Dépasser le masculin
Les hommes qui se prétendent féministes ou « déconstruits » occultent souvent à trop bon compte le conditionnement genré qui façonne leur expérience du monde. Ce faisant, ils persistent à prendre le masculin pour le neutre et l’universel, et à délégitimer la parole des femmes qui ne va pas dans leur sens.
Les hommes ne peuvent être féministes si le féminisme est une lutte pour l’émancipation qui exige une conscience des mécanismes d’oppression et de silenciation. On ne peut qualifier de féministe le seul fait de dénoncer certaines expressions du masculin. Un homme qui voudrait opérer un tel décentrement se trouverait face à un faux choix : l’imitation culpabilisée du féminisme des femmes ou le simple travail d’une contre-masculinité élaborée entre hommes1. Ce n’est pas nier un monde commun que d’insister sur les immenses différences des expériences du monde ; c’est connaître les limites d’un partage qui ne s’appuierait pas d’abord sur une réflexion concernant son propre point de vue. Il ne peut donc y avoir des « hommes justes2 », seulement des hommes conscients. Il y a alors une facilité trompeuse ou coupable à distinguer certains hommes du sexisme, tout en rappelant d’autres types de discriminations dont souffriraient ces hommes3.
Trop d’hommes se donnent le beau rôle de l’homme féministe, conspuant la masculinité lorsqu’elle serait dominatrice ou « toxique », selon le terme en vigueur. Or la position devient surplombante lorsque ces mêmes hommes rejettent à cette occasion un féminisme jugé trop radical car misandre ou rétif à la mixité4. C’est un paradoxe que de prétendre redéfinir le mouvement que l’on souhaite rejoindre ! Je pense à Jean-Luc Mélenchon qui, comme d’autres à gauche, se dit « militant féministe », mais exprime son soutien à un ami député à qui il est demandé de rendre des comptes. La fraternité masculine se fraie une place dans les appropriations du féminisme par les hommes jusqu’à masquer la réalité de la violence. Nier le point de vue de ce qui n’est pas masculin est l’un des processus à l’œuvre chez les hommes qui se réclament du féminisme, comme s’ils pouvaient sortir de leur point de vue et universaliser les subjectivités qui ne sont pas les leurs. Trop d’hommes parlent à la place des femmes et depuis trop longtemps pour ajouter à la litanie masculine les pleurs d’une prise de conscience tardive, voire une explication docte aux personnes qui ne se reconnaissent pas dans le genre masculin.
Point de vue du genre et misandrie
Un homme ne peut s’extraire de sa condition s’il reste défini par le masculin, ce qui dépasse bien entendu la question biologique. Comme s’il pouvait laver sa race de ses crimes passés – pour reprendre la formule d’Annie Ernaux lorsqu’elle disait écrire pour « venger sa race5 », c’est-à-dire le lieu inférieur où on l’avait assignée, femme et fille d’une petite bourgeoisie sans lettres. Je ne connais personne de « déconstruit », parce que c’est un processus qui est nié lorsqu’on suppose sa fin, c’est-à-dire lorsque l’on pense pouvoir sortir des injonctions sociales comme un héros ou une héroïne au cœur pur. Mais peut-on changer le masculin ? L’autrice féministe américaine bell hooks a mis en avant l’importance d’une guérison émotionnelle des hommes afin de les aider à aimer et à s’aimer6. Il faut selon elle penser la domination masculine comme une violence physique et psychologique, y compris envers les hommes eux-mêmes, ce qui apparaît notamment dans la colère, l’isolement et le mutisme affectif. L’autrice appelle alors les hommes à former leur propre lutte contre le patriarcat, ce qui ne revient pas à vouloir qu’ils deviennent féministes ni à nier que le plus gentil des hommes puisse être violent. Mais ce ne peut être une nouvelle exigence pesant sur les femmes que de soigner ou même d’aimer les hommes. On ne peut non plus exiger la réconciliation comme nouvelle injonction, au risque de reproduire les schémas dont on veut sortir ; c’est bien le masculin qui doit être interrogé, non la radicalité de celles qui voudraient mener leur combat loin du masculin et des hommes.
C’est bien le masculin qui doit être interrogé, non la radicalité de celles qui voudraient mener leur combat loin du masculin et des hommes.
