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Photographie, Maison et mât totémique autochtones de la côte Ouest, C.-B., vers 1885, Anonyme, Gélatine argentique, 18 x 23 cm
Photographie, Maison et mât totémique autochtones de la côte Ouest, C.-B., vers 1885, Anonyme, Gélatine argentique, 18 x 23 cm
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Le totémisme, un développement durable ?

Face à l’urgence du développement durable, l’organisation sociale appelée « totémisme » fondée sur les totems et leur culte, des peuples premiers d’Amérique du Nord et du Sud, d’Afrique et d’Australie, peut permettre de renouer le lien avec la nature, loin de tout ethnocentrisme et ainsi préserver les ressources disponibles sur Terre.

Les études anthropologiques des peuples primitifs d’Amérique du Nord et du Sud, d’Afrique et ­d’Australie, entamées depuis la fin du xviiie siècle, ont fait découvrir un ensemble ­d’organisations sociales, mettant en évidence des rapports mystiques entre un «  clan  » et une classe d’objets pouvant être des espèces animales, végétales ou parfois des objets matériels ou parties d’un animal appelés «  totem  ». Le totem désignait autrefois le lien de parenté entre un aîné et son cadet : l’aîné assurait la protection de son frère cadet qui lui devait en retour le respect dû à son rang et à cette fonction. Quant au clan, ce serait « une société autonome, qui a sa vie propre, sa morale propre, qui se suffit à elle-même, et qui n’est rattachée aux sociétés similaires de la même tribu que par un lien assez lâche [1] ». Cette relation mystique entre le clan et son totem a débouché sur le concept de «  totémisme  », énoncé pour la première fois par John ­Ferguson MacLennan en 1869[2]. Il qualifiait le totémisme de zoolâtrie ou de phytolâtrie (adoration des végétaux), ce qui suggérait une sorte de religion avec la sacralisation de l’objet totémique et son lot de rituels formant le culte totémique. S’il a autrefois été admis que le totémisme pouvait être considéré comme l’ancêtre de la religion telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, ne pourrait-il pas être considéré aujourd’hui comme la première réponse pratique des sociétés (primitives) au souci d’équilibre entre développement économique, organisation sociale et services écologiques ?

Le totémisme
et sa finalité
socio-environnementale

Dans la formulation théorique du totémisme, son aspect religieux n’a pas fait l’unanimité. On pourrait retenir que « le totémisme implique au minimum ­l’expression d’un parallélisme entre deux types de relations: les unes unissant l’homme à différents éléments de la nature, les autres unissant entre eux les segments de la société [3] ».

Et si la nécessité d’instauration de règles générales dans les sociétés primitives n’était pas incompatible avec la création de liens spirituels entre les individus et les espèces naturelles se trouvant dans leur environnement immédiat ? Dans son principe, le totémisme possède bel et bien une finalité sociale qui procède de la perpétuation des rites qui lui sont associés. Ce rapport mystique entre l’homme et l’objet traduirait une sorte de gratitude de l’ancêtre du clan au totem qui lui serait venu en aide dans des circonstances extraordinaires dans le cas, par exemple, des diverses expressions totémiques d’Afrique noire. Loin d’être ponctuel, cet appui serait continuel puisque l’animal ou le végétal cohabitent généralement avec les membres du clan. Par conséquent, même s’il se résumait peut-être au départ à un lien purement spirituel de nature commémorative, le totémisme pourrait à la longue déboucher sur un réel échange de services, respect contre protection[4].

Cela laisserait apparaître en quelque sorte un système de préservation de l’environnement, peut-être une application primitive du concept de développement durable d’aujourd’hui. Ainsi, d’après Claude Lévi-Strauss, « le totémisme […] fonde une éthique en prescrivant ou interdisant des conduites [5] » et cette éthique puiserait sa force de conviction dans la part sombre, mystique et imprécise du totémisme. En outre, « on sait combien les hommes, tant qu’ils n’ont pas atteint un certain degré de culture, ont du mal à coordonner des activités diverses en vue d’une fin commune[6] ». L’élévation de diverses règles de vie en lien avec les biens tirés de leurs environnements et indispensables à la bonne marche de la société au rang de prescriptions divines ou ancestrales résoudrait aisément ce déficit culturel chez les primitifs. Car quelles que soient leurs différences et leurs spécificités culturelles, les collectivités humaines resteraient fortement sensibles aux signaux que l’environnement immédiat leur communique continuellement. De cet état de fait, beaucoup d’entre elles concevraient assez mal une scission intellectuelle franche entre les entités naturelles – dotées également d’une âme, donc d’une intentionnalité subjective – et leurs modes de vie[7].

