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SDF-fiction. Le sans domicile fixe dans le roman et le cinéma contemporains

Coup de sonde

Sdf-fiction, le sans domicile fixe dans le roman et le cinéma contemporains

La pauvreté, la précarité, les difficultés socio-économiques, la misère, la faim, l’isolement, la disqualification, la ségrégation, l’abandon, la « descente aux enfers », la condamnation à la mort sociale, tous ces processus sans espoir de les contrecarrer, ces engrenages irrévocables marqués du terrible sceau de la fatalité, sont vécus chaque jour, dans la chair, dans le corps, dans le dérèglement mental par des milliers et des milliers d’hommes et de femmes marginalisés. Rares sont celles et ceux qui choisissent de vivre en marge de la société, comme les hobos (voir infra). Généralement, c’est « la vie », « le destin », « les autres », « la société » qui effectue le tri social et rejette, désaffilie, stigmatise.

À certaines époques, dans certaines organisations sociales, les pauvres avaient une place, bénéficiaient d’une aumône, d’une entraide, fréquemment octroyée par des représentants de telle ou telle religion. Dans l’Islam, l’aumône a deux sources, la zakat, qui est canoniquement obligatoire et la sadâqa, qui résulte du don individuel (un hadith certifie que « la sadâqa éteint le péché comme l’eau éteint le feu »). Pour les chrétiens, la charité est un acte de miséricorde qui repose sur la compassion et la générosité du croyant, attaché à soulager la misère humaine. À l’époque médiévale, les ordres mendiants, les asiles pour les pauvres, les hospices s’évertuent à accueillir les démunis, à les soigner, à les nourrir. La culture chrétienne ne dissocie pas la paupertas de l’humilitas, sachant que le véritable salut passe par l’abandon des richesses terrestres et le vœu de pauvreté. Les historiens1 sont prolixes en analyses qui montrent à quel point le mendiant, le vagabond, le pauvre ne sont pas quantitativement marginaux et contribuent, à leur manière, à l’économie générale, tant dans le monde rural – où ils sont très nombreux – que dans les villes.

Quelle pauvreté ?

La littérature en témoigne grandement2. Les philosophes ne sont pas en reste et proposent leur interprétation de la pauvreté3. Georg Simmel constate qu’« il peut arriver qu’un homme vraiment pauvre ne souffre pas du décalage entre ses moyens et les besoins de sa classe, de telle sorte que la pauvreté dans le sens psychologique n’existe pas pour lui, tout comme il peut aussi arriver qu’un homme riche se donne des objectifs plus hauts que les désirs propres à sa classe et à ses moyens et qu’ainsi il se sente psychologiquement pauvre. Ainsi, il est possible que la pauvreté individuelle – l’insuffisance de moyens pour les fins d’une personne – n’existe pas pour quelqu’un, alors qu’il y a pauvreté sociale ; et il est possible d’autre part, qu’un homme soit individuellement pauvre bien que socialement aisé ». Ces distinctions dans la perception du degré de pauvreté contribuent à l’élaboration d’une « sociologie de la pauvreté », que l’on retrouvera dans la théorie de « l’homme marginal » de Robert Park et qui insiste sur la diversité des formes de la pauvreté et des exclusions. Martin Heidegger, se place délibérément sur un autre plan, il se propose de commenter cette phrase du poète Hölderlin : « Chez nous, tout se concentre sur le spirituel, nous sommes devenus pauvres pour devenir riches. »

La pauvreté, écrit-il, est un ne-pas-avoir, à vrai dire un manque du nécessaire. La richesse est un ne-pas-manquer du nécessaire, un avoir au-delà du nécessaire. Pourtant l’essence de la pauvreté repose dans un Être. Être véritablement pauvre signifie : être de telle manière que nous ne manquons de rien, si ce n’est du non-nécessaire.

Martin Heidegger remarque que le « spirituel » régresse face au déploiement de la Technique à l’échelle mondiale et que l’américanisation du monde suppose « un destin mondial » qui valorise « l’absence de patrie » et par conséquent aliène davantage encore l’Homme, cette « aliénation » est un « étrangement ». Heidegger rejoint ici Marx, sans savoir vraisemblablement que ce dernier connaissait et appréciait Hölderlin. La richesse dont il est ici question n’est pas mesurable en biens ou en capitaux mais en autonomie, en souveraineté.

De même que la liberté, explique-t-il, dans son essence libérante de toutes choses, qui par avance renverse la nécessité, est la Nécessité, de même l’être-pauvre, en tant que le ne-manquer-de-rien, sinon du non-nécessaire, est en soi aussi déjà l’être-riche.

Malgré un vocabulaire différent, je trouve une parenté entre cet « être-pauvre-qui-déjà-est-riche » et le hobo. Ce terme américain vient de Hoe-boy, le « garçon sarcleur », appellation qui va désigner le « saisonnier de l’agriculture », le « vagabond du rail » et plus généralement le « clochard ». Le hobo ne transige pas sur sa liberté de circuler – il emprunte le train en resquillant, pour aller là où il peut trouver un job et un campement hobo –, et d’agir à sa guise sans contraintes imposées. Il y a un soupçon d’idéologie libertaire dans la manière d’appréhender l’hobohème, comme l’admet Ben Reitman (1879-1942), médecin des sans domicile (amant et compagnon d’Emma Goldman, la célèbre propagandiste anarchiste), auteur d’un document passionnant sur l’univers hobo, Boxcar Bertha4. Ce récit de vie d’une femme qui devient hobo, se prostitue pour étudier la prostitution et le comportement des clients, fréquente le milieu et renoue avec le monde hobo volontairement, tout en gardant une rare lucidité sur l’ensemble de la société américaine, est un document irremplaçable, au contenu largement corroboré par les romans autobiographiques de Tom Kromer ou de Nelson Algren5. Ces deux ouvrages décrivent au ras du bitume et en prenant aux tripes, les effets de la crise économique qui secoue l’Amérique des années 1930. La dénonciation des iniquités du système capitaliste se lit entre les lignes, mais ce ne sont aucunement des romans à charge, à thèse : ils se bornent à exprimer ce que ressent, de l’intérieur, celui qui doit subir ce qu’il ne peut contribuer à maîtriser. Ils présentent ces « pauvres » – pauvres justement de cette impossibilité à spirituellement devenir riches, c’est-à-dire autonomes, libres. La grande dépression économique déclenchée en 1929 entraîne de multiples dépressions individuelles qui appauvrissent celles et ceux qui en subissent les assauts redoublés et violents. La littérature surtout dans sa veine « naturaliste » s’empare, périodiquement, de la figure du « vagabond ». Par sa marginalité celui-ci est bien placé pour dire ce qu’il pense de la société et de la marche du monde. Le romancier trouve dans ce type de personnage un double de lui-même à la parole libre. Le « vagabond » se fait, alors, philosophe. C’est un clochard sans hargne, un rien moqueur, qui a le loisir d’énoncer des « vérités » en des formules dignes du « bon sens ». Le cinéma l’adopte à son tour, et l’on se souvient, non sans plaisir, de La zone (Georges Lacombe, 1928), Boudu sauvé des eaux (Jean Renoir, 1932), Léon la lune (Alain Jessua, 1956) ou d’Archimède le clochard (Gilles Grangier, 1959).

Le récit plutôt que l’étude

Les sciences humaines ne sont pas au rendez-vous, et traînent un peu les pieds. Seuls les travaux d’Alexandre Vexliard (1911-1997) fourniront quelques lumières sur ce pan obscur de la société urbaine et du comportement humain6. Analyse méticuleuse de 61 cas, issus d’environ 400 entretiens réalisés à Clermont-Ferrand, Marseille, Montpellier et Paris entre 1948 à 1953, et d’une lecture d’une copieuse bibliographie mêlant plusieurs disciplines (sociologie, ethnologie, histoire, psychologie, médecine, psychiatrie…), le Clochard, contrairement au singulier du titre, montre la diversité des itinéraires qui conduisent un « inclus » à devenir « exclu ». Famille déchirée, parents instables, échec scolaire, mariage raté, alcoolisme, problèmes psychiatriques, désocialisation, le « mutilé social », dont parle Alexandre Vexliard, cumule les conditions d’un mal-être tenace et auto-entretenu. Il est inconcevable de lister, en les hiérarchisant, les éléments qui concourent à la déstabilisation d’un individu et à sa déchéance. L’auteur ne trouva pas dans le récit de ces vagabonds, une seule explication causale à leur errance. Il constate bien souvent que c’est l’inadaptation des institutions sociales aux demandes des clochards, qui les confine dans la marginalité. Il décrit la désocialisation, en quatre phases : la première correspond à une période marquée par un drame personnel, qui oblige le sujet à réagir et à faire comme si tout continuait comme avant ; la deuxième mène le sujet à se replier sur ce qu’il vit, à s’installer dans cette situation bancale ; la troisième est une rupture au cours de laquelle le sujet « apprend à recevoir sans rien donner » ; et la quatrième le conduit à « la résignation ». À ce point-là, commente Alexandre Vexliard, le clochard « s’accoutume aux frustrations » et se révèle être « un homme sans besoins, dans un univers sans valeurs ». Avec les années 1960, la France pénètre dans la « société de consommation », qui ne tarde pas à se présenter comme une « société des loisirs »… Le marginal, l’asocial, le clochard ne sont plus sous le feu de l’actualité ; le lancement, durant l’hiver 1954, par l’abbé Pierre de l’« Insurrection de la bonté », apparaît comme un mauvais rêve… Pourtant la forte croissance économique et le modèle gaullo-communsite de la redistribution ne suppriment pas pour autant les inégalités et la pauvreté s’insinue dans les plis de la société. La plupart du temps, les pauvres sont des immigrés et, du coup, ils n’intéressent ni les médias, ni les partis politiques. Ce sont certes des pauvres, mais si discrets, si effacés… Avec les Boucs, roman publié en 1955, Driss Chraïbi leur rend un ténébreux hommage.