Si l’homme qui se définit comme tel ne peut être féministe, c’est aussi parce que le féminisme se dirige vers lui en tant qu’il incarne le masculin et la domination. Une conflictualité particulière émerge de ce que la nature d’un tel système est mal comprise, surtout par ceux qui en tirent les plus grands bénéfices, tandis qu’ils reprochent aux féministes de créer des antagonismes. C’est eux-mêmes qu’ils visent en réalité. La fragmentation des luttes, caricaturée en querelles identitaires, est une réaction à la conflictualité sociale : il en ressort parfois une terminologie qui peut sembler plus haineuse qu’elle ne l’est en réalité. Ce n’est pas condamner chaque homme individuellement que de dire que les hommes sont des agresseurs7. Il n’y a pas seulement des dominants et des dominés, mais des personnes qui, par leur position dans la société, sont plus à même d’exercer une domination et d’agresser autrui. Même une personne non masculine participe à la reproduction du pouvoir, puisqu’il est, on le sait depuis au moins les travaux de Michel Foucault, un exercice plus ou moins conscient des conduites. Nous participons toutes et tous aussi au capitalisme, en faisant nos courses et en consommant de l’énergie, sauf à se couper de tout – et cela arrive, dans certaines utopies réelles qui coexistent avec le présent. La non-mixité en est une, comme la « zone à défendre » (ZAD) : une expérience qui ne prétend pas nécessairement faire monde à elle seule ne doit pas être jugée sur cette fausse prémisse, mais reconstitue un monde d’où une pluralité de possibles sont envisageables.
C’est un fait social qui porte sur toutes les divisions sociales : nous manquons collectivement et individuellement de conscience vis-à-vis de nos structures mentales et pensons donc notre liberté d’action à la fois plus grande et plus réduite qu’elle ne l’est. Le genre est l’une des coordonnées qui structurent notre point de vue sur le monde et le patriarcat est une sujétion commune issue de la division sociale des genres, où le masculin et le féminin se définissent l’un et l’autre par exclusion8. C’est une segmentation du monde qui nous enferme et dont il appartient à toutes et tous, collectivement, de sortir. Il ne s’agit alors pas plus de présenter les hommes comme victimes du masculin que d’enfermer le féminin dans la passivité, mais bien de penser la subjectivité avec les exclusions et les avantages qui forment notre rapport au monde. Nous sommes porteurs de nos blessures intimes et politiques : un imaginaire est braqué sur nous et il est très aisé de le reproduire. C’est alors en chacun et chacune que l’on peut trouver de la misogynie, du racisme et de l’exclusion, et penser aux actes qui ont été vécus comme des agressions sans que l’on s’en soit rendu compte.
Dans un monde vécu en commun, les hommes ne devraient pas violer, agresser, fouler, occulter opportunément le consentement d’autrui ou effacer l’autre de son regard. Le masculinisme est une fracture immonde qui agresse une destinée commune en renforçant l’exclusion historique des femmes. C’est la justification volontaire d’une violence reproduite à chaque instant. Mais l’on ne devrait pas qualifier de féministe l’attitude qui consiste simplement à s’abstenir d’être inhumain. On ne peut non plus appeler féminisme le rejet du masculin tel qu’il s’est construit : le masculin repose sur une violence destinée à lui-même et plus encore à ce qui est autre. Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’inégalité et le sexisme mais, comme cause, le fléau social de la misogynie au cœur du masculin, du moins tel qu’il est aujourd’hui, cette moindre considération de l’autre sexué qui l’infériorise. À l’excès, c’est le machisme, le virilisme, le suprémacisme, l’agressivité, mais on ne peut distinguer ces idées excluantes des racines de l’imaginaire masculin, conquérant et silencieux, fier et triomphant. L’ensemble imprègne notre culture et ce ne sont que les expressions les plus vives qui sont aujourd’hui policées dans certains milieux, sans compter le quotidien qui fait nos vies. Il ne s’agit alors pas tant de sauver le masculin de l’excès que d’abolir ou de transformer le masculin lui-même9.