Le développement durable

La médiatisation du concept de développement durable date de la publication du rapport Brundtland, Notre avenir à tous, en 1987. La définition retenue est la suivante : « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Il présente la possibilité de concilier le développement économique des marchés et les préoccupations écologiques et sociales. Cependant, pour certains chez les militants écologistes, il y avait clairement une antinomie entre croissance économique et développement durable, à moins d’entendre, par développement durable, croissance durable, ce qui n’est possible que si les ressources naturelles sont en quantité infinie. ­L’objectif central est bien celui d’assurer aux générations présentes et futures une meilleure qualité de vie selon trois critères : l’accès aux biens et aux services, la constitution des capacités et l’équité intra et intergénérationnelle.

La prise de conscience de l’incidence négative des activités humaines sur l’environnement a permis une certaine prudence dans les activités éco­nomiques vis-à-vis de la bio­diversité. La société dans son ensemble se donnait davantage de moyens d’épouser désormais des pratiques claires et concrètes de développement durable par l’éducation, la formation et la mise en place de politiques incitatives. On observe également l’émergence de nouvelles communautés s’interdisant la consommation de produits animaux, voire de ses dérivés, de mouvements citoyens qui encouragent la consommation de produits exclusivement issus de l’agriculture biologique et, plus récemment, la réduction des emballages plastiques dans l’agroalimentaire. Au niveau local, se développent tri, recyclage, gestion efficace des déchets, augmentation et amélioration des moyens de locomotion collectifs, systèmes urbains de dépollution de l’air, etc. Mais globalement, le mot d’ordre reste «  toujours plus de croissance  » et on s’efforce simplement de limiter les effets de nos activités. Pourtant, l’idée d’un développement plus «  durable  » se voulait plus disruptive par rapport au mode de vie actuel.

Le développement durable des totémismes

L’une des accusations portées contre le développement durable est qu’il découle de la notion de «  développement  », qui traduit une croyance occidentale se voulant universelle : le développement durable souffrirait d’ethnocentrisme[8].

L’interdiction
de consommer l’espèce totémique permettrait d’en assurer la protection.

Dans les pratiques totémiques, ­l’interdiction de consommer l’espèce totémique permettrait d’en assurer la protection et d’en garantir la croissance, mais elle reste limitée à un clan. Ce serait comme si chaque clan se réservait le droit exclusif de consommer ou d’utiliser une espèce ou une ressource naturelle pour ses besoins élémentaires afin d’en garantir l’accès et la fourniture aux autres clans. Ainsi, l’accroissement de la population Buganda d’Ouganda aurait incité le héros mythique Kintu à mettre en place des principes de vie sociale et à proscrire la chasse de certaines ressources animales pour chaque clan afin de préserver les ressources cynégétiques de ses terres. N’est-ce pas là une manière de s’assurer les services de leur environnement en favorisant sa régénération ? De plus, les rites initiatiques auraient pour fonction d’inculquer ces principes aux plus jeunes.

On pourrait donc considérer que ­l’apparition d’un totem chez les peuples primitifs répond à un souci de développement «  durable  », puisqu’il réalise une péréquation dynamique des ressources dans le temps. Cette distribution des ressources disponibles répond aux besoins immédiats du clan et de la tribu tout en en garantissant l’accès aux générations futures.

Ramené aux pratiques actuelles de développement durable, le totem englobe toute la biodiversité. Mais le rapport de réciprocité avec la nature s’est transformé en un rapport ­d’opportunité. Les ressources et les services que la nature nous offre sont utilisés pour assurer une qualité de vie inédite mais sans réelle contrepartie. Le paradoxe est que, sans nos sciences et technologies modernes, les totémismes font peut-être beaucoup mieux en termes de résultats. La faible traduction des engagements pris en actions concrètes explique l’absence de résultats malgré l’urgence. Si rien ne justifie la divinisation des efforts que nous devons faire pour préserver notre environnement, il faut rappeler notre croyance primitive dans le profit et sa recherche effrénée comme garantie de notre bien-être immédiat et futur, croyance qui est le corollaire de la rupture consommée entre nature et culture.

 

 

[1] - Emile Durkheim, «  Sur le totémisme  », L’Année sociologique, vol. 5, 1900-1901, p. 112.

 

[2] - John Ferguson MacLennan, “The worship of animals and plants”, Fortnightly Review, 1869-1870, p. 6-7.

 

[3] - Marguerite Dupire, «  Totems Sereer et contrôle rituel de l’environnement  », L’Homme, n° 118, 1991, p. 38.

 

[4] - «  Entretien avec Philippe Descola  », Cahiers philosophiques, n° 127, 2011, p. 36-37.

 

[5] - Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 129.

 

[6] - E. Durkheim, «  Sur le totémisme  », art. cité, p. 112.

 

[7] - P. Descola, «  Par-delà la nature et la culture  », Le Débat, n° 114, 2001, p. 93.

 

[8] - Voir Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Sciences Po, 1996.

 

Michel Namé

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