Mais il faudra attendre les études socio-économiques de René Lenoir, les Exclus et de Lionel Stoléru, Vaincre la pauvreté dans les pays riches7, pour que la France repue s’aperçoive que les cohortes de caddies sur les parkings des centres commerciaux dissimulent des pauvres ! Plus tard, encore dans un autre contexte géopolitique, la société française ne peut masquer ni l’aggravation des inégalités sociales ni le fait qu’elle marche mal à plusieurs vitesses ou que l’ascenseur social (l’école et la promotion par le mérite) est en panne, ainsi que l’État-providence qui adhère à l’idéologie néolibérale prônée par les institutions européennes et les droites françaises. Bref, la situation n’est pas rose, et le mendiant, « l’homme à la rue », appartient dorénavant au quotidien de chacun. Qui n’en croise pas un chaque matin dans le métropolitain ou dans la rue ? À nouveau les témoignages, les enquêtes et les études sociologiques sur les « nouveaux pauvres », victimes de l’exclusion aux mille visages, couvrent les tables des libraires8.

À nouveau la littérature et le cinéma s’attachent à ces victimes de la précarité, qui parfois ressemblent à madame et monsieur tout le monde… Nul ne serait, alors, à l’abri d’une telle chute. Dans Le signe du lion (Éric Rohmer, 1959), c’est un musicien américain, bohème, bon vivant, installé au Quartier latin qui, totalement démuni – après une courte euphorie suite à l’annonce d’un fabuleux héritage –, sombre dans la clochardisation. Il n’y a plus autour de lui une seule bouée de sauvetage, ses connaissances sont en vacances, ses rares amis sont également absents ou ne veulent plus le dépanner, il erre, sans but, le long des rues et au bord des quais. La faim le tenaille, ses souliers le lâchent. Il est seul et commence à délirer. Il rencontre un clochard « typique », caricatural même, qui l’aide à surnager et à boire… Finalement, l’héritage lui revient bien et, de clochard, il se métamorphose en milliardaire. Ce film, sobre et peu bavard, ne se veut pas un portrait psychologique d’une personne qui de la pauvreté tombe dans la misère totale, absolue, sans aucune possibilité de rebondir. Éric Rohmer filme la ville et la banlieue (Nanterre), qui semble indifférente aux sorts de ses habitants. La foule se promène, les femmes papotent, les touristes s’amusent, les terrasses des cafés sont surchargées de clients joyeux : tout va bien ! Pourtant un homme va passer par les quatre étapes repérées par Alexandre Vexliard, un homme cultivé, ayant des relations, qui, par malchance, n’arrive plus à régler son loyer. La perte du logement marque le commencement de la terrible spirale, qui va l’entraîner aux marges d’une société réservée aux battants, aux gagnants, aux « normaux ». C’est un film sur le passage de la frontière entre le normal et le pathologique en quelque sorte… Est-il représentatif de la psychologie de celui qui se clochardise ? Le cinéma, ne l’oublions pas, n’est pas un appendice de la sociologie, c’est un hommage à une écriture nouvelle qui met les images en mouvement. Une époque formidable (Gérard Jugnot, 1991) évoque un cadre supérieur qui est licencié, épuise vite son compte en banque, devient un poids pour sa compagne qui l’oblige à quitter le domicile et là, scénario attendu : il se retrouve à la rue, y rencontre d’autres paumés, armés d’une grande solidarité. La débrouille ordinaire, et diverses combines, permettent à ce petit groupe de survivre, tant bien que mal, dans la grande ville. Ce film sympathique, du genre « comédie sociale », explique comment la « nouvelle pauvreté » fonctionne comme une loterie négative et choisit sa proie parmi des gens qui se croient protégés… Il en va de même, dans un autre registre, dans La crise (Coline Serreau, 1992) et encore dans Rien à faire (Marion Vernoux, 1999), où des anciens inclus deviennent, à cause du chômage, des exclus, sans connaître, pour autant, la lente et inexorable marginalisation. Alors que Paria (Nicolas Klotz, 2000) est un documentaire qui accompagne des Sdf dans leurs dérives urbaines, d’un bus de ramassage à un centre d’hébergement, d’un bain-douche à un vestiaire. Il ne s’agit pas ici d’une fiction mais d’une stricte observation, qui laisse les images parler d’elles-mêmes. Le constat contient en partie l’explication.

L’étranger, le voyageur

Avec le roman nous entrons dans une autre forme de représentation. L’écriture peut certes utiliser des images, elle reste moins convaincante que le cinéma. « Donner à voir », possède moins de punch que « faire voir ». La recherche de ressemblance, l’ambition d’authenticité, la qualité de la reconstitution entre le roman et le film, ne sont pas de même ampleur. Pourtant l’écrit « rend présent » celui qui « est absent », c’est-à-dire le « représente », comme je vais le montrer à partir de trois ouvrages récents, en langue française : l’Escalier de Balthazar, le Ciel des chevaux et Sans domicile fixe9. Aucun de ces trois auteurs n’a vécu l’expérience de l’isolement, de la mise à l’écart, ils demeurent extérieurs à une telle situation et c’est peut-être cette extériorité qui rend, paradoxalement, crédible leur description et leur appréciation.

Michel Sauquet met en scène un couple d’experts internationaux qui vient de se séparer : Philippe admet mal cette rupture d’avec Ariane. Ils s’écrivent. Philipe relate, dans ses lettres, ses parcours dans le métro parisien et décrit Balthazar, un clodo de la station Odéon.

Écoutez-moi quand même, voyageurs mécaniques. Je parle, mais je ne crache pas. N’ayez crainte. Vos chevelures, encore hurlupées de la nuit qui s’achève, ne recevront qu’un prêche de languard. Comment vous poursuivrais-je ?

De voyage en voyage, de lettre en lettre, Philippe et Ariane se confient leurs projets et leurs inquiétudes et Balthazar continue ses improvisations, aux accents prophétiques et parfois philosophiques.

Savez-vous, voyageurs, pourquoi vous ne vous entre-tuez pas lorsque, coincés dans un métro aux heures de pointe, couchés verticalement les uns sur les autres, vous n’en finissez pas d’espérer que votre rame soit débloquée du milieu d’un tunnel ? […] Parce que votre humaine condition vous permet de faire étranger votre esprit très loin au-delà des remparts de la capitale, tandis que votre viande est prisonnière du métal. Les songes ferroviaires vous donnent la force d’endurer ce dont les bêtes périraient, ces heures égrenées, cette vie en surplace…

Au fil des pages, nous n’en apprendrons guère plus sur le quotidien de ce mystérieux clochard, qui intrigue tant Philippe, au point où celui-ci lui trouve une étrange ressemblance avec Craig, un ami bizarrement disparu.

Dans quelques mois, vous m’aurez tous oublié ! Oublié, banlieusards. Non point abandonné ! Quelques administrations pénitentiaire ou psychiatrique auront pris les relais de vos bontés, messieurs-dames. Vous aurez fait ce que vous avez pu. Ensuite, vous partirez vers vos continents de rêve et d’insouciance, et le Roi mage ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

La vie reprend le dessus pour Philippe, alors qu’elle charge Balthazar du plomb de sa turpitude :

Adieu tout le monde. Je suis à deux pas, mais vous n’en aurez cure. Je suis tombé sur le carreau des Halles comme un chiffon graisseux, comme s’affale une voile un instant tombée par le vent. Plus tard, on me retrouvera effondré dans un fossé de Vincennes par moins quinze, dégonflé comme une baudruche. Allez-en paix. Je ne garde de notre vie passée que l’image d’un soir de feu, et un peu de vibration au ventre.

Ce personnage sert de récitant à l’auteur, ses harangues scandent le destin croisé de Philippe et d’Ariane. C’est certainement davantage un griot urbain qu’un clochard hébété par le mauvais vin, et le phrasé élégant de ses propos si peu décousus l’apparente à un diseur et non à un radoteur qui mendie le prix de ses facéties.

Le motif romanesque de Dominique Mainard consiste à mêler au présent de l’héroïne, Lena, son passé en la personne d’un jeune Sdf qui a élu domicile dans un parc de la ville et qui étrangement lui rappelle quelqu’un qui ne donne plus aucun signe de vie.

J’ai cru te voir dans les villes de pays étrangers. J’ai cru te voir dans des rues lointaines, des sentiers de campagne, des bois où tu n’avais aucune raison de te trouver. Parfois je redescendais de l’hôtel en cachette une fois les autres endormis pour regagner le square, le terrain vague, le banc où j’avais cru t’apercevoir. J’errais en me tordant les chevilles sur des tessons de bouteille et des pavés disjoints, mais ce n’était jamais toi. Parfois je te décrivais à un homme étendu sur des cartons, sous de vieux chiffons, je te racontais du mieux que je le pouvais – cela faisait si longtemps que je ne t’avais pas vu. Là encore je payais pour qu’il me réponde, mais lorsqu’il affirmait t’avoir vu, il me suffisait d’une question pour savoir qu’il mentait.

Lena va réussir à retrouver ce frère, dont elle s’était tant préoccupée enfant et qui a fui le foyer où il était placé. Il occupe un cabanon dissimulé au fond du parc derrière une haie de ronces. Elle tente de le vêtir, de le nourrir, de le soigner surtout puisqu’il s’agit de cela, d’une perte de soi, d’un écart que certaines autorités médicales nomment « folie ». Fils de roi, ce fugitif – bien plus que clochard – baigne dans une rêverie permanente qui transcende le réel. Il chevauche un fier destrier, et parcourt le monde dont il est le gardien. Je ne révélerai pas la fin de ce roman, afin que son futur lecteur en ait la surprise, mais je peux dire que le marginal, dans ce roman, comme dans celui de Michel Sauquet, est hors de « la sociologie du pauvre », qu’il ne correspond pas à une case de la taxinomie des outsiders, il est enveloppé de mystère, comme la part d’incongruité nécessaire à toute existence. Il est l’à-côté de chacun. Une ombre de soi, en décalage.

L’intention de Guillaume le Blanc est bien différente, son livre appartient à la collection « Récits » et il réécrit des témoignages réels ou possibles de réfugié(e)s du centre d’accueil (?) de Sangatte.

– Je suis jeune, vivant, je vois le ciel, les arbres, les voitures, je ne veux plus t’écouter, je veux sortir un point c’est tout et tu ferais mieux de vouloir comme moi. – Nous prenons l’eau tous les deux.

– Je sais nager, je sais nager.

Plus loin :

La nuit est totalement tombée, aucune importance, l’autoroute est une nuit à elle toute seule, il n’y a plus de paysage, plus de longue plaine infinie, plus d’ennui, tout est plat, bientôt Paris.