Conquérir plutôt que considérer
Je n’ai moi-même jamais aimé la communauté des hommes. Pour d’autres raisons que mon genre, je m’y suis trouvé mal à l’aise, rejeté, blessé, et j’ai pu en apercevoir la violence qui en forme l’accord le plus profond. Bien souvent, être un homme, c’est parler trop, trop fort, prendre beaucoup de place, avoir toujours raison, penser à soi-même et à son plaisir avant les autres, puis s’étonner de la réticence d’autrui ou s’en plaindre. C’est ne pas parler d’intime et laisser l’empathie aux sœurs, mères et amies – ou n’en parler qu’en pensant à soi. C’est objectiver le corps jusqu’aux infimes remarques, déshumaniser par le regard, ne pas penser aux conséquences de ses actes. S’imposer plutôt que discuter, conquérir plutôt que considérer. C’est ne pas douter de sa légitimité. C’est pouvoir se permettre de ne pas penser au corps. Être un homme, souvent, c’est ne pas savoir qu’on l’est : c’est cette capacité effrayante à pouvoir traverser le monde sans avoir à se soucier de soi et des autres, souvent dans une confortable ignorance.
Mais ce que je réalise au fil de ce processus d’écriture de mes sentiments politiques, c’est que je ne peux simplement me révolter. Et il y a de fait une force positive dans la révolte : j’entends dans le féminisme un espoir immense, effrayant pour beaucoup tant il est exigeant10. Je ne connais pas de plus belle œuvre que celle d’interroger son point de vue afin de rencontrer les autres. Le politique dépend d’affects et de luttes intimes, ce n’est pas une mauvaise chose de le dire : il faut justement se départir des positions absolues qui ont trop longtemps défini l’universel et la justice au profit de celles et ceux qui avaient la parole de l’universel de leur côté, renvoyant la divergence à la folie ou à l’hystérie. Il faut se défaire des tentations de tout universaliser en niant les expériences subjectives et les rapports au monde qui en émergent. Dans cette quête d’une réflexivité relationnelle et collective, il faut réaliser combien nos idéaux de la justice, de l’individu et de la réussite ou du choix moral sont marqués par la division des genres, tandis que la sollicitude ou l’interdépendance ont été associées au féminin et doivent être dégenrées sans nier leur réalité sociale présente et passée11.
L’écoute et la compréhension
Le monde sera meilleur si nous faisons émerger deux valeurs qui n’appartiennent à personne et contre lesquelles le masculin s’est néanmoins construit. La première valeur est l’écoute. Écouter les femmes, écouter les autres, s’écouter soi-même, c’est comprendre sincèrement, ressentir l’empathie et s’approcher des vécus qui ne sont pas les siens propres ; c’est vraiment regarder, c’est-à-dire ne pas projeter ses propres idées ou désirs sur un autre déshumanisé, ni attendre la rédemption et l’éducation, l’aide ou le soin qu’on exigerait des femmes. L’exigence qui pèse sur les hommes est parfois de se taire dans le sens punitif d’une privation – puisqu’ils parlent tant et partout –, mais aussi au sens positif de l’écoute. Les hommes devraient moins souvent s’offusquer de ce qu’on leur demande de moins donner leur avis, réaction volontiers colérique de la virilité blessée, et découvrir cette vertu de l’écoute qui est la source d’un rapport apaisé au monde. Écouter, c’est laisser l’autre se montrer et l’accueillir, pour grandir soi-même comme agrandir l’autre. Les femmes ont déjà beaucoup écouté les hommes.
Je crois en l’écoute qui se transforme en compréhension, tolérance, bienveillance et douceur. Que ces qualités soient souvent moquées montre bien la supériorité d’un rapport violent au monde. Au contraire, elles jouent contre la compétition, l’excellence et les classements, la réussite, le mérite et d’autres idées fausses qui justifient une constante guerre des positions. Je vois même dans la valorisation du sport compétitif une domination montrée à grand renfort de sponsors et de foules ambiguës, où je me demande s’il y a une place pour l’égalité paisible. Il suffit de regarder un journal télévisé pour y voir une litanie manichéenne avec des criminels et des victimes, des héros et des perdants, des forts et des faibles, et la grande histoire, celle des guerres et des chefs, contre la petite histoire, celle des sentiments ou des gens ordinaires, celle des personnes affectées de maux et de conditions que l’on ne considère que marginalement. Et l’on peut rêver à des jours plus doux où l’on ne condamnera pas les figures honnies que sont l’étranger, l’étrange (queer) et l’indéterminé, le fragile, le différent et le féminin, en même temps que l’invalide ou le sale. Se montrer vulnérable n’est pas une faiblesse, c’est se réclamer l’égal de l’autre en humanité.
