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Photo Diego Delso.  Grand Bazar, Téhéran, Iran
Photo Diego Delso. Grand Bazar, Téhéran, Iran
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En Iran, une société paralysée

Les manifestations protestataires qui se sont déroulées du 28 décembre au 6 janvier dans plus d’une centaine de villes à travers l’Iran, et les slogans radicaux scandés contre la République islamique et ses dirigeants, ont surpris l’opinion publique aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Contrairement au Mouvement vert de 2009 (après les élections de juin 2009) dont les revendications d’ordre politique (ouverture de l’espace politique et démocratie) s’accompagnaient de slogans mettant en cause la légitimité de la République islamique, les motifs des récentes manifestations étaient d’ordre économique, avec des slogans pourtant dirigés contre le régime. Aussi, à l’opposé du premier mouvement qui avait notamment touché Téhéran et d’autres grandes métropoles iraniennes, le dernier s’est étendu en particulier dans les villes moyennes et les petites villes de province. Cette vague de protestation, en révélant l’extrême tension sociale qui n’avait cessé de s’intensifier au cours des semaines précédentes, a tout particulièrement mis à nu l’incapacité pour la société civile iranienne de transformer cette action collective et subversive en une large mobilisation de contestation populaire.

Une contestation sur fond de crise économique et financière

Le 28 décembre 2017, quelques centaines de personnes se sont rassemblées devant la mairie de la ville de Machhad (Nord-Est), deuxième ville du pays. Machhad est aussi le bastion d’Ebrahim Raïssi, ex-procureur général, administrateur en chef de la richissime fondation « Astané Ghods Razavi », rival malheureux de Hassan Rohani à la présidentielle de mai 2017 et enfin gendre de l’ayatollah Alamol’hoda (l’imam du vendredi de Machhad), tous deux désignés à ces postes par le Guide suprême, Ali Khamene’i. Profitant de la vague de mécontentement généralisé, l’ayatollah Alamol’hoda aurait organisé ce rassemblement, autour de slogans contre la vie chère, afin d’affaiblir le gouvernement de Rohani. Mais ce dernier aurait été très rapidement récupéré par les victimes d’institutions financières non-réglementées, qui cherchaient à recouvrer les sommes dont elles avaient été spoliées. Plusieurs centaines de milliers d’Iraniens, issus des classes moyennes ou moyennes-inférieures, ont ainsi été escroqués ces dernières années, après avoir placé leurs économies sur un compte à intérêt très élevé auprès de ces institutions financières présentes à travers tout le pays ou acheté leurs actifs dans le but de faire fructifier rapidement leur capital. Or, ces institutions, créées par les Pâsdârân[1] ou grâce à leur collaboration avec la coopération des autorités politiques et religieuses locales dans diverses provinces iraniennes, noyées par la corruption financière ou impliquées dans un système d'épargne pyramidale, ont cessé de payer les intérêts après quelques mois seulement et n’étaient pas non plus en mesure de rembourser les actionnaires ni les épargnants en raison des détournements de fonds commis par leurs dirigeants. En déclarant faillite, elles ont provoqué une très grave crise financière, qui est venue s’agréger à la crise économique aigüe que traverse le pays depuis plusieurs décennies. Au cours de ces dernières années, ces victimes – que nous qualifions de déclassés – se sont activement mobilisées pour mener diverses actions de protestation, dans les villes moyennes et les petites villes de province où les institutions avaient établi leur siège, pour réclamer leur argent. Étant donné la gravité de cette crise, le gouvernement a incité nombre de ces institutions à fusionner avec de plus grandes banques afin d’essayer d’absorber leurs pertes. Mais cela a engendré d’autres problèmes qui ont pris une telle ampleur qu’aucune solution n’a pu être trouvée.