Plus loin, encore :

Dehors, c’est toujours le même ciel avec les mêmes couleurs noyées de la nuit.

Plus loin de ce plus loin :

C’est combien la pipe ? – Je ne sais pas. – Te moque pas de moi. – Non, je – Va te faire voir connasse.

Et encore plus loin que ce plus loin :

J’ai traversé les forêts autrichiennes, je suis allé jusqu’à Paris et puis nous sommes enfin arrivés. Pour payer le voyage, j’ai vendu les tuiles du toit de la maison, il n’y avait pas d’autre solution, j’ai remplacé par une grande bâche noire et la maison était brusquement sombre mais c’était toujours notre maison, la maison de mon père, de ma mère, la maison de mon enfance.

Jean-Jacques, Émile, Sveva, Kashia, Taddeus se racontent par la plume de Guillaume le Blanc, ils ont quitté une Pologne quelconque, roulé de nuit sur des routes brumeuses, découvert des villes lugubres, fait tous les métiers licites et illicites, vu la mer, espéré un monde meilleur, une vie plus confortable. Ils avaient comme richesse un espoir incroyable. Ils sont parqués dans un centre d’accueil au bout de la terre face à la Grande-Bretagne. Ils attendent. Ce sont des « sans-papiers », des errants, des réfugiés potentiels, des indésirables, de drôles de voyageurs. Ce sont des gens du passage.

Déliaison définitive

Il convient également de mentionner deux réussites littéraires dont la matière première est le processus de mise à l’écart. Colum McCann, avec les Saisons de la nuit10 donne une vue inédite sur non pas les bas-fonds de New York mais des à-côtés invisibles et néanmoins réels. La cachette de l’exclu, son trou, n’est pas si dissimulée que cela, mais c’est lui qui est devenu transparent, morceau de nuit dans la nuit. John Berger ne signe pas King, roman de rue11 parce qu’il considère que les véritables auteurs en sont Liberto, Malak, Joachim, Alfonso, Vico et Vica. Ce sont eux qui relatent vingt-quatre heures de leur existence en sursis au conteur King, un chien. Une telle écriture ne vise pas à concurrencer la sociologie, elle décrit, avec une rare intensité affective, un quotidien réel bien que fictionné. Le roman, le cinéma, lorsqu’ils s’aventurent dans l’étude de la société, sont contraints à des simplifications qui facilitent la compréhension de ce qu’ils souhaitent, soit dénoncer, soit exalter. Dans le cas du « pauvre », nous glissons vite au « clochard » et de celui-ci à « l’étranger », dans ces trois exemples, il s’agit d’un voyageur en voyage, à l’intérieur de lui-même, de son existence et en déplacement, tant social que territorial. Un tel itinéraire, pas toujours désiré loin de là, peut conduire à la folie. Il ne faut pas l’oublier, mais dans les narrations examinées, je remarque que le « voyageur » devient un moyen de locomotion pour les autres, qui se déplacent par son intermédiaire. Et je retrouve là l’illustration d’un propos de Georg Simmel :

Parce que l’homme est l’être de liaison qui doit toujours séparer, et qui ne peut relier sans avoir séparé – il nous faut d’abord concevoir en esprit comme une séparation l’existence indifférente de deux rives, pour les relier par un pont. Et l’homme est tout autant l’être-frontière qui n’a pas de frontière. La clôture de sa vie domestique par le moyen de la porte signifie bien qu’il détache ainsi un morceau de l’unité ininterrompue de l’être naturel. Mais de même que la limitation informe prend figure, de même notre état limité trouve-t-il sens et dignité avec ce que matérialise la mobilité de la porte : c’est-à-dire avec la possibilité de briser cette limitation à tout instant pour gagner la liberté12.

L’humain serait donc celui qui lie ce qui est délié, et délie ce qui est lié. Par ces opérations successives et infinies, il devient autre et non pas un autre. À la différence justement du clochard et du Sdf, du « sans-papier » et du vagabond qui, une fois déliés, n’ont plus les moyens de lier. L’exclusion serait donc une déliaison, définitive, irréversible.

Thierry Paquot13

Librairie

Henry Laurens, LA QUESTION DE LA PALESTINE. III. L’accomplissement des prophéties, Paris, Fayard, 2007, 823 p.

Henry Laurens, que nos lecteurs connaissent bien, publie le troisième tome de sa monumentale Question de Palestine14. Qu’elle soit intitulée « L’accomplissement des prophéties » (titre repris à Pierre Jurieu) ne fait que souligner le fait que l’historien peut, encore moins qu’ailleurs, traiter de ladite question en faisant l’économie de l’imaginaire structuré par les grands récits religieux. On peut disserter tant qu’on voudra sur la route des Indes et les intérêts pétroliers de l’Empire britannique : si l’on ne prend pas en compte l’imprégnation très forte du millénarisme dans les élites protestantes depuis le xviie siècle, anglo-saxonnes en particulier, quelque chose d’essentiel est manqué. Car la période considérée dans ce nouveau volume (1947-1967) est aussi celle où le drame que laissaient entrevoir les précédents tomes éclate et devient un des axes de la politique mondiale, non sans libérer des passions ethnico-religieuses ressortissant parfois d’une mémoire séculaire. Comme dans les deux précédents tomes, l’auteur prend ses distances avec le récit israélien. Il rappelle, après les « nouveaux historiens » de Tel-Aviv que la guerre d’indépendance (1948-1949) a été menée dans le souci, affirmé depuis toujours par la direction du « Yishouv » (sinon par tous les sionistes), de créer une société juive ethniquement la plus homogène possible sur le territoire de la plus grande part possible de la Palestine mandataire. Sinon planifié, du moins souvent « encouragé » par la violence, le départ de centaines de milliers de Palestiniens n’a pas attristé Ben Gourion ni les autres responsables du nouvel État. Du coup, les armistices de 1949 avec les armées arabes n’ont pas été suivis par le silence des armes, mais par une guerre perlée, dont l’auteur nous fait la triste chronique, insistant sur le caractère souvent disproportionné des représailles israéliennes et, surtout, sur l’aveuglement d’une politique reposant uniquement sur la force. Hannah Arendt l’avait dit en son temps, et Laurens ne manque pas de la citer15. Il y a aussi une guerre idéologique qui conduit à des délires, où l’antifascisme et l’antinazisme sont régulièrement instrumentalisés. Comme quoi cette prise en otage de la mémoire n’était pas seulement le fait de Moscou… Mais il est à peine moins iconoclaste aussi avec les mythes du nationalisme arabe. Concernant la guerre de 1967, il ne craint pas, contrairement à une doxa qui lave l’Égypte de toute responsabilité dans son déclenchement, de mettre en cause « les calculs erronés » de Gamal Abdel Nasser (que les erreurs de calcul aient été le fait de toutes les parties est selon l’auteur d’Orientales la leçon ultime des archives16). Il n’hésite pas non plus à poser la question : le président égyptien a-t-il voulu attaquer le premier ? Il ne cache pas non plus les erreurs répétées d’une direction palestinienne qui a mis longtemps à s’abstraire de la mythologie tiers-mondiste de la « lutte armée », alors que le parallèle avec l’Algérie, très fréquent dans les années 1960, ne tient pas la route pour de nombreuses raisons. Les Palestiniens ont également du mal à s’abstraire des querelles interarabes, où ils sont à la fois un enjeu et des acteurs de premier plan. Mais était-ce évitable ? Difficilement, si du moins on suit Laurens dans ce qui est peut-être la partie la plus originale de ce volume. En effet, il est clair à le lire que si le conflit israélo-palestinien est sans aucun doute le facteur de perturbation le plus important de la région, il n’a pas été, et il n’est toujours pas le seul. La « guerre froide arabe », comme dit l’auteur, en a certes été exacerbée. Mais cette guerre aurait existé de toute façon, car, avant même la chute de l’Empire ottoman (1918), l’effervescence religieuse et nationaliste partie de Damas, du Caire… et de Paris était grosse de plusieurs projets quant à l’avenir du Proche-Orient. Laurens rappelle opportunément que l’idée d’une « Grande Syrie », réunissant dans un seul État tout le « Croissant fertile » (Syrie, Liban, Israël, Jordanie, et Irak actuels), était commune aux Hachémites, aux nationalistes syriens laïcs, et à beaucoup de patriotes palestiniens. De même, la rivalité entre Le Caire et Bagdad pour la direction de la « nation arabe » est inscrite dans la réalité géopolitique. Et celle qui a opposé depuis les années 1920 Fayçal, le « chérif » de La Mecque, puis ses descendants, à la famille Sa’ud qui lui a ravi le contrôle des Lieux saints de l’islam (le Hedjaz) en est une autre, théologico-politique également. Tout cela crée les conditions d’un « grand jeu » qui autorise les alliances les plus paradoxales (les wahhabites saoudiens avec les républicains « laïques » de Syrie ou d’Égypte, à certains moments, voire avec les Libanais chrétiens). Grand jeu qui se complique, s’il en était besoin, par l’interférence avec « la lutte de deux peuples revendiquant la Terre sainte » (derniers mots du livre). Cette lutte n’autorise pas, soit dit en passant, à parler de « guerre civile palestinienne » en ce qui concerne les événements de 1947 à 1949. Quand un conflit oppose deux communautés sur un même sol (cas récent de l’ex-Yougoslavie), il faut trouver un autre nom. Mais ce conflit est-il assimilable à qui que ce soit de déjà connu ? Le faire en convoquant tous les précédents historiques du monde n’a fait que porter les passions à incandescence. Henry Laurens le dit avec toute l’autorité nécessaire. Attendons désormais avec impatience le dernier volume, même si l’on sait qu’il ne racontera, malheureusement, nulle happy end.

Daniel Lindenberg

Guy Coq, DIX PROPOSITIONS POUR UNE ÉCOLE JUSTE, Paris, Desclée de Brouwer, 2007, 148 p.

Aux antipodes des livres noirs dédiés à la dénonciation périodique de l’incurie scolaire, souvent des best-sellers dont l’incidence se résume à légitimer l’évitement des établissements publics, l’argumentaire exclusivement mélioratif que développe l’ouvrage de Guy Coq s’attache à sortir l’école de l’impasse pour qu’elle ne soit plus le piège fatal aux classes populaires, clientèle captive d’un républicanisme démobilisateur. Car l’auteur rappelle cette évidence oubliée : « pour réussir à l’école, encore faut-il y croire ». Or la crise de confiance actuelle n’est décelable par aucun audit d’efficacité, ni par les rituelles enquêtes d’opinion dans la mesure où elle affecte la boîte noire de l’institution.

