bilan en demi-teinte s’ajoutent d’autres illusions.
Une triple illusion
La désintermédiation est une illusion : pour payer avec une cryptomonnaie, l’utilisateur doit passer par un tiers de confiance, c’est-à-dire une plateforme qui lui permet de se connecter à un réseau de blockchain. Selon la « vision techno-utopiste » dont parlaient Guillaume Blum et Chloé Jeannier, « cette technologie nous permettrait ultimement de vivre sans les éléments humains fondamentaux, tels que la confiance en autrui, puisqu’il suffirait de faire confiance au système4 ». Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. La technologie de la chaîne de blocs produit en effet un réseau en rhizome. Au lieu d’un réseau classique avec un centre et sa périphérie, le protocole permet ainsi que la validation des transactions se fasse de manière décentralisée. Le réseau du bitcoin est composé de 10 000 nœuds. Celui d’Ethereum, le deuxième plus grand marché de cryptomonnaie derrière le bitcoin, en compte 11 400. Mais derrière ces grands chiffres se cache la reconstitution de troublants oligopoles. Ainsi, le réseau mondial de bitcoin est maintenu par cinq individus5, dont ni l’identité ni le pays de résidence ne sont publics. Pour devenir validateur sur Ethereum, chaque acteur doit payer 32 ETH (soit plus de 50 000 dollars en février 2023). Ce réseau se targue d’avoir atteint 500 000 validateurs en janvier 2023. Mais en septembre 2022, 45 % de ses nœuds étaient contrôlés par deux adresses IP, et 64 % du réseau par cinq adresses.
Voilà donc qu’en dépit de sa mystique, sous ses airs perturbateurs et ultramodernes, le monde des cryptomonnaies ressemble étrangement à celui de la finance classique : les participants y détiennent leurs actifs dans des portefeuilles ; des places boursières permettent que se rencontrent l’offre et la demande ; il faut passer par des courtiers pour acheter et vendre ; on peut emprunter auprès de certaines institutions ; certains fonds d’investissement placent leur propre argent ; d’autres recueillent des fonds privés, avec lesquels ils prennent des positions pour un montant supérieur au capital investi, grâce à des produits dérivés. Tout ce monde se marie, fusionne et se consolide pour arriver à une situation où une poignée d’acteurs contrôle un ou plusieurs pans entiers du secteur, suivant des phénomènes classiques de participations croisées et de concentration verticale ou horizontale. Ce qui se présentait comme une holacratie (« le pouvoir à tous ») s’avère donc à l’arrivée une ploutocratie déguisée.
À cela s’ajoute une autre illusion, celle de la sécurité. La grande différence avec la finance traditionnelle est qu’il n’y a pas de régulateur. La confiance des humains faillibles, biaisés ou corruptibles est remplacée par la cryptographie, c’est-à-dire un procédé de chiffrage supposé inviolable et qui rend toutes les transactions irréversibles sur un registre. Dans la finance traditionnelle, une faute de frappe ou une erreur de bonne foi sont des motifs recevables pour annuler un ordre de bourse. En crypto, il n’existe pas de mécanisme correctif analogue. Comme l’explique Lawrence Lessig, le code fait la loi et la loi fait le code : « Le code est l’architecture de l’Internet et en tant que tel, il est capable de contraindre les actions individuelles par des moyens technologiques6. » Le revers de cette posture est que trouver la faille dans le code ne relève pas de la tricherie ou d’une violation des règles, mais le signe du talent voire du génie, qui permet de profiter des imperfections des marchés pour gagner des sommes mirifiques. De l’arbitrage à la manipulation des cours, la distinction est subtile, et elle justifie que le programmeur ou son donneur d’ordres, le financier, puisse s’enrichir de manière rapide et extrême. Le fait de savoir où s’arrête le code et où commence la fraude est sujet à interprétation et à poursuites judiciaires si les individus ne se réfugient pas dans des paradis fiscaux qui n’ont pas de traité d’extradition avec les États-Unis ou l’Union européenne. La Federal Trade Commission, l’équivalent américain de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, s’inquiétait en mai 2021 des nombreuses escroqueries dont sont victimes les consommateurs qui utilisent ou investissent dans les cryptomonnaies. La désintermédiation est donc fictive, puisqu’on réintroduit un autre intermédiaire : la technologie.
