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Photo : NASA
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Dans le même numéro

Renouer avec le populisme

entretien avec

Thomas Frank

octobre 2020

Dans un nouvel ouvrage, le journaliste américain analyse les évolutions qui touchent actuellement la politique américaine, à la lumière de l’histoire de l’anti-populisme. C’était l’occasion d’un entretien qui aborde également la pandémie, le mouvement Black Lives Matter et la campagne présidentielle.

Journaliste et écrivain, Thomas Frank s’est fait connaître aux États-Unis dès les années 1990 par son travail sur la nouvelle culture des milieux d’affaires américains1. Mais c’est surtout à compter du succès de son essai What’s the Matter with Kansas ? How Conservatives Won the Heart of America (Picador, 2004), traduit en français sous le titre Pourquoi les pauvres votent à droite2, qu’il devient une voix importante dans l’analyse des recompositions politiques contemporaines aux États-Unis, en pointant notamment la façon dont les déterminants culturels semblent désormais prendre le pas sur les anciens clivages socio-économiques. Dans son livre le plus récent, The People, No: A Brief History of Anti-Populism (Metropolitan Books, 2020), Thomas Frank rappelle que si le populisme a joué un rôle historique dans l’élaboration de la démocratie états-unienne, avec les connotations positives qu’y a généralement ce terme, l’anti-populisme a également été une force déterminante. C’est d’autant plus vrai pour la période actuelle, car Donald Trump a contribué à rallier une certaine gauche, libérale et moralisatrice, à l’anti-populisme. Du People’s Party des années 1890 au populisme du New Deal, en passant par le mouvement des droits civiques, Frank insiste sur la place centrale qu’occupait autrefois le populisme dans la culture politique américaine, pour mieux mettre en relief son absence actuelle, en dépit de son retour sous une forme dévoyée avec Donald Trump. Cet entretien a été conduit à la fin du mois de juillet, alors que Frank se trouvait à Kansas City. Il y revient sur la thèse de son livre tout en proposant des réflexions sur l’actualité de la pandémie de Covid-19, du mouvement Black Lives Matter, et de la campagne présidentielle.

 

Dans votre nouveau livre, The People, No, vous précisez d’emblée que votre histoire du populisme est délibérément non polémique. Vous insistez notamment sur l’ascendant culturel pris par le populisme dans le courant des années 1930, comme l’illustre le film Meet John Doe de Frank Capra (sorti en 1941 et connu en français sous le titre L’Homme de la rue3). Le populisme était devenu l’idiome dominant non seulement en politique, mais dans la culture américaine en général. L’objectif de votre livre était-il d’attirer l’attention sur le fait que le populisme tel qu’il a existé autrefois a désormais disparu de notre culture ?

Le populisme se porte mal, mais il n’a pas complètement disparu. Un populisme culturel à la façon des années 1930 réapparaît de temps à autre, mais il est désormais dissocié d’une sensibilité politique dite radicale, ou de gauche. Dans les années 1990, toutes sortes de cabinets de courtage ou de start-up technologiques se présentaient comme la voix des petites gens et les défenseurs de l’Américain moyen, de façon assez absurde. J’ai écrit tout un livre à ce sujet (One Market under God: Extreme Capitalism, Market Populism, and the End of Economic Democracy, Anchor Books, 2000) : on en rirait si on le relisait aujourd’hui.

Mon intention dans The People, No n’est donc pas de proposer une nouvelle interprétation des années 1930, et je ne fais qu’y rappeler ce qui était l’évidence même pour nos grands-parents. Car on pourrait croire que ces réalités n’ont jamais existé, tellement elles nous sont devenues étrangères. Aujourd’hui, parmi les libéraux (au sens américain du terme, c’est-à-dire les gens de gauche), comme dans nombre de journaux ou de magazines grand public, l’idée même d’évoquer « le peuple » est devenue suspecte. On considère qu’elle ouvre de façon quasiment automatique sur des propos racistes. Dans le livre, il me fallait marteler, exemples à l’appui, qu’autrefois la situation était exactement à l’opposé de ce que les libéraux surdiplômés croient aujourd’hui.