Le diagnostic initial ne sert donc pas d’embrayeur idéologique mais opère lucidement le douloureux état des lieux d’un système foncièrement oligarchique, ébloui par ses mythes fondateurs (Jules Ferry, la réforme salvatrice, le collège unique, l’égalitarisme), paralysé aussi par ses tabous (la sélection, la compétition, les filières) et qui s’accommode, en dépit d’idéaux démocratiques indéfectibles, d’un échec scolaire persistant et de la consanguinité des élites françaises.

L’auteur tient compte des études sociologiques et des statistiques de la mortalité scolaire qui décrivent de façon accablante « ce que l’école publique fait aux enfants des milieux défavorisés depuis le cours préparatoire ». Il regrette la rareté de publications comme celle dirigée en 2001 par Raymond Boudon, Nathalie Bulle et Mohamed Cherkaoui, qui mettait en lumière les graves effets pervers de la démocratisation scolaire17, critique à laquelle il a d’ailleurs contribué en soulignant la dynamique constitutive de l’école dans toute société démocratique : la politique égalitaire devant toujours transiger avec l’inextinguible demande sociale élitaire. Mais la question qu’il soulève avec véhémence à propos du collège unique prend ici la forme d’une interpellation si radicale qu’on peut l’étendre à tout le système éducatif : « L’éducation peut-elle survivre longtemps sur un mensonge national ? »

Tout en se nourrissant de la réflexion développée dans ses ouvrages antérieurs18, Guy Coq adopte ici une forme dense et nerveuse (dix chapitres, dix mesures) qui conviendra particulièrement aux responsables de l’éducation ayant « envie d’agir ». L’argumentaire ne se contente pas de passer en revue les problèmes cruciaux sur un ton alarmiste pour refermer le dossier jusqu’à la prochaine rentrée. Chaque chapitre commence d’emblée par énoncer des mesures concrètes répondant aux priorités que les médias ont érigées en questions de société : les apprentissages fondamentaux, le collège unique, la ségrégation scolaire, la culture générale. Des mesures qui peuvent en outre s’accorder avec l’autonomie plus grande que le ministère promet bientôt aux établissements. Il préconise ainsi la création de voies d’excellence dans chaque collège déshérité afin d’agir contre la « désespérance scolaire ». L’auteur rappelle aussi que les acquisitions de base dépendent de la progressivité d’apprentissages systématiques, ce qui nécessite des dispositifs exceptionnels pour les élèves en difficulté précoce (des tout petits groupes, le dédoublement des classes n’étant pas suffisant). Guy Coq adhère à la refonte du collège longtemps repoussée, et milite pour une différenciation des carrières scolaires, indissociable de ce qu’il nomme « un droit au retour » pour tous vers des études longues et générales.

Marquées du sceau de l’urgence et de la modestie, ces propositions refusent le robespierrisme de tout programme idéologique. L’auteur les soumet à la discussion critique et il compte surtout sur les initiatives locales pour déterminer ce qui peut vraiment améliorer le fonctionnement de l’école, ce que devrait permettre le droit à l’expérimentation judicieusement ouvert par la loi d’orientation de 2005. Guy Coq prend aussi le temps de remettre à plat les principaux problèmes scolaires en montrant les effets délétères de politiques ambitieuses marquées depuis la Seconde Guerre mondiale par le volontarisme réformiste, mais dont l’échec doit être constaté avec humilité et sans esprit d’anathème. Conformément à la tonalité que nous avons qualifiée de pragmatique, l’auteur récuse l’hyperbole du projet de refondation de l’école. Sa position ne procède pas d’une conviction partisane mais, tout en renonçant à l’illusion courante que l’on peut rechaper les fondements de l’institution scolaire par voie de décret, conduit néanmoins à réhabiliter fortement la politique de l’éducation. Guy Coq mentionne incidemment l’influence déterminante de plusieurs travaux sur les politiques de la ville, comme ceux de Jacques Donzelot, d’Olivier Mongin et, tout récemment, de Marco Oberti. La réflexion souscrit donc à un gouvernement de l’école confiant aux politiques locales toute la part d’ambition et de responsabilité qui leur revient de plein droit dans le contexte d’une nouvelle donne scolaire.

Isabelle de Mecquenem

Clarisse Herrenschmidt, LES TROIS ÉCRITURES. Langue, nombre, code, Paris, Gallimard, 2007, 510 p., 29 €

Linguiste anthropologue, spécialiste de l’Iran ancien, l’auteur apporte ici de nouvelles clés d’analyse du phénomène internet. Sans prétendre l’expliquer, elle dessine à grands traits ce « grand bouleversement sémiologique », le mettant en perspective avec les deux précédents, l’invention de l’écriture puis celle de la monnaie frappée.

Pendant plus de quinze ans, l’auteur de ce monumental ouvrage a travaillé à l’analyse de plus de 5 000 ans d’histoire. L’entreprise ressemble à une psychanalyse de l’humanité occidentale (du Moyen-Orient à la Méditerranée, de l’Europe à l’Amérique). Aujourd’hui, lorsque nous signons une lettre, payons notre baguette de pain ou mettons notre photo sur internet, nous avons oublié le sens profond de ces actes, les phénomènes mis en œuvre dans l’invention de ces codes sociaux que sont les écritures. Quel rapport au corps signifient-ils ? Quelles représentations mentales ont-ils mis en œuvre qui ont permis leur adoption et leur perpétuation, fût-ce sous des formes renouvelées ?

S’appuyant sur des enquêtes aussi vastes qu’érudites et pluridisciplinaires, Clarisse Herrenschmidt sait, sans ennuyer le lecteur profane, dégager une histoire sémiologique de cette portion de l’humanité, articulée en trois temps : l’histoire inventive de l’écriture des langues, entre 3 300 et 550 ans avant notre ère, l’apparition de la monnaie frappée en Asie Mineure au viie siècle avant J.-C. avec une certaine écriture des nombres et, enfin, l’écriture de code informatique, caractéristique de la seconde partie du xxe siècle. C’est en quelque sorte une mise en abyme : l’auteur rend visible l’invisible de cette histoire, tandis que rendre visible l’invisible du langage est précisément une fonction de l’écriture qu’elle analyse.

De ces trois histoires d’écritures, l’auteur dégage des points communs. On y voit à l’œuvre des artefacts d’invention, mimes d’un organe humain externalisé : la bouche, l’œil puis le cerveau simulés en « objets qui parlent ». Chacun anime un fluide : la salive devenue langue parlée, la lumière qui permet la vision, le flux électrique dans l’informatique. Ce sont des « écheveaux sémiologiques », dotés chacun d’un programme cognitif : écrire la langue selon ses plus petites unités, écrire les nombres et leurs rapports hors de la langue et, peut-être, réécrire le monde en simulant ses programmes. Chacun est exprimé dans un mythe d’émergence, aux multiples variantes, qui le met en scène comme un double de l’homme : les repères sont ici le Poème d’Atrahasis pour la naissance de l’écriture en Mésopotamie, le Livre I de l’Enquête d’Hérodote pour la naissance de la monnaie frappée en Ionie, le test de Turing, dit « jeu d’imitation », pour l’informatique.

Enfin les deux premiers rendent visible l’invisible, la langue et les rapports entre les nombres. Qu’en est-il de l’informatique ?

L’auteur explore « l’admirable végétation planétaire de signes écrits » et s’attache d’abord au foyer d’écriture irano-mésopotamien. Elle y compare les « théories du langage » sous-jacentes, dans les différentes étapes des systèmes d’écriture, des Sumériens aux Grecs anciens.

Si le nombre de langues naturelles est potentiellement infini, leurs modes d’écriture sont en nombre limité : les pictogrammes sont plus ou moins liés à l’objet qu’ils désignent ; les logogrammes représentent des mots ; les écritures syllabiques utilisent des fractions de mots ; enfin, avec les écritures consonantiques puis alphabétiques s’achève un parcours vers l’abstraction – pas toujours linéaire – qui permet d’écrire une langue avec un petit nombre de signes sans rapport avec l’objet du discours. On parle, à la suite de Saussure, d’« arbitraire du signe » pour dire qu’en général les mots de la parole (signifiant) n’ont pas de rapport avec leur signifié. En revanche, Clarisse Herrenschmidt démontre que les systèmes de signes écrits ne sont pas du tout arbitraires : ils traduisent une conception du langage. Leur invention est intimement liée à la parole, tantôt la parole entendue par l’auditeur, tantôt la parole produite par le locuteur. La parole est un flux produit par l’organe de la bouche et entendu avec l’ouïe. Dans les débuts de l’écriture, l’archéologue retrouve comment les Anciens se représentaient le rapport de ce flux avec leur corps. Apparu à Uruk pour des besoins comptables, le tout premier artefact de l’écriture fut une bulle enveloppe en forme de bouche, capable d’émettre son contenu, le fluide de la langue parlée. L’évolution de ces écritures est l’histoire de la maîtrise du langage par l’homme, de sa capacité à écrire la langue selon ses plus petites unités.

Elle est aussi la traduction des hiérarchies sociales en vigueur puisque savoir lire un texte écrit et en comprendre le sens confère un pouvoir (qui était à l’origine d’ordre religieux).

Dans le cas d’une écriture alphabétique simple, assez proche de la phonologie d’une langue, c’est-à-dire de l’analyse linguistique que ses locuteurs partagent inconsciemment, une fois apprise la prononciation des signes, le locuteur natif d’une langue sait lire cette langue écrite et la comprendre. Après un bref apprentissage, l’étranger, lui, peut lire le texte, même s’il n’en comprend pas le sens. Dans les écritures consonantiques utilisées par les langues sémitiques, du fait que les voyelles sont rarement notées, seuls les bons connaisseurs de la langue peuvent lire un texte. Dans une écriture utilisant des logogrammes, des garants du sens disent comment les lire. Certaines langues mélangent même logogrammes et alphabets consonantiques de deux langues. Dans l’Iran mazdéen, on mélangeait l’araméen et le pehlvi et on n’écrivait pas un « shâh » sh+Â+h, signes disponibles en pehlvi, mais m+l+k, c’est-à-dire « malek », signifiant « roi » en araméen, tout en le prononçant « shâh » !

