Photographie de pancartes ségrégationnistes dans une station ferroviaire d’Afrique du Sud, prise par Ernst Cole vers 1972.   https://hs.mediadelivery.fi/img/1920/14c8599a2c4f450099807138eb5c4e22.jpg, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=114181193
Photographie de pancartes ségrégationnistes dans une station ferroviaire d'Afrique du Sud, prise par Ernst Cole vers 1972. https://hs.mediadelivery.fi/img/1920/14c8599a2c4f450099807138eb5c4e22.jpg, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=114181193

La justice transitionnelle, au-delà de la vengeance

Les périodes qui s’ouvrent après un conflit meurtrier ou une guerre sont marquées par une demande de justice et un impératif de paix. La justice transitionnelle ambitionne de répondre à ces deux besoins en préservant l’unité morale de la communauté politique. La Commission de la vérité et de la réconciliation en Afrique du Sud est un bel exemple de justice transitionnelle qui laisse, malgré tout, des sentiments d’amertume quant à son effectivité politique.


« Tous ceux qui ne sont pas comme nous, nous voulons nous venger d’eux et les couvrir d’injures. »
Friedrich Nietzsche1

Comment faire face au désir de vengeance au lendemain d’une guerre ? La question hante toutes les zones post-conflit : l’Europe en ruine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Balkans et le Rwanda cinquante ans plus tard, la Colombie, le Congo, le Haut-Karabagh, le Soudan, Gaza ou encore l’Ukraine. Ces immenses territoires prennent tous la forme de forêts sèches, ravagées par le feu. Une fois les flammes éteintes, chaque arbre nécessite une attention particulière. Certains sont abîmés, d’autres fendus ou entièrement calcinés. C’est donc arbre après arbre qu’il s’agit de s’arrêter pour que ces paysages ne soient plus seulement le reflet de la destruction. Individu après individu, pour qu’ils traversent les émotions liées à la perte. Parmi ces émotions intenses et au long cours, le désir de vengeance souvent surgit.

L’objectif de cette réflexion n’est pas de disqualifier d’emblée ce phénomène. Après le crime, le désir de vengeance est souvent intimement lié au besoin de justice. Fondamentalement ambivalent, il prend diverses formes. Il ne s’agit donc pas ici de porter un jugement sur des individus qui n’ont besoin ni de conseils, ni d’un regard surplombant. Distinct de l’appel à la vengeance qui s’exprime sur le plan politique pour justifier l’agression à venir, le désir de vengeance ne peut assurément pas être réduit aux usages stratégiques du passé2. Le but est plutôt de s’interroger sur les capacités d’une société à accueillir ce désir quand le crime a pris des proportions massives.

Loin d’