Un chapitre frappant de votre livre analyse une période clé pour l’anti-populisme, l’après-guerre. Il est alors porté par un certain nombre d’intellectuels américains obsédés par l’idée du « consensus », comme l’historien Richard Hofstadter ou le sociologue Edward Shils. Vous insistez sur le fait qu’un des concepts auxquels ils eurent recours pour discréditer le populisme est celui de « pluralisme ». C’est intéressant, parce que le terme est également utilisé par les critiques actuels du populisme – je pense notamment à l’essai de Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? (Premier Parallèle, 2016).

Tous les critiques contemporains du populisme utilisent ce terme. Ils considèrent que le populisme est le contraire du pluralisme, et c’est un héritage direct de ceux que j’appelle les « intellectuels de consensus4 ». L’une des thèses que je défends – on verra si elle parvient à convaincre – est que l’anti-populisme actuel descend directement de la théorie du consensus des années 1950.

Le pluralisme est un terme épineux, parce qu’il donne l’impression d’être une très bonne chose. C’est l’essence même de notre société, n’est-ce pas ? Le multiculturalisme, la grande mosaïque américaine… Mais ce n’est pas du tout de cette manière que l’entendent les intellectuels du consensus. Pour eux, le pluralisme consiste plutôt à réunir des élites représentant tous les secteurs de la vie sociale dans une grande salle de réunion, afin qu’ils trouvent, entre eux, des réponses à toutes les grandes questions du moment. Quand ils disent pluralisme, ils pensent à une sorte d’élitisme.

Des gens comme Richard Hofstadter, Daniel Bell ou Edward Shils écrivaient des manifestes pour leur génération, une génération d’intellectuels. Les années 1950 ont été une période d’expansion formidable dans les universités, avec une augmentation sensible du nombre de doctorats. Tout d’un coup, cette génération d’intellectuels prenait les commandes dans les universités, mais aussi dans les entreprises, où des économistes et des titulaires de MBA occupaient désormais les postes de direction, à la place des capitalistes héritiers. Et les mêmes prenaient aussi le contrôle des ministères, au Pentagone notamment. Et ces gens disaient – explicitement, dans le cas d’un Daniel Bell – : nous pouvons faire advenir une société bien ordonnée, nous pouvons réformer la société, et surtout, nous pouvons apporter la prospérité. Vous n’avez pas besoin de mouvements radicaux, vous n’avez pas besoin de mouvements ouvriers. Ce qu’il vous faut, ce sont des gens comme nous.

La thèse plus générale que je défends, non seulement dans ce livre mais aussi dans le précédent (Listen Liberal, Metropolitan Books, 20165), c’est que nous concevons la « classe professionnelle » (les cadres, les professions libérales, les diplômés) comme une classe d’experts désintéressés. Or ce sont des experts, mais pas désintéressés. Ils agissent régulièrement sur la base de leurs propres intérêts et de leurs intérêts de classe. Ils s’aident mutuellement. Ils refusent toute critique venant de l’extérieur. Ils se conforment à une orthodoxie professionnelle et excluent les points de vue dissidents, et ainsi de suite. Certains sociologues étudient ces phénomènes mais le lien n’est jamais fait entre cette compréhension sociologique et ses conséquences sur les politiques d’un parti, les Démocrates, où il est sans arrêt question de « professionnels ». Nous sommes pourtant confrontés, de façon toujours plus visible, aux conséquences de cet entre-soi. Dans la crise financière de 2008 par exemple, et aujourd’hui encore dans la gestion de la pandémie. La campagne électorale d’Hillary Clinton en 2016 fut un désastre, bien qu’elle ait été dirigée par les plus grands experts dans le domaine. Ces derniers pourtant ne paient jamais pour leurs erreurs : Hillary Clinton en a fait les frais, mais ses conseillers politiques sont sans doute de retour à Harvard ou dans une autre université.

Il me semble que vous traitez de deux formes d’anti-populisme. Vous évoquez d’ailleurs une « dialectique de l’anti-populisme ». D’un côté, il existe un anti-populisme de droite, conservateur, qui entend limiter l’interventionnisme économique et la redistribution de la richesse. De l’autre, un anti-populisme de gauche, libéral (au sens américain), celui de la classe professionnelle, qui voit le peuple comme menaçant son autorité intellectuelle et son expertise. Pour poser la question un peu brutalement, lequel des deux est le plus nocif ? Ou est-ce surtout la collusion entre les deux qui vous préoccupe ?