L’autre volet de cette mythologie revient à faire croire qu’on peut créer une forme d’échange hors sociabilité. « Le bitcoin et la chaîne de blocs entretiennent l’idéologie d’une monnaie ou de transactions qui se situeraient au-delà de la vie sociale, alors même que cette monnaie n’existe, comme toute monnaie, que par son usage et la présence de ses usagers ; il en ressort, au contraire, une structure sociale comportant des asymétries de richesse et de pouvoir7. » Le problème n’est donc pas que le réseau de chacune des cryptomonnaies soit privé. La Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication (SWIFT) est une coopérative de droit belge détenue et contrôlée par ses adhérents, parmi lesquels se trouvent les plus grosses banques mondiales. Elle rend d’évidents services au système monétaire international pour envoyer rapidement de l’argent partout dans le monde. Le problème des cryptomonnaies est qu’elles mentent sur leur nature.
Vilain secret de fabrication
Que des agents économiques cherchent à maximiser leur gain, rien de nouveau sous le soleil du capitalisme. Arbitrages, montages financiers opaques, tout cela est de bonne guerre, tant que la finance se met au service des entreprises humaines, de l’économie réelle. Mais quelle est l’utilité sociale des cryptomonnaies ? En quoi sont-elles autre chose que de la spéculation pure dans l’économie de casino ? Au moins les bulbes de tulipes, sur lesquels on spéculait au xviie siècle, pouvaient-ils être plantés.
Beaucoup a déjà été écrit sur l’abominable empreinte carbone des monnaies numériques. Le protocole de « preuve de travail » (proof of work), suivi pour valider les transactions libellées en bitcoin, consomme énormément d’énergie. Le minage du bitcoin pollue la planète à hauteur de 140 mégatonnes de dioxyde de carbone par an, soit 0, 3 % des émissions de gaz à effets de serre8. Les États-Unis sont le premier pays producteur de cryptomonnaies avec 35, 4 % de la production mondiale. Le secteur des cryptomonnaies aux États-Unis dégage à lui seul 25 à 50 mégatonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, soit 0, 4 % à 0, 8 % du total des émissions du pays.
Ethereum vient de passer à un nouveau protocole, appelé « preuve d’enjeu » (proof of stake). Grâce à cette technologie complètement différente, il consomme désormais onze fois moins d’énergie que le bitcoin pour tailler un bloc. Depuis longtemps, ce ne sont plus des internautes sur leur ordinateur individuel qui taillent les blocs et les déposent sur la chaîne. De même que le « nuage » (cloud) n’est pas dans les nuages, mais bien sur Terre, le réseau des monnaies numériques fonctionne grâce à des fermes de serveurs à la puissance computationnelle toujours croissante, qui s’installent dans des zones rurales ou désindustrialisées. Quand, en 2021, la Chine a décidé de sévir sur l’activité de minage de cryptomonnaies sur son territoire, par crainte de fraudes et par souci de protection de l’environnement, la production s’est déportée vers d’autres pays moins regardants. Ainsi, juste avant que ne s’effondre FTX, Alameda Research avait investi un milliard de dollars dans Genesis Digital Assets, une entreprise enregistrée à Chypre, mais dont l’activité de minage se situe au Kazakhstan.
Au-delà de la consommation préoccupante d’énergie, se posent d’autres problèmes écologiques en matière de bruit, de détournement de l’eau potable pour refroidir les serveurs ou de pollution au cadmium. Enfin, l’absence de filière ou de normes de recyclage des serveurs après usage conduit à leur enfouissement ou à leur abandon sauvage dans des zones reculées. Les promoteurs des cryptomonnaies ont tendance à dénoncer l’exagération du caractère polluant de leurs investissements ou à présenter ce dernier comme une étape néfaste mais temporaire, comparable à la révolution industrielle, qu’il s’agit de dépasser par toujours plus de progrès technologique. Imaginés suivant le modèle du traité de Paris de 2015 sur les changements climatiques, les objectifs du Climate Crypto Accord sont ainsi ambitieux : le passage aux énergies renouvelables de toutes les chaînes de blocs en 2025, la neutralité carbone pour 2030 et l’absence d’émission nette en 2040. Mais, à la différence d’un traité international qui oblige les États une fois qu’il est ratifié par suffisamment de pays, les parties signataires sont ici deux groupements professionnels et un think tank : l’accord n’a donc aucune valeur contraignante.