Mais un retour éthique vers soi doit être un déploiement des subjectivités pour ne pas simplement s’ouvrir à soi, ce qui n’est qu’un préalable à l’écoute empathique. C’est pourquoi j’insiste sur la nécessité de dépasser le masculin : des hommes sensibles peuvent ne penser qu’à eux sans considérer autrui de manière à transformer leurs rapports. Pour faire humanité, il faut radicaliser les valeurs éthiques au-delà d’une transformation purement personnelle et les relier à l’autre et aux conditions sociales et politiques de nos manières d’être au monde. À l’inverse, l’écoute et la compréhension ne peuvent être des injonctions sous peine de reproduire un système social coercitif ; elles peuvent même être ouvertes à leur contraire afin de conjurer les causes de la violence. Je crois que l’on peut être bienveillant et radical, ou laisser s’exprimer la radicalité d’autres, tout en l’accueillant avec bienveillance. Je crois à la fertilité des vues radicales comme explorations des possibles et du désirable. C’est là l’enjeu vital de nos sociétés si elles veulent progresser sans fractures : penser la différence comme ouverture et non clôture.
C’est alors une méthode de discussion et d’action qui émerge d’un regard compréhensif sur soi-même et les autres, inspiré du féminisme sans réduire au silence la diversité de ses luttes, ouvert aux hommes qui veulent participer à ce monde commun, bâti sur le dépassement du masculin. Ce n’est alors ni une morale rigide, ni une idéologie dogmatique, encore moins une série de normes, qui forme l’imaginaire social porté par le féminisme radical, même si ces éléments s’agrègent dans une appropriation qui a pour effet de le dépolitiser, de la communication opportuniste des grands groupes à la production hollywoodienne en passant par l’espace clos des riches universités américaines. Nous vivons dans un monde où les postures morales, face à l’étendue des informations accessibles à un nombre croissant, forment aisément des citadelles de sable face au désert axiologique de l’individualisme. Je vois avec tristesse tout ce qu’il faut traverser pour mener un combat juste. Mais c’est un combat qui transforme aussi l’adversaire d’un jour. Il sera peut-être l’ami de demain. Au risque de renforcer le procès en religiosité qui leur est souvent adressé, il y a quelque chose d’une croyance ou d’une conviction profonde dans les visions du monde inclusives.
- 1. Léo Thiers-Vidal, « De la masculinité à l’anti-masculinisme : penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive », Nouvelles Questions féministes, vol. 21, no 3, 2002, p. 71-83.
- 2. Ivan Jablonka, Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Paris, Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 2019.
- 3. Ibid., p. 122 : « Certains hommes ne sont pas sexistes. » On pense aussi au slogan Not all men.
- 4. Ibid., p. 387 et suivantes ; ou I. Jablonka, « Que faire des hommes ? », Esprit, janvier-février 2021.
- 5. Annie Ernaux, « Conférence Nobel » [en ligne], La Fondation Nobel, 2022.
- 6. bell hooks, La Volonté de changer. Les hommes, la masculinité et l’amour [2004], trad. par Alex Taillard, Paris, Divergences, 2021.
- 7. Même un essai comme celui de Pauline Harmange, Moi les hommes, je les déteste (Paris, Seuil, 2020), commence par une déclaration d’amour à un homme particulier. Andrea Dworkin, théoricienne de la misandrie, était mariée à John Stoltenberg.
- 8. Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité [1990], trad. par Cynthia Kraus, préface d’Éric Fassin, Paris, La Découverte, 2006.
- 9. Voir John Stoltenberg, Refuser d’être un homme. Pour en finir avec la virilité [1989], trad. par Martin Dufresne, Yeun L-Y et Mickaël Merlet, préface de Christine Delphy, Paris, Syllepse, coll. « Nouvelles questions féministes », 2013.
- 10. Voir la table ronde « Les raisons de lutter », Esprit, septembre 2022.
- 11. Voir Fabienne Brugère, L’Éthique du « care » [2011], Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2017, qui s’appuie notamment sur l’idée des voix différentes de Carol Gilligan.