Enfin, les langues, douées de réflexivité, peuvent se décrire elles-mêmes. L’auteur en vient à comparer trois mythes de la naissance de l’humanité : la création par la déesse Nintu dans le Poème d’Atrahasis en Mésopotamie akkadienne, la genèse dans la Bible hébraïque et le mythe de Pandore chez Hésiode. Des analogies de mises en scène la fondent à y décrire l’écriture comme un double de l’homme : une chose issue de matière inerte mélangée à des fluides, qui, échappant au projet divin, est sujette à mutations.

Pour l’apparition de la monnaie frappée, c’est le site d’Éphèse, en Ionie, qui a livré des clés par les fouilles du début du xxe siècle puis des années 1980. Lieu de culte dédié à la déesse Artémis, il regorge d’objets précieux, dont des globules d’or, d’argent ou d’électrum19.

L’ovale des globules fait penser à la forme d’un œil. Or pour les Grecs anciens, la lumière est un fluide émis par celui qui voit et par ce qui brille. Les premiers globules frappés sont en électrum, qui vaut autant que l’or. Une aubaine pour la Lydie où coule le fleuve Pactole riche en pépites d’électrum. Puis on attribue à Crésus, roi de Lydie, d’avoir aboli l’emploi de l’électrum et séparé l’or et l’argent dans les monnaies. La thèse classique donne de ces faits une interprétation fiscale, même si nous n’avons pas connaissance de remous sociaux lors de ces changements.

Clarisse Herrenschmidt renouvelle l’approche à partir du cycle lydien du livre I de l’Enquête d’Hérodote et d’une analyse poussée du culte d’Artémis. Un extrait énumère les offrandes de Crésus à Delphes, sanctuaire d’Apollon, parmi lesquelles la statue en or de « sa boulangère ». L’auteur a découvert dans ce texte un sens caché, à base de jeux de mots, sens perdu depuis Plutarque qui habille ce texte dans une histoire de jalousie de harem et d’empoisonnement. En fait, ce passage crypté permettrait de relier l’invention de la monnaie frappée au culte d’Artémis, déesse associée à la vision puisqu’elle avait pouvoir de conférer hyperlucidité ou aveuglement. In fine, son invention pourrait avoir pour origine le besoin de comptabiliser la valeur des offrandes à la déesse, sortes de dîmes héritées de pratiques sacrificielles et de rachat de personnes. Ce récit serait celui du mythe d’émergence de la monnaie frappée, double de l’homme.

L’Ionie est aussi le berceau de la mathématique et de la philosophie grecques. Dans une magistrale étude des figures géométriques trouvées sur les monnaies grecques, Clarisse Herrenschmidt met en relation le calcul des rapports de grandeur entre les choses, la conception de la justice dans l’espace de la Cité et l’hypoténuse du triangle rectangle ! Elle situe là le programme cognitif de ce second bouleversement sémiologique qu’est l’écriture monétaire arithmétique : écrire les nombres et leurs rapports hors de la langue.

Ensuite, l’adoption des chiffres indo-arabes, de la numération par position et l’essor de la cardinalité font le cadre qui permit l’émergence de deux concepts numériques qui nous paraissent évidents : l’absence et l’unité, c’est-à-dire le zéro et le un.

Des lettres de change du xiiie siècle au système métrique conquis par les Cahiers de doléances de la France révolutionnaire, en passant par la comptabilité en partie double, les billets de banque et les chèques, c’est une épopée du chiffre qui aboutit au xixe à la création de « l’homme moyen » de Quetelet et à l’ère de la statistique.

Les monnaies fiduciaire puis scripturale reposent sur la circulation « d’objets qui parlent », qui promettent et garantissent un paiement, une valeur. Malgré de fréquents décrochages, l’organisation financière occidentale est longtemps restée accrochée à l’idée de contrepartie en or et en argent, par le système du bimétallisme, mythe raillé par Keynes. C’est Richard Nixon qui prend le rôle de héros sémiologique en suspendant la convertibilité or du dollar en 1971.

Les monnaies deviennent elles-mêmes marchandises et plus seulement contreparties de marchandises. S’ouvrent alors l’ère de la Bourse et le règne de la toute-puissante information qui fait et défait les valeurs. Avec ce mélange de calcul rationnel et de manipulation de rumeurs propre à notre siècle.

Après deux cycles sémiologiques d’environ 2 600 ans chacun, marqués par l’apparition des bulles-enveloppes puis des globules d’argent et d’électrum, ce sont les derniers nés des nombres, 0 et 1, qui vont changer le monde et encore transformer l’homme par l’externalisation de fluides corporels en des systèmes machiniques. La naissance de l’écriture informatique est située en 1936, avec la machine de Turing. Règne des codes basés sur des puissances de 2 – ces puissances sont leurs nombres respectifs de bits20 (des 7 bits du code Ascii21 primitif aux 16, voire 32 bits de l’Unicode22) –, cette écriture marque l’avènement, dans le traitement de l’information, de deux compétences extraordinaires et terrifiantes : l’exactitude et la vitesse. Ce traitement, d’abord appliqué aux chiffres, conquiert progressivement toutes sortes de données : texte, image, son et monnaie. Il envahit la quasi-totalité des activités humaines. Le travail devient action sur des simulacres et production de simulacres. Une nouvelle stratification sociale s’impose qui permet ou pas de s’y retrouver dans les tombereaux de simulacres plus ou moins exacts déversés en continu sur internet.

Un ordinateur est une machine logique dotée « d’organes », selon la métaphore en vigueur, et qui fonctionne avec un « millefeuille de langages artificiels » qui donnent à des programmes la faculté de mettre en œuvre des algorithmes, opérations itératives qui nous sont désormais épargnées et rendent la machine capable d’inférence. L’utilisateur met en œuvre, quasiment à son insu lorsque le dispositif a réussi à être « convivial », les compétences et intentions des programmeurs.

Avec internet et le Web, la surface plate de l’écran nous renvoie des simulacres d’espaces profonds, où prévaut une organisation non pas hiérarchique mais fondée sur des liens par associations, les liens hypertextes. Les changements de direction à chaque nœud de ces réseaux de signes sont déclenchés par des « clics », faisant de la souris (ou pointeur) le nouveau prolongement du couple cerveau-main. Le virtuel est un monde de copie facile et gratuite et d’apparente conservation. En fait, c’est un champ de transformations perpétuelles, où se succèdent des états des supports machiniques. La relation induite de l’homme à ces avatars du monde est une fascination, un sentiment paranoïde de surpuissance et une mémorisation schizoïde. L’auteur semble là survaloriser un peu certains traits prégnants dans la communication réticulaire comparée à celle des supports physiques traditionnels. Quelques inexactitudes23, sans invalider le propos général, livrent une vision peut-être un peu trop univoque. Deux thèmes sont encore très difficiles à décrire : la relation ambivalente à la mémoire et la compétition entre les organisations hiérarchique24 et « horizontale ».

Même si en apparence les machines à calculer ont gagné sur les machines à écrire, l’analyse de la « machine de papier » de Turing montre que l’informatique est bien une écriture. L’organe reproduit et externalisé est le cerveau. La métaphore est d’ailleurs explicite dans tout le projet d’intelligence artificielle qui accompagna sa création. Le fluide qui y circule est du flux électrique, comme entre les neurones. Dans son célèbre article de 1950, “Computing machinery and intelligence”, Turing décrit le test portant son nom, qui est un « jeu d’imitation ». Clarisse Herrenschmidt y lit le mythe d’émergence de l’informatique, double d’une nouvelle humanité, asexuée et hantée par l’aptitude à penser des futures machines, si leur langage accédait à la réflexivité.

L’épopée, qui va des tubes à vide aux premiers transistors de 1947 puis aux transistors au silicium en 1956, est marquée par la miniaturisation galopante en même temps que par les gains en puissance et en maniabilité.

Mais c’est la commutation par paquets des technologies IP25 qui apporte l’échange généralisé, sur fond de guerre froide et en réponse au défi du lancement de Spoutnik par les Soviétiques.

Des scientifiques, des militaires et des hommes d’affaires, on ne sait pas très bien qui en fait a mené la danse. Clarisse Herrenschmidt nous fait remarquer que le Nasdaq26 a été créé en 1971, un an avant le protocole Tcp27 et la séparation du dollar d’avec l’or.

La bulle spéculative de l’économie des nouvelles technologies est comme un écho au détachement de la Bourse par rapport à l’économie réelle.

La monnaie électronique se répand, liée à un sujet porteur, discontinue puisque n’existant que lors d’une transaction, sans mention a priori de montant ni d’unité, et propriété des banques devenues pouvoirs d’émission. Le Web, rêvé comme une bibliothèque universelle, est en fait un lieu de publicité infinie. L’écriture réticulaire « fait penser à de la monnaie ».

L’internaute ne sait plus très bien où il vit. Solitaire connecté aux réseaux, ses transactions sont devenues sans substances28. Utilisateur de Netscape ou d’Explorer, il évolue dans une métaphore de l’espace sidéral, submergé d’images.

Quel est l’invisible que l’informatique et l’écriture réticulaire rendent visible ? La question reste ouverte.