L’absence de force contraignante est justement l’une des faiblesses des contrats intelligents. D’un côté, ses défenseurs expliquent qu’ils seraient idéaux dans un pays où l’État est corrompu ou ne fonctionne plus (pour cause de guerre, de crise, etc.). Mais comment faire respecter les contrats, fussent-ils automatiques, sans une police et un système judiciaire qui fonctionnent et ne sont pas corrompus ? Un État entièrement numérique ne peut pas remplir ses fonctions régaliennes. Quant à la « preuve d’enjeu », elle est certes moins énergivore, mais elle pose d’autres problèmes. Au lieu de gagner les « frais de gaz » (gas fees) en résolvant une équation mathématique compliquée, le mécanisme de consensus fonctionne par un système de vote par les validateurs : le vote est pondéré par le nombre de nœuds contrôlés, c’est-à-dire dominé par les insiders qui détiennent le plus de jetons d’Ethereum. « De tels systèmes sont ploutocratiques, oligopolistiques et donnent un accès privilégié à certains9. »
Une bonne société ?
Dans Finance and the Good Society, le prix Nobel d’économie Robert J. Schiller écrivait : « La finance ne vise pas qu’à faire de l’argent. Elle sert à atteindre nos objectifs les plus profonds et à protéger le fruit de notre travail. Elle permet de prendre soin et donc d’atteindre une bonne société10. » Or les cryptomonnaies permettent de financer la partie de l’économie réelle la moins utile à l’humanité : les ventes d’armes illégales, l’achat de drogues illicites, les jeux de hasard en ligne, etc. Il est vrai que les paradis fiscaux et autres mécanismes d’opacité financière et légale n’ont pas attendu les cryptomonnaies. Cependant, avons-nous besoin de les renforcer en ajoutant de nouveaux outils pour simplifier et faciliter l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent ?
Dans le royaume des cryptomonnaies, existe ce qu’on appelle les mixers qui, comme en cuisine, servent à tout mélanger, les transactions légitimes et les trafics en tout genre pour qu’à la sortie on ne puisse plus tracer l’origine du sale. En août 2022, le Trésor américain a sanctionné la plateforme Tornado Cash, qui se présentait comme « une solution pratique de discrétion » et fonctionnait sur la chaîne de blocs Ethereum. Elle avait permis à des hackers nord-coréens de blanchir sept milliards de dollars. En conséquence de son bannissement, tout citoyen et toute entreprise faisant affaire avec les États-Unis se sont vus aussi interdire d’utiliser Tornado. Son développeur Alexey Pertsev a été arrêté aux Pays-Bas en août 2022 et est toujours en prison, en attendant son procès. S’en est suivie une bataille juridique, notamment parce que Tornado Cash faisait partie de l’écosystème des cryptomonnaies. L’autre argument en défense de Tornado était que « le code relève de la liberté d’expression » et qu’interdire l’œuvre intellectuelle de Matthew Green, qui a inventé le protocole des mixers, portait atteinte à ses droits fondamentaux protégés par la Constitution américaine.
Jusqu’à présent, d’autres mixers restent autorisés. Un usage moins maléfique d’un mixer serait, par exemple, d’envoyer de l’argent en Ukraine depuis la Russie. Mais n’est-ce pas tomber dans le mythe de la neutralité des technologies ? Ce ne serait pas la technologie qui serait bonne ou mauvaise, mais son usage. Comme si une technologie n’induisait pas – en soi – des usages.
On parle enfin beaucoup des devises numériques : le e-yuan est le premier à voir le jour, à petite échelle. Il est émis par la Banque centrale de la République de Chine et n’utilise pas la technologie de la chaîne de blocs. Il est censé remplacer l’argent liquide. À ce titre, dans un régime autoritaire, s’il se généralisait, il permettrait de surveiller plus étroitement la population : le gouvernement disposerait de toutes les données financières de ses citoyens.