Il existe une responsabilité des deux côtés. Bien entendu, ce sont les conservateurs qui, à commencer par Ronald Reagan, se sont appliqués à défaire la social-démocratie américaine. Cela peut sembler insensé de parler de « social-démocratie » aux États-Unis, mais dans les années 1960, si vous étiez blanc et habitiez dans le Nord, vous viviez bien dans une social-démocratie, à peu de chose près. Il n’y a pas de doute que celle-ci s’est délitée à cause des conservateurs et de leur programme économique, la grande révolution néolibérale commencée sous Reagan, voire sous Carter.

Mais on ne peut parler de cette transition sans évoquer l’échec absolu de l’autre bord à résister. C’est l’histoire de ma vie. J’ai l’impression d’avoir réécrit sans cesse le même livre… La présidence de Barack Obama a été si frustrante et décevante que beaucoup de gens de gauche se sont mis à élaborer diverses théories simplement pour lui trouver des excuses. Un commentateur expliquait ainsi qu’on ne pouvait se montrer trop déçu par Obama, parce qu’après tout, la fonction présidentielle n’est pas particulièrement puissante aux États-Unis !

À l’inverse, lorsque les conservateurs arrivent au pouvoir, ils foncent. Leurs ambitions outrepassent considérablement leur force réelle. Ils remportent souvent les élections de justesse, comme Trump en 2016, qui a perdu le vote populaire à plusieurs millions de voix près. Mais même sans victoire claire, une fois au pouvoir, ils gouvernent comme s’ils étaient Franklin Roosevelt. Ils écrasent toute opposition. Alors que les membres de ma famille politique manquent de conviction et de détermination : ils refusent d’utiliser leur pouvoir et abdiquent sans cesse. Je pense à Barack Obama et à ses difficultés pour faire adopter Obamacare, la réforme de l’assurance maladie : quel fiasco ! Les Républicains au Congrès l’ont roulé. C’est pour cela que j’ai ressenti le besoin de comprendre les raisons profondes des échecs de Clinton puis d’Obama – justement parce que, à les écouter, ils n’ont pas échoué.

Il vous arrive d’analyser la politique en termes de classes sociales. Mais, dans ce livre, vous suggérez que la notion de peuple, notamment à son heure de gloire dans les années 1930, transcende les clivages de classe. Vous citez le critique littéraire Kenneth Burke expliquant en 1935, à un public largement communiste, que la gauche devait insister non sur l’« ouvrier », mais sur le « peuple », car ce dernier terme est positif et porteur d’espoir, tourné vers l’avenir plutôt que le passé. Quel rapport voyez-vous entre une politique axée sur le « peuple » et une politique qui, à l’instar du marxisme ou du socialisme, se fonderait sur la classe ouvrière ?

Les populistes originaires (ceux du People’s Party de la fin du xixe siècle) ont bien utilisé le terme de peuple pour parler de la classe ouvrière, mais l’idée qu’ils se faisaient de la classe ouvrière était extrêmement large. Beaucoup plus large que la définition marxiste. Ils incluaient les petits entrepreneurs, et aussi, il faut se le rappeler, beaucoup d’agriculteurs, donc de propriétaires. Selon la définition marxiste, ces derniers ne feraient évidemment pas partie du prolétariat…

L’une des manières les plus intéressantes de décrire le populisme nous vient de la secrétaire d’État au Travail de Franklin Roosevelt, Frances Perkins, qui estimait nécessaire de demander quels groupes le gouvernement doit servir. Auparavant, dans les années 1890, le gouvernement était au service du business, sans aucun doute. Les revendications des populistes portaient sur leurs difficultés économiques : ils se plaignaient de perdre leurs fermes, d’être criblés de dettes. Et les économistes leur répondaient : et alors ? Tout cela n’a rien à voir avec le gouvernement. Le rôle du gouvernement, c’est d’assurer une monnaie stable pour Wall Street. Dans les années 1930 encore, l’American Liberty League, un groupe d’hommes d’affaires opposés à Roosevelt, incitait l’État à rejeter la responsabilité de la crise économique sur les petites gens. Or Frances Perkins dit précisément le contraire : le gouvernement existe pour servir le peuple. Et ce n’est pas un terme technique qui se limite au prolétariat. Le gouvernement est censé nous servir tous, pour le plus grand bien de tous. Cela peut sembler vague, mais en réalité, c’est révolutionnaire.