La révolte des déclassés et des démunis

Dans les semaines qui ont précédé le rassemblement à Machhad, les manifestations des victimes s’étaient intensifiées. Ainsi, mobilisées et prêtes à saisir toute occasion pour faire entendre leur voix, elles se seraient mêlées aux manifestants du rassemblement à Machhad en lançant des slogans radicaux. Le fait que les manifestations protestataires se soient aussitôt étendues à d’autres villes de la province puis à d’autres villes de différentes provinces, loin de Téhéran, là où se trouvent les sièges de ces institutions, conforte l’hypothèse selon laquelle les manifestants des deux premiers jours seraient principalement constitués de ces déclassés. Ayant perdu tous leurs biens et désabusés face à l’incapacité du pouvoir de prendre des mesures adéquates pour leur rendre justice, ils n’ont pas hésité à lancer des slogans contre le régime et à attaquer violement les banques, les sièges de ces institutions financières, une préfecture et même une mosquée, tous responsables à leurs yeux du désastre qu’ils avaient subi. Dans les jours suivants, d’autres catégories socioprofessionnelles ont rejoint leur cortège qui, elles aussi, s’étaient régulièrement mobilisées dans différentes provinces pour protester contre la dégradation de leur situation économique : d’abord les ouvriers des diverses usines dont les salaires n’étaient pas payés depuis plusieurs mois, ensuite les instituteurs, pour défendre leur pouvoir d’achat et enfin les retraités, dont les pensions sont systématiquement versées avec plusieurs mois de retard.

Il ne s’agissait donc pas d’une protestation des pauvres ou des déshérités. La vague de protestation a concerné pour l’essentiel une partie des classes moyennes, inférieure ou moyenne, désormais déclassée, aussi bien que les ouvriers des usines.

Une société civile neutralisée

Les slogans ciblaient clairement les dirigeants et le régime, et la radicalité des formules était à la hauteur du désarroi des manifestants, exprimant avant tout leur accablement face à l’incapacité et à la négligence des dirigeants à satisfaire leurs demandes. D’ailleurs, ces manifestants n’ont proposé aucun projet politique alternatif et le mouvement était sans leader. Encore aujourd’hui, il est difficile pour les Iraniens eux-mêmes d’identifier distinctement l’origine sociale des manifestants. Tous ces facteurs mettent en évidence la faiblesse de cette vague de protestation qui n’a pas réussi à se transformer en une large mobilisation populaire avec des objectifs politiques clairs.

Tandis que la répression violente du Mouvement vert de 2009 avait neutralisé la société civile iranienne, les « réformistes » qui depuis lors se sont ralliés au camp de Rafsandjani ont fini par faire croire aux Iraniens que la citoyenneté se résumait au droit de vote. Les « réformistes » resurgissent sur la scène publique seulement à l’occasion des élections et incitent les Iraniens à y participer en votant pour les candidats « réformistes » présélectionnés par les instances du pouvoir. C’est le seul moment où les Iraniens ont l’illusion d’être des citoyens. Ce moment passé, ils sont exclus de la vie et des décisions politiques. La République islamique a réussi à transformer les Iraniens en sujets non-politiques. Si les dirigeants iraniens prenaient des dispositions pour satisfaire de manière acceptable les demandes des déclassés, ces derniers se soumettraient sans résistance au régime.

La classe politique, toutes tendances confondues, s’est accordée pour réprimer les manifestants. Le bilan est très lourd : officiellement 25 morts au cours d’une semaine de manifestations mais on ne connaît pas le nombre de blessés ; près de 5000 personnes ont été emprisonnées et parmi elles, 5 sont mortes en détention.

Bien qu’écrasée, cette vague de protestation a cependant exacerbé la crise politique au sein du pouvoir. Une crise qui, le contexte régional aidant, pourrait conduire à une radicalisation de la République islamique, voire à la mutation du régime politique.

9 février 2018

 

[1] Créée le 6 mai 1979, l’armée des gardiens de la révolution islamique, appelée Pâsdârân (les gardiens), est le bras militaro-idéologique du régime. Depuis la fin de la guerre Irak-Iran (1988), ils n’ont cessé d’étendre leur implication à tous les champs de l’économie iranienne.

Marie Ladier-Fouladi

Marie Ladier-Fouladi est sociodémographe, directrice de recherche au CNRS/EHESS-CETOBac et chercheure associée à l’INED. Elle est l’auteure de différents ouvrages dont Population et politique en Iran : De la Monarchie à la République islamique (INED-PUF, 2003) et de Iran : un monde de paradoxes (Nantes, Atalante, 2009).…

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