Avant de tomber en disgrâce, Sam Bankman-Fried était l’un des principaux partisans de la régulation de son secteur économique. Pourquoi vouloir imposer des règles dans le Far West si on est le cow-boy qui trade plus vite que son ombre ? Jusqu’à présent, la grande affaire des cryptomonnaies a été de se connecter à la finance de Wall Street et de Francfort. S’il est vrai qu’un Goldman Sachs est parti ramasser les dépouilles de FTX, l’immense majorité des cryptomonnaies n’est pas intégrée aux circuits de financement de l’économie capitaliste des pays développés : elle tourne sur elle-même. Le bitcoin et l’Ethereum sont les cryptomonnaies les plus importantes en termes de capitalisation boursière, avec respectivement 389 et 185 milliards de dollars (par comparaison, la capitalisation boursière de l’entreprise Apple est de 2 311 milliards de dollars).
La demande de régulation émane paradoxalement du secteur des cryptomonnaies. Elle se présente comme un pacte faustien : se soumettre à quelques règles du gendarme de la Bourse permettrait aux acteurs des cryptomonnaies d’avoir accès à un marché financier beaucoup plus vaste, notamment aux investisseurs institutionnels et à l’argent des retraites par capitalisation. Les gains de capitaux aux États-Unis pourraient bénéficier des règles d’imposition beaucoup plus avantageuses des actifs financiers, notamment le prélèvement libératoire de 20 % pour les plus-values de long terme (actifs détenus pendant plus d’un an), au lieu de la règle actuelle qui impose les bénéfices sur les cryptomonnaies avec les tranches de l’impôt sur le revenu, jusqu’à 37 %. Enfin, en cas de nouvelles paniques financières, « le trading en cryptomonnaies viendrait inévitablement à bénéficier, comme d’autres parties du système financier traditionnel, du rôle toujours croissant de la Fed comme prêteur en dernier ressort11 ». On passerait de la spéculation au risque systémique : avons-nous retenu la leçon de 2008 ?
- 1. The Banker’s Heart (1971) est une sculpture de Masayuki Nagare, située à San Francisco, en face du siège de la Bank of Italy, qui deviendra Bank of America en 1930, désormais l’une des plus grandes banques des États-Unis.
- 2. Guillaume Blum et Chloé Jeannier, « Les fausses promesses de la blockchain », dans Guillaume Dandurand, Daniel Letendre, Florence Lussier-Lejeune et Marie-Jean Meurs (sous la dir. de), Attentes et promesses technoscientifiques, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2022, p. 137-154. Les sept principes ont été énoncés dans Don et Alex Tapscott, Blockchain Revolution: How the Technology Behind Bitcoin Is Changing Money, Business, and the World, New York, Penguin, 2016.
- 3. Satoshi Nakamoto, « Bitcoin : un système de paiement électronique pair-à-pair » [en ligne, 2008], trad. par Arnaud-François Fausse, Le Blog des Octos, 2016.
- 4. G. Blum et C. Jeannier, « Les fausses promesses de la blockchain », art. cité, p. 143.
- 5. Paul Kiernan, “Bitcoin’s future depends on a handful of mysterious coders”, The Wall Street Journal, 16 février 2023.
- 6. Lawrence Lessig, Code and Other Laws of Cyberspace, New York, Basic Books, 1999.
- 7. G. Blum et C. Jeannier, « Les fausses promesses de la blockchain », art. cité, p. 147. Voir aussi André Orléan, « La communauté Bitcoin », Esprit, juillet-août 2019.
- 8. Un bloc de bitcoin contient environ entre 1 000 et 2 000 transactions. Il faut environ dix minutes pour résoudre l’équation mathématique et enregistrer le bloc sur la chaîne de bitcoin. Bitcoin consomme entre 90 et 140 milliards de kilowatts-heure par an (entre 1, 7 et 2, 7 millions de kilowatts-heure par bloc). En prenant une estimation basse (deux mille transactions par an), une transaction équivaut à un demi-baril de pétrole (1, 7 million de kilowatts-heure) ! Voir Alex de Vries, Ulrich Gallersdörfer, Lena Klaaßen et Christian Stoll, “Revisiting Bitcoin’s carbon footprint”, Joule, vol. 6, no 3, mars 2022, p. 498-502.
- 9. Vicent Sus, “Proof-of-stake is a defective mechanism” [en ligne], International Association for Cryptographic Research, 24 mars 2022.
- 10. Robert J. Schiller, Finance and the Good Society, Princeton, Princeton University Press, 2012.
- 11. Todd H. Baker, “Crypto is money without a purpose”, The Wall Street Journal, 19 décembre 2022.