Où figure le socialisme dans votre histoire ? Votre livre est-il une réponse à la question « Pourquoi le socialisme n’existe-t-il pas aux États-Unis6 ? »

Le parti socialiste américain a plus ou moins pris la relève des populistes. Quand le système populiste est mort, nombre de ses leaders ont rejoint le Parti socialiste. Et les socialistes ont trouvé des appuis dans les mêmes endroits que les populistes, comme l’Oklahoma, etc. Mais la vision états-unienne du socialisme n’a jamais été suffisamment large. Leurs quelques succès ont été sans commune mesure avec ceux des populistes. Le populisme fut plus étendu, plus proche aussi de la vision du New Deal. Mais je n’étudie pas l’échec du socialisme aux États-Unis. D’autres l’ont fait avant moi.

Dans le milieu universitaire notamment, on observe un regain d’intérêt pour le socialisme. Bernie Sanders a compté pour beaucoup dans ce renouveau, et il existe désormais des groupes socialistes sur les campus, une presse socialiste…

Je suis ravi que le mot ait perdu ses connotations négatives, et je souhaite à ces mouvements beaucoup de succès. Mais ils restent très minoritaires. Et je regrette que le mot populisme ait été, dans la dernière décennie au moins, complètement dévoyé.

Vous citez plusieurs fois l’historien et écrivain Christopher Lasch, et votre travail se rapproche du sien à plusieurs égards. Les deux termes qui structurent l’œuvre de Lasch sont le populisme, d’une part, et le progressisme, de l’autre. Le progressisme est assez proche de ce que vous appelez le « libéralisme », notamment dans Pourquoi les riches votent à gauche. Lasch insistait notamment sur l’opposition entre la confiance dans l’avenir des progressistes, et la vision du monde plus réaliste des populistes, reconnaissant l’inévitabilité des pertes et des défaites. Êtes-vous d’accord avec son point de vue ?

Christopher Lasch est l’un de mes héros, mais je n’accepte pas tout ce qu’il a dit et écrit. Il a également changé d’opinion à plusieurs reprises au cours de sa vie. Mon premier livre, The Conquest of Cool, est d’ailleurs directement inspiré d’un livre de Lasch, The Culture of Narcissism (Norton, 1979)7. Je pense pourtant que le populisme est un mouvement réellement optimiste. Pensez à ces populistes des années 1890, et à la façon dont ils se sont opposés aux pouvoirs établis – c’était une lutte désespérée. Il y a de l’optimisme là-dedans. Et au passage, ce n’est pas forcément un optimisme que je partage. Un homme comme Bernie Sanders, par exemple, est encore porteur de cette énergie. Beaucoup de gens autour de lui ont cette foi dans les gens ordinaires. Mais à titre personnel, cela m’est désormais difficile.

Je me demande si l’idée de Lasch n’est pas seulement que le populisme se méfie de l’optimisme (et du progrès), mais aussi qu’il prend appui sur une sorte de conservatisme culturel. C’est l’enjeu de cette opposition qu’il fait entre les populistes et les progressistes à la John Dewey. On ne trouve pas trace de cette idée dans votre livre.

Non, ce n’est pas une thèse que je défends. Charles Postel, dans un livre merveilleux (The Populist Vision, Oxford University Press, 2009), fait une étude détaillée de la culture populiste. Ici au Kansas, certains populistes étaient les athées du village. D’autres étaient des chrétiens évangéliques, et il y eut aussi des disciples enthousiastes de Robert Ingersoll, un écrivain et orateur de la fin du xixe siècle, champion de l’agnosticisme. Prenez l’exemple de Mary Elizabeth Lease, que je mentionne dans le livre. C’est elle qui a lancé le mouvement populiste au Kansas. Elle encourageait les agriculteurs à cultiver moins de maïs et à se révolter davantage. Le Kansas City Star la retrouve en 1931, à Brooklyn, alors qu’elle est retraitée, pour un long entretien. Elle présente ses héros, et il se trouve qu’elle est passionnée par la théorie de l’évolution. Elle est fâchée que William Jennings Bryan s’y soit opposé8. Elle soutient qu’Einstein est le plus grand génie de tous les temps, et explique comment il lui a ouvert l’esprit… Le populisme est donc un mouvement qui a su inclure toutes sortes de gens.

Un autre ouvrage auquel je retourne souvent est le classique de Lawrence Goodwyn, Democratic Promise: The Populist Movement in America (Oxford University Press, 1976). Comme Lasch, Goodwyn estime que le populisme a représenté un apogée de la démocratie américaine, et que tout ce qui l’a suivi est une forme de déclin. Après la publication de cette étude, Goodwyn a écrit de nombreux articles dans lesquels il se demande comment bâtir un mouvement populaire de masse. Il était également fasciné par le mouvement syndical des années 1930, et s’était beaucoup impliqué dans le mouvement des droits civiques. La question qui l’intéresse est : comment forme-t-on de tels mouvements ? Il conclut que c’est extrêmement difficile, et que ces mouvements ne mènent que rarement à des succès. Un concept important qu’il avance dans ce contexte est celui de « patience idéologique » : quand on milite, on travaille avec des gens qui ne connaissent pas le jargon. Ils n’ont probablement pas fait d’études universitaires. Ils n’ont pas de bonnes manières. Ils n’ont pas votre expérience bourgeoise. Il faut alors faire preuve de patience, leur permettre de développer leurs convictions et leurs idées, de construire un mouvement.

À l’heure actuelle, nous faisons tout le contraire. Il existe une sorte de libéralisme de la réprimande. Avec la pandémie, cette tendance s’est accentuée. Nous autres libéraux passons notre temps à réprimander, à faire la morale, à ceux qui ne portent pas de masques par exemple. L’idée centrale de Goodwyn a complètement disparu. On peut avoir affaire à des gens ayant toutes sortes de points de vue, et il n’y a pas lieu d’adopter une position moralisatrice à leur égard. Personnellement, je me sens « libéral » sur bien des questions sociétales, et il me serait difficile de m’impliquer dans un mouvement de gauche qui ne le serait pas également. Mais il faut trouver le moyen de prendre des positions fermes sur ces questions tout en faisant preuve de patience idéologique. Sinon, nous aurons perdu la partie.

Le coronavirus pourrait-il, selon vous, représenter un nouveau chapitre dans l’histoire de l’anti-populisme ?

Tout un discours soutient que les pays dirigés par des populistes, comme Trump ou Jair Bolsonaro, sont les plus éprouvés par le virus. Ce n’est pas forcément exact factuellement, mais c’est un bon slogan pour les journaux. Les mêmes commentateurs soutiennent qu’il faut non seulement respecter la science, mais faire preuve d’une révérence automatique à l’égard de la science. Au premier abord, je suis tout à fait d’accord : je ne souhaite pas tomber malade, et je compte bien suivre les recommandations sanitaires et porter un masque. Mais la science ne nous a pas toujours bien servis. Accorder un pouvoir dictatorial à quelque groupe que ce soit, y compris les médecins, serait dangereux. Quand la pandémie a commencé, beaucoup ont commencé à dire que c’était la fin du populisme, qui est une glorification de l’ignorance humaine et soutient que nous ne devrions pas écouter les médecins. Or ce n’est pas vrai : les premiers populistes n’étaient en aucune façon antiscience ; ils avaient une autre conception du rapport entre la science et les gens, et nous faisons comme si cela n’a jamais existé.

Dans les années 1930, des gens issus directement de la tradition populiste – des agriculteurs, des syndicalistes – ont créé des coopératives médicales. L’une d’entre elles, fondée par un syndicat agricole dans l’Oklahoma, est restée comme un modèle. Les agriculteurs locaux payaient un tarif annuel, ils siégeaient au conseil de direction, et ils recrutaient les médecins. Ils ont créé un hôpital mutualiste, très moderne, qui a parfaitement bien fonctionné. Ils pratiquaient une médecine préventive, qui n’était pas la norme à l’époque. Qui s’est opposé à eux et a tenté de les arrêter ? L’American Medical Association (AMA, l’association professionnelle des médecins). Les scientifiques leur refusaient le droit de s’organiser eux-mêmes.

Cette bataille a opposé les agriculteurs aux médecins. Mais ce n’était pas parce que les agriculteurs mettaient en doute l’avis des médecins ou trouvaient la médecine mauvaise. Ils souhaitaient simplement un rapport différent au pouvoir médical, à la profession médicale. C’est ce que revendique le populisme, mais c’est une histoire que personne ne veut entendre.

Vous avez parlé d’une culture de la réprimande : s’applique-t-elle pour vous aux débats sur l’antiracisme qui ont suivi le mouvement de protestation consécutif au meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis ?

D’un côté, je pense que « Black lives matter » est l’un des meilleurs slogans populistes de tous les temps. Voyez les dizaines de milliers de gens qu’il a fait descendre dans les rues. D’un autre côté, je n’ai aucune sympathie pour le pillage ou pour les incendies volontaires. Ce sont des actes honteux, et je ne soutiendrai jamais un mouvement de gauche qui affirmerait que de tels moyens sont nécessaires.

Black Lives Matter a réveillé un sentiment incroyablement puissant. Ce n’est pas encore du populisme, mais si ses animateurs visent un peu plus large seulement et se mettent à développer une critique du capitalisme, nous y serons. On en note les prémices d’ailleurs, des gens qui parlent de loyers intenables, de la montée du chômage… Si le mouvement prenait cette envergure, il deviendrait très puissant. On constate au passage que le milieu des grandes entreprises et de la finance, « Corporate America », a très bien compris ! On assiste à l’émergence d’un capitalisme « woke9  » qui prend soin de s’identifier au mouvement et de s’habiller de morale tant qu’il est encore temps.

Quelles chances voyez-vous pour qu’une administration Biden, si le candidat démocrate Joe Biden était élu, renoue avec une dimension populiste ?

C’est possible. Je ne sais pas ce qu’il faut penser de Biden. Il a le plus mauvais bilan de tous les caciques démocrates encore actifs. Mais il a le soutien de Bernie Sanders, et de nombreux hommes et femmes politiques pour lesquels j’ai de l’estime. Donc qui sait ? Je pense en tout cas que nous aurons bientôt la réponse, car il me semble probable qu’il l’emporte.

Propos recueillis par Michael C. Behrent

  • 1.Thomas Frank, The Conquest of Cool: Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, Chicago, University of Chicago Press, 1997.
  • 2.T. Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, trad. par Frédéric Cotton, Marseille, Agone, coll. « Contre-feux », 2008.
  • 3.Sur le populisme du cinéma de Frank Capra, voir Renaud Beauchard, « Adieu Pottersville : le civisme contre l’aliénation progressiste », Esprit, octobre 2016.
  • 4.Le terme anglais « consensus historians » désigne une école d’historiens américains des années 1950, qui, à l’encontre des tendances populistes et marxisantes de l’époque précédente, ont entrepris de minimiser le rôle des conflits politiques et idéologiques dans l’histoire américaine pour insister sur le fond de valeurs communes qui sous-tend ces clivages. Richard Hofstadter (1916-1970) est considéré comme le chef de file de ce courant, même si son travail va au-delà de la seule thèse du consensus. Frank étend cette idée du consensus à tout un ensemble d’intellectuels de l’après-guerre.
  • 5.En français : T. Frank, Pourquoi les riches votent à gauche, trad. Étienne Dobenesque, Marseille, Agone, coll. « Contre-feux », 2018.
  • 6.Allusion au livre de l’économiste Werner Sombart paru en 1906. Sur le socialisme américain, voir Alice Béja, « La classe américaine », Esprit, octobre 2016, et Michael C. Behrent, « Bernie Sanders, un socialiste américain », www.esprit.presse.fr, 28 mars 2020.
  • 7.En français : Christopher Lasch, La Culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances, trad. Michel Landa, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2018.
  • 8.William Jennings Bryan (1860-1925), homme politique du Nebraska, fut trois fois le candidat démocrate à la Maison Blanche (1896, 1900, 1908) notamment avec le soutien du People’s Party, dont il était très proche. En 1925, il avait critiqué les théories de Darwin lors du « procès du singe » (Scopes Monkey Trial), intenté à un professeur du Tennessee qui avait évoqué l’évolutionnisme devant sa classe.
  • 9.Faisant référence à la culture « woke » – un courant antiraciste et antisexiste qui se considère comme « réveillé » de ses préjugés.

Thomas Frank

Thomas C. Frank, est un journaliste et essayiste américain. Cofondateur et rédacteur en chef du magazine The Baffler, il est surtout connu pour être l’auteur de plusieurs livres sur la société américaine contemporaine.

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