Dominique Feret-Lacroix

Brèves

François Heisbourg, IRAN, LE CHOIX DES ARMES ?, Paris, Stock, 2007, 100 p., 15, 50 €. Olivier Roy, LE CROISSANT ET LE CHAOS, Paris, Hachette Littératures, 2007, 196 p., 14 €

Ces deux courts ouvrages rédigés comme des avertissements par deux spécialistes chevronnés dessinent le paysage de la guerre au début d’un xxie siècle imprévisible. D’un côté, c’est la thèse de Roy depuis des années, les attentats du 11 septembre 2001 ont inauguré un monde où la menace est dé-territorialisée et la guerre a-symétrique et préventive. Mais l’impossible réponse américaine à une menace terroriste toujours imminente, à la fois prévisible et imprévisible, a consisté à tort en une « territorialisation » de la guerre en Irak, au risque d’exacerber les conflits violents au sein d’une même civilisation (chiites vs sunnites). D’un autre côté, la menace que représente la montée en force nationaliste du nucléaire iranien ne doit pas être considérée selon François Heisbourg avec légèreté. Loin d’entretenir un « discours de la guerre », ce dernier, qui a cautionné l’intervention au Kosovo mais pas celle en Irak (comme Esprit au demeurant), invite à la lucidité. Pour lui, les États-Unis n’exagèrent pas la menace comme ils l’ont fait en Irak, et ils ont tout à craindre des conséquences d’une manifestation de force vis-à-vis de l’Iran. Au terme d’une démonstration rigoureuse qui porte entre autres sur l’avenir de la prolifération nucléaire (alors que l’Iran est un pays fondateur du Traité de non-prolifération nucléaire, ce qui n’est pas le cas d’Israël, du Pakistan et de l’Inde), le président de l’Institut international d’études stratégiques de Londres – il a déjà publié en 2007 un essai sur la mondialisation qui met en cause l’idée du maintien de l’hyperpuissance américaine (Un monde épais, Paris, Stock) – écrit : « En tout état de cause, la question du recours américain à la force ne devra pas être traitée par les Européens de la même façon que l’hasardeuse entreprise des États-Unis. L’administration américaine, à quelques exceptions près, est aussi peu désireuse à s’engager contre l’Iran qu’elle était désireuse d’envahir l’Irak. Le renseignement américain n’a pas cherché à gonfler la menace nucléaire iranienne ; au contraire les estimations américaines ont été généralement plus conservatrices que celles de la France ou du Royaume-Uni ou, a fortiori, d’Israël. » Tel est le double horizon « guerrier » des décennies incertaines et chaotiques à venir : une guerre symétrique perpétuelle, et l’éventualité de guerres liées à la montée en puissance (nucléaire) de pays émergents… qu’il serait temps de responsabiliser dans les institutions en charge de l’équilibre stratégique mondial. C’est pourquoi la volonté affichée par Nicolas Sarkozy de contourner l’Onu en compagnie des États-Unis, de la Grande-Bretagne (et d’autres ?) n’est pas de bon augure.

O. M.

Amy Chua, LE MONDE EN FEU. Violences sociales et mondialisation, Paris, Le Seuil, 2007, 352 p.

Ce livre a suscité des polémiques dans les milieux universitaires et il en suscitera de nouvelles. Moins en raison d’un style qui se rapproche parfois de l’enquête journalistique (dans le style du grand Kapuscinski), de sa liberté de ton, ou d’un certain flou sur le cadre historique de la mondialisation contemporaine, qu’en raison de la thèse troublante – une thèse proche de celle d’Arjun Appadurai dans Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation (Paris, Payot, 2007, voir Esprit, mai 2007) – qu’il met en avant : la mondialisation économique a été portée par des minorités (diasporiques ou non) dans de très nombreux cas, or la mondialisation politique qui valorise le règne de la majorité tend à retourner les populations contre ces minorités commerçantes accusées de tous les méfaits de cette mondialisation. Après un premier chapitre qui décline plusieurs cas de figure de manière convaincante (la minorité chinoise en Asie du Sud-Est, la richesse blanche des latifundia en Amérique latine, les milliardaires juifs en Russie post-communiste, les Ibos du Cameroun), un deuxième chapitre souligne comment les dégâts psychiques, physiques et politiques de la mondialisation font de ces minorités des boucs émissaires idéaux. Mais, et tel est le thème du troisième chapitre, le plus original et donc le plus contestable, une analyse des revers de la démocratie occidentale à l’échelle mondiale voit dans les juifs d’Israël et dans les États-Unis des minorités économiquement dominantes connaissant les mêmes déconvenues que les minorités commerçantes. Au risque de mettre sur le même plan des minorités intégrées à des États et des Minorités/États. Et l’auteur de conclure non sans ambiguïté : « Dans les conditions créées par l’histoire, le colonialisme, la corruption et l’autocratie, la combinaison du capitalisme libéral et du règne de la majorité sans limites peut avoir des conséquences sans limites. » Mais qui contestera qu’une mondialisation politique qui ne s’accorde pas à une mondialisation économique plus juste a des conséquences dramatiques ?

O. M.

Sophie Body-Gendrot et Catherine Wihtol de Wenden, SORTIR DES BANLIEUES. Pour en finir avec la tyrannie des territoires, Paris, Autrement, coll. « Frontières », 2007, 128 p., 13 €

L’intérêt de cet ouvrage est double. Non sans écho avec les articles régulièrement publiés dans Esprit sur ce thème, les deux auteurs, dont la première est spécialiste de la ville américaine et la seconde des questions migratoires, plaident fermement pour une rupture dans la fabrication hexagonale des territoires et dans la poursuite d’une politique de la ville dont le postulat est que les problèmes de la cité peuvent être résolus à l’intérieur de la cité (devenue alors un ghetto). Mais la réponse strictement urbaine ou architecturale est insuffisante là où il faudrait prendre en compte la demande des habitants. « Les politiques publiques, appuyées par les maires, se sont plus attelées à améliorer les lieux qu’à transformer la vie des gens, cherchant davantage à attacher les habitants à leurs cités qu’à les aider à s’en sortir. » Si l’attachement à la cité existe souvent, il ne prend corps que si le lieu n’est pas vécu comme un espace clos et fermé. Des témoignages originaux représentent la deuxième ligne de force d’un ouvrage qui rappelle qu’un lieu est fait pour habiter mais aussi pour entrer et sortir.

O. M.

Patrick Artus, LES INCENDIAIRES. Les banques centrales dépassées par la globalisation, Paris, Perrin, 2007, 192 p., 14, 80 €

De la crise financière la plus récente (voir l’éditorial) on conclut que le capitalisme financier américain ou européen ne peut continuer à créer des bulles spéculatives successives (sur les actifs financiers, boursiers ou immobiliers) liées à des interruptions brutales des flux de liquidités. Anticipant avec lucidité les événements récents et le procès désormais intenté à Alan Greenspan, l’ancien gardien de la Réserve fédérale, auquel on reproche de s’être contenté depuis la crise de 1987 d’injecter du liquide dans les moments de turbulence et de faire baisser les taux d’intérêt, Patrick Artus s’interroge sur le rôle des banques centrales (américaine, européenne, britannique…). Pour lui, il est temps d’imaginer des mécanismes de freinage et de stabilisation institutionnelle et de concevoir un autre rôle pour les banques centrales. Deux constats sont mis en avant : les banques centrales indépendantes ont été conçues à une époque (encore récente) où il fallait brider l’inflation (d’où l’obsession des taux d’intérêt) alors que la globalisation économique a désormais substitué une économie déflationniste à une économie inflationniste. Si l’inflation des biens ne fait pas question quand la concurrence des pays émergents tire les prix vers le bas, l’inflation des flux financiers est au contraire un problème grave. Ensuite, les banques centrales devraient jouer le rôle de vigies afin de contrôler les excès, fournir de l’information viable et punir les mélanges (souvent offshore) de bonnes et de mauvaises liquidités. Alors que le capitalisme asiatique produit des excès de liquidités, le capitalisme américain (et le capitalisme européen qui n’est pas en reste) emprunte des liquidités à l’excès. Mais aucune instance régulatrice n’est susceptible de freiner les flux et de revenir aux fondamentaux (est-il inconcevable que les banques centrales puissent remarquer qu’entre 1999 et aujourd’hui le prix des maisons a été multiplié entre 2, 5 et 3, 5 fois aux États-Unis… avant la chute ?). Loin d’être un procès des banques centrales ou une réaction de type souverainiste au rôle de la Banque centrale européenne (Bce), cet ouvrage est un appel au secours pour que les banques jouent un rôle responsable à l’heure de la globalisation économique.

O. M.

Peter Biskind, SEXE, MENSONGES ET HOLLYWOOD, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2007, 928 p., 9, 80 €

On oppose rituellement Hollywood, le symbole du cinéma commercial dont les scénarios et les images sont susceptibles de faire le tour du monde, à New York où, depuis l’apparition de la génération de Martin Scorsese, s’invente le cinéma d’auteurs indépendants. Décrivant la grandeur et la décadence du festival de Sundance qui, créé par Robert Redford dans les années 1980, était destiné à accueillir les cinéastes novateurs (« Les organisateurs du festival de Sundance espéraient que ces réalisateurs autodidactes généreraient la même énergie, la même effervescence et le même engouement public qu’Ingmar Bergman, le néoréalisme italien et la Nouvelle Vague dans les années soixante »), ce livre d’enquêtes pénètre dans les coulisses d’un nouvel Hollywood. Celui de deux producteurs, les frères Weinstein, deux personnages insupportables et hauts en couleur, qui se sont donné pour tâche en fondant Miramax (qui sera racheté par les studios Disney) de connaître des succès retentissants avec des films d’auteurs. « À la fin des années quatre-vingt, les distributeurs étaient dans l’impasse. Aucun des films indépendants à succès n’avait dépassé le seuil des 25 millions de dollars de recettes, et le nombre d’entrées plafonnait. C’était sans compter sur Harvey et Bob Weinstein, qui allaient bouleverser l’univers du cinéma indépendant. » Dans ce contexte, l’ouvrage met en scène la manière dont les deux frères remettent en cause la frontière entre les cinémas indépendant et commercial. Mais à quel prix ? Celui de la perte d’autonomie pour la plupart des « auteurs » qui perdent leur droit au final cut (montage final) et celui d’une réécriture permanente des scénarios qui échappent à leurs auteurs. Quant à Quentin Tarantino, cinéaste culte, dont l’indépendance est respectée, les pages qui lui sont consacrées éclairent un cinéma qui recycle les genres et les scénarios d’hier. Il n’est pas si fréquent de rentrer dans les studios et de voir comment sont mises en œuvre la production et la distribution des films. Et encore moins de voir défiler tous les cinéastes américains qui comptent depuis une trentaine d’années. Voir les films est une chose, faire du cinéma en est une autre… on n’imagine pas de telles coulisses.

O. M.

Olivier Cariguel, PANORAMA DES REVUES LITTÉRAIRES SOUS L’OCCUPATION. Juillet 1940-août 1944. Préface de Jean-José Marchand. L’Abbaye d’Ardennes, Imec, 2007, 608 p.

Ceux qui s’intéressent à la vie intellectuelle et artistique en France sous l’Occupation savent l’importance des revues littéraire, que ce soit pour le meilleur (celles dont il sera question plus loin) ou pour le pire (la reprise de la prestigieuse Nouvelle Revue française par Drieu La Rochelle sous contrôle allemand). Peu de revues étaient clandestines, et la plus célèbre de celles-ci, Les Lettres françaises, est glorieuse, mais elle était fatalement très pauvre. La richesse littéraire se trouvait dans les revues légales qui devaient des comptes à la censure. Est-ce pour cela que la poésie a souvent été le moyen d’expression privilégié, la poésie pouvant jouer plus facilement avec les sens multiples ? Le livre publié à l’Imec par Olivier Cariguel offre une matière exceptionnelle en détaillant un panorama d’ensemble très documenté de ce paysage et en donnant tous (oui : tous !) les sommaires des revues littéraires. Si vous voulez savoir ce qu’ont publié L’Arbalète, les Cahiers de l’École de Rochefort, les Cahiers du Sud, Confluences, La Main à Plume, Messages, Poésie 40 à 44, Verve, L’Arche, Fontaine, La Nef, ou si vous voulez savoir ce qu’ont publié René Char, Henri Michaux, Louis Aragon, Paul Eluard, Pierre-Jean Jouve, Max Jacob, Pierre Emmanuel, Loys Masson, Georges-Emmanuel Clancier, Emmanuel Mounier, Jean Amrouche, Jean Wahl, François Mauriac, Albert Béguin, les Maritain et des centaines d’autres, ce livre unique vous le dira. Grâce à ces revues, pendant la guerre, « nous ne sommes pas vaincus » (Max-Pol Fouchet, Fontaine, août-septembre 1940).

J.-P. L.

En écho

SARKOZY ET LA POLITIQUE INTERNATIONALE, QUEL CHANGEMENT À L’HEURE DE L’IRAN ? – Dans Politique internationale (été 2007), c’est la politique étrangère qui fait objet de débat. François Heisbourg, dont les avertissements relatifs à la bombe iranienne (voir la brève consacrée ici même à son récent ouvrage sur la bombe iranienne), tente de saisir les ressorts qui sous-tendent la politique étrangère de Nicolas Sarkozy qui prend manifestement ses distances avec « le consensus gaullo-socialiste ». « La différence entre aujourd’hui et hier est double. Premièrement, la promotion des droits de l’homme et de la démocratie telle qu’exprimée par Nicolas Sarkozy est au cœur de l’action et non plus à la périphérie. La politique étrangère d’Hubert Védrine, d’Alain Juppé ou de Dominique de Villepin pouvait se résumer ainsi : “La France est, certes, porteuse du message des droits de l’homme, mais ceux-ci ne doivent pas se mettre en travers des relations avec Pékin, Moscou ou d’autres.” Dorénavant, les valeurs sont placées au centre du jeu. C’est ce qui m’a frappé dans son discours du 6 mai : Nicolas Sarkozy n’a pratiquement pas parlé des “intérêts” de la France dans le monde. Deuxièmement, il décrit le fonds commun des partenaires démocratiques, notamment européens et américain, alors que la vulgate gaulliste-socialiste, elle, mettait l’accent sur l’universalité française versus l’universalité américaine. » Les récentes déclarations de Bernard Kouchner sur l’Iran montre que la « kouchnérisation » et la nomination du french doctor n’est pas une opération tactique de la part de Sarkozy. Mais il faut désormais comprendre que l’opposition réalisme/idéalisme (politique des intérêts contre droits de l’homme, Védrine versus Kouchner) n’a plus guère de sens puisque Nicolas Sarkozy peut valoriser aussi bien Védrine (en lui demandant de rédiger un rapport sur la mondialisation qui vise plutôt l’hyperpuissance américaine) que Kouchner. Mais on saisit surtout que la politique des droits de l’homme va de pair depuis longtemps avec le discours de la guerre (imposer ses valeurs par la force aux barbares : c’est le leitmotiv d’un ancien gauchiste comme André Glucksmann depuis des lustres). Le courant républicain, incarné par Henri Guaino, la plume de l’Élysée, qui a toujours tiré sur les droits de l’homme (Régis Debray, Marianne and co), devrait d’ailleurs s’interroger sur cette alchimie nouvelle qui rassemble républicains, souverainistes et droit-de-l’hommistes. La question est de savoir comment ces valeurs peuvent participer d’une politique cohérente et convaincante : faut-il opter pour un nouveau front sous l’égide américaine après la mésaventure irakienne ? Ou bien construire autour de l’Onu un rapprochement entre l’Europe et les États-Unis ? Ce qui signifie inviter les États-Unis à adopter vis-à-vis de l’Iran, superpuissance régionale qu’on le veuille ou non, une attitude du type de celle qui a fait bouger et plier la Corée du Nord. Bernard Kouchner, qui distingue les interventions au Kosovo et en Irak, est allé un peu vite en besogne, sa passion de l’action lui fait oublier non pas le temps diplomatique mais l’approfondissement des relations avec celui qui apparaît comme l’ennemi à abattre.

LES MÉTAMORPHOSES DU JIHADISTAN – On lira parallèlement un texte de Jean-Pierre Filiu sur la bataille d’Al-Qaida pour le jihadistan. Ce qui suppose que ce mouvement dé-territorialisé n’en cherche pas moins à trouver des bases successives (Qaida signifie base en arabe). « Incapable à ce jour de s’implanter sur les théâtres palestiniens et libanais, elle compte bien relancer à partir d’un jihadistan irakien sa campagne terroriste en Arabie. Ce front irako-saoudien est central pour l’organisation de Ben Laden, qui peut désormais s’appuyer en Afghanistan comme au Maghreb sur des réseaux structurés et offensifs. Ces deux ancrages aux extrémités occidentale et orientale de l’islam classique entretiennent un flux permanent d’échanges humains, matériels et financiers avec l’axe moyen-oriental d’Al-Qaida. » Ce qui n’est pas sans expliquer le nombre d’attentats terroristes en Algérie ces dernières semaines.

ENTRE URBANISME, LOGEMENT ET ARCHITECTURE, QUELLE COHÉRENCE POLITIQUE ? – En ouverture de la revue Urbanisme (no 355), on lira l’article d’Antoine Loubière sur la mosaïque que représente la politique gouvernementale relative à l’urbanisme et au logement. Entre le grand ministère Borloo qui prend en charge le développement durable, le ministère de la Ville et du Logement et le maintien surréaliste de l’architecture à la culture (toujours la même division du travail : l’art aux archis, les territoires aux ingénieurs des Grands Corps qui vont devoir se plier à la doctrine du développement durable), on s’aperçoit que la politique de Sarkozy part dans des directions contrastées. Mais A. Loubière pense néanmoins que le développement durable est un moteur significatif et indispensable pour l’avenir. Le sommaire comporte également des articles sur Cotonou (comment la plage de Cotonou est devenue un espace public improvisé ?) et Lima (les quartiers résidentiels balnéarisés). Un long entretien permet enfin de prendre en considération, au-delà de la réflexion sur la ville et l’architecture arabe et musulmane, la pensée critique trop méconnue de Mohammed Arkoun : « Au lieu de parler globalement d’islam fondamentaliste, d’attitudes et de doctrines d’un islam global, les analyses doivent être centrées sur deux vastes territoires de la recherche et de l’explication : premièrement, les interrogations sur le statut cognitif des textes fondateurs de l’islam comme système de croyances et de noncroyances […] ; deuxièmement, les enquêtes centrées sur chaque société travaillée certes par le fait islamique inséparable du fait coranique, mais aussi par d’autres forces internes et externes qui déterminent les choix, les conduites compulsives de toutes les catégories d’acteurs. »

CINÉMA ET RADIO – Dans Trafic. Revue de cinéma (éditions Pol, n° 63, automne 2007), Youssef Ishagpour, l’auteur d’une somme magistrale sur les films d’Orson Welles, propose un article sur le cinéaste iranien Abbas Kiarostami. « Rien n’est “écrit d’avance”, ceci qui a un nom au cinéma et s’appelle “le scénario” n’existe pas dans ce sens chez Kiarostami. » Il n’est pas inutile, alors que l’on parle de bombe, de saluer les créateurs iraniens.

Dans Projet (n° 300, septembre 2007), on note un sympathique entretien avec l’homme de radio Jean Lebrun qui commente les aventures et mésaventures du direct (dans un café) qui rythment son émission quotidienne « Travaux publics » ; une émission qu’il réinvente tous les jours sur France Culture en fin d’après-midi.

Avis

Alors que la presse française reste largement subjuguée par le faiseur d’événements qu’est le nouveau président de la République et qu’elle peine à trouver un rythme propre en décalage avec le tempo médiatique imposé depuis l’Élysée, nous proposerons le mois prochain de prendre du recul et de lire une première radiographie du sarkozysme. Il s’agit en premier lieu de décrypter le thème de la « rupture » en s’intéressant au style de gouvernement promu par le nouveau président. En quoi se distingue-t-il de ses prédécesseurs ? Quelle est sa vision de l’action de l’État ? Change-t-il la communication politique ou l’art de gouverner ? Pour répondre à ces questions, nous nous interrogerons sur le registre compassionnel mobilisé dans ses discours, sur sa stratégie d’ouverture, sur son rapport aux médias, aux sports, à la nation et à l’histoire, à la mise en scène d’un corps présidentiel dépourvu de l’aura du pouvoir. Mais il faut aussi examiner, au-delà de l’image et du rapport à l’opinion, les choix politiques annoncés. Le discours de Dakar, mal accueilli en Afrique, mérite une analyse détaillée tant il trahit des conceptions rétrogrades pour la politique africaine de la France. Des mesures inacceptables ont d’ores et déjà été promues en ce qui concerne le recours à des tests Adn pour le regroupement familial (alors qu’en droit français la famille n’est pas définie par la génétique), la politique du chiffre en matière d’expulsion des étrangers ou les peines planchers pour les récidivistes (qui supplantent l’examen des cas individuels). C’est pourquoi nous ferons le point sur la politique migratoire, sur les questions de sécurité, sur la politique urbaine. Si la campagne électorale avait annoncé des mesures répressives pour mieux s’appuyer sur l’opinion, le volet économique du programme de Nicolas Sarkozy semble largement improvisé, divise le gouvernement, inspire le scepticisme de nos partenaires. Le débat sur le travail et la stratégie économique retiendront donc particulièrement l’attention.

Il ne faut pas se tromper sur ce qu’on appelle la droitisation de la France : quoi qu’en dise une gauche qui se remet mal de ses émotions, le président a été élu sur des mesures sécuritaires et il peut compter sur ce plan d’un fort soutien de la population (qu’il ne faudrait pas résumer à l’électorat lepéniste d’hier). Mais c’est sur le plan économique (croissance, emploi) qu’il sera jugé. L’équilibre entre libéralisme économique et politique sécuritaire n’est pas si simple à trouver.

Contrairement à ce que nous avions initialement prévu, nous avons dissocié cette radiographie du nouveau pouvoir d’un ensemble sur le possible renouveau d’une gauche démocratique. Et pour cause ! Cela exige encore plus le temps de la réflexion, rendez-vous courant 2008 tout de même.

  • 1.

    On lira avec grand intérêt : Michel Mollat (sous la dir. de), Études sur l’histoire de la pauvreté (Moyen Âge-xvie siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 1974 (2 vol.) ; Id., les Pauvres au Moyen Âge. Étude sociale, Paris, Hachette, 1978 ; Jean-Louis Goglin, les Misérables dans l’Occident médiéval, Paris, Le Seuil, 1976 ; Jean Leclercq, « Aux origines du vocabulaire médiéval de la pauvreté », Cahiers de la pauvreté, n° 4, 1965-1966 ; Georges Duby, « Les pauvres des campagnes dans l’Occident médiéval jusqu’au xiiie siècle », Revue d’histoire de l’Église de France, LXII, 1966 ; la Pauvreté. Problèmes de vie religieuse (avec des contributions de Louis Bouyer, Marie-Dominique Chenu, François Perroux, etc.), Paris, Cerf, 1964 ; Église et pauvreté (avec des articles d’Yves Congar, Jacques Loew, André Chouraqui, etc.), Paris, Cerf, 1965 et André Gueslin, Gens pauvres, pauvres gens : dans la France du xixe siècle, Paris, Aubier, 1998.

  • 2.

    La référence en la matière demeure le remarquable ouvrage de Bronislaw Geremek, les Fils de Caïn. L’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du xve au xviie siècle, Paris, Flammarion, 1991.

  • 3.

    Parmi de nombreux textes, je signale : Georg Simmel, les Pauvres (trad. de l’allemand par Bertrand Chokrane, introduction de Serge Paugam et de Franz Schultheis), Paris, puf, 1998, l’original date de 1907, il est publié aussi dans Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, le chap. 7 « Le pauvre », très proche, traduit par Lilyane Deroche-Gurcel et Sibylle Muller, Paris, puf, 1999, 1re éd. allemande, 1908 et Martin Heidegger, la Pauvreté, (trad. de l’allemand par Philippe Lacoue-Labarthe et Ana Samadzija, présentation de Philippe Lacoue-Labarthe), Presses universitaires de Strasbourg, 2004 (l’original date de 1945 sous le titre die Armut).

  • 4.

    Voir Boxcar Bertha (1937), trad. de l’américain par Doc Van Daal (L’Insomniaque, 1994, repris en 10/18, en 1996). Le film qu’en a tiré Martin Scorcese, en 1973, est sans grand intérêt, il oriente l’épopée incroyable de cette femme attachante en une histoire de gang. Lire également le Hobo, sociologie du sans-abri, de Nels Anderson (1923), trad. de l’américain par Annie Brigant, suivi de « L’empririsme irréductible » d’Olivier Schwartz, Paris, Nathan, 1993.

  • 5.

    Tom Kromer, les Vagabonds de la faim (1935), trad. de l’américain par Raoul de Roussy de Sales, introduction de Philippe Garnier, Paris, Christian Bourgois, 2000 et Nelson Algren, Un fils de l’Amérique (1935), trad. de l’américain par Thierry Marignac et Richard Crevier, Paris, éd. du Rocher, 1984, repris en 10/18, 2000.

  • 6.

    Alexandre Vexliard, Introduction à la sociologie du vagabondage, Librairie Marcel Rivière, 1956, rééd. Paris, L’Harmattan, coll. « Les Introuvables », 1997, avec une introduction de Julien Damon et Thierry Paquot ; A. Vexliard, le Clochard. Étude de psychologie sociale, Paris, Desclée de Brouwer, 1957, rééd. en 1998, avec une étude de Laurent Mucchielli. Ce dernier a également publié, « Clochards et sans-abri : actualité de l’œuvre d’Alexandre Vexliard », Revue française de sociologie, XXXIX-1, 1998.

  • 7.

    René Lenoir, les Exclus, Paris, Le Seuil, 1974 ; Lionel Stoléru, Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Paris, Flammarion, 1974 et la « somme » dirigée par Serge Paugam, l’Exclusion, l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1996.

  • 8.

    Parmi une production abondante, je peux mentionner : Jean-François Laé, « L’homme à la rue : étapes et figures de l’abandon », contrat de recherche pour le ministère de l’Équipement, 1992 ; Patrick Gaboriau, Clochard. L’univers d’un groupe de sans-abri parisiens, Paris, Julliard, 1993 ; Hubert Prologeau, Sans domicile fixe, Paris, Hachette, 1993 ; Lydia Perral, J’ai vingt ans et je couche dehors, Paris, Jean-Claude Lattès, 1994 ; Julien Damon, Des hommes en trop. Essai sur le vagabondage et la mendicité, La Tour-d’Aigues, éd. de l’Aube, 1996 ; Patrick Declerck, les Naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, 2001 ; et l’excellente mise au point de Julien Damon, la Question Sdf, Paris, Puf, 2002, ainsi que Pascale Pichon, les Sdf : sortir de la rue. Discontinuités biographiques et travail de la reconversion, Puca, 2005 et Marc Hatzfeld, les Dézingués. Parcours de Sdf, postface de Martin Hirsch, Paris, Autrement, 2006.

  • 9.

    Michel Sauquet, l’Escalier de Balthazar, Paris, Julliard, 1994 ; Dominique Mainard, le Ciel des chevaux, Joëlle Losfeld, 2004 ; et Guillaume le Blanc, Sans domicile fixe, Bordeaux, éd. du Passant, 2004.

  • 10.

    Colum McCann, les Saisons de la nuit, Paris, Belfond, 1998.

  • 11.

    John Berger, King, roman de rue, Paris, éd. de l’Olivier, 1999.

  • 12.

    Georg Simmel, « Pont et porte », la Tragédie de la culture, trad. de l’allemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Paris, Rivages, 1988, p. 168. On lira également du même auteur, trad. par Lilyane Deroche-Gurcel et Sibylle Muller, Sociologie. Étude sur les formes de socialisation, Paris, Puf, 1999, « Excursus sur l’étranger », p. 663 sq., ainsi qu’Alfred Schütz, l’Étranger, suivi de L’homme qui rentre au pays, trad. de l’anglais par Bruce Bégout, Paris, Allia, 2003.

  • 13.

    Thierry Paquot, philosophe, professeur des universités (Iup-Paris XII), éditeur de la revue Urbanisme, responsable du programme « La forme d’une ville » au Forum des images (Paris), coéditeur, avec Thierry Jousse, de la Ville au cinéma, encyclopédie, Paris, Les Cahiers du cinéma, 2005.

  • 14.

    Voir ses articles dans Esprit, notamment « Le choc de 1947 : le plan de partage de la Palestine par l’Onu » (mars-avril 2002) et « Palestine, 1948. Les limites de l’interprétation historique » (août-septembre 2000), ainsi que les comptes rendus des deux précédents tomes de la Question de Palestine en juin 2000 et juillet 2002.

  • 15.

    Voir en particulier le toujours actuel recueil Auschwitz et Jérusalem, Paris, Agora Pocket, 1993.

  • 16.

    Henry Laurens, Orientales I. Autour de l’expédition d’Égypte et Orientales II. La IIIe République et l’Islam, Paris, Cnrs-éditions, 2004, voir le compte rendu dans Esprit, octobre 2004.

  • 17.

    Raymond Boudon, Nathalie Bulle et Mohamed Cherkaoui (collectif dirigé par), École et société. Les paradoxes de la démocratie, Paris, Puf, 2001.

  • 18.

    Guy Coq, La démocratie rend-elle l’éducation impossible ?, Paris, Parole et Silence, 1999 ; Éloge de la culture scolaire, Paris, Éd. du Félin, 2003.

  • 19.

    Électrum : alliage naturel ou fabriqué d’or et d’argent. On en trouvait précisément beaucoup dans le fleuve Pactole, voisin de la vallée du Méandre, non loin d’Izmir dans l’actuelle Turquie.

  • 20.

    Bit : contraction de binary digit, chiffre binaire. C’est l’unité de base de l’écriture informatique.

  • 21.

    Ascii : American Standard Code for Information Interchange. Norme de fait la plus répandue pour coder les écritures. Dans sa version initiale, codée sur 7 bits, le code Ascii définissait 128 caractères, numérotés de 0 à 127.

  • 22.

    Unicode : norme de codage des écritures de langues la plus récente et qui a pour vocation de permettre de coder toutes les langues utilisées dans le monde.

  • 23.

    Relevons par exemple qu’il est tout à fait possible de numériser automatiquement des livres. C’est le métier de certaines entreprises, comme Kirtas Technologies (http://www.kirtastech.com).

  • 24.

    L’organisation hiérarchique reste bien présente dans les arborescences (systèmes de noms de domaines, stockage des fichiers et, le plus souvent, menus proposés pour la navigation).

  • 25.

    IP : Internet Protocol, protocole qui sert à encapsuler les données dans des « paquets » avant de les acheminer sur les réseaux.

  • 26.

    Nasdaq : National Association of Securities Dealers Automated Quotations. Marché d’actions technologiques des États-Unis. Le plus grand marché électronique d’actions du monde.

  • 27.

    Tcp : Transmission Control Protocol, protocole de contrôle de transmission des paquets de données.

  • 28.

    Notons néanmoins qu’internet est – aussi – un accélérateur de mise en relation et de transactions bien physiques.

Thierry Paquot

Philosophe, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, il est spécialiste des questions urbaines et architecturales, et participe activement au débat sur la ville et ses transformations actuelles. Thierry Paquot a beaucoup contribué à diffuser l'oeuvre d'Ivan Illich en France (voir sa préface à Ivan Illich, La Découverte, 2012), et poursuit ses explorations philosophiques du lien entre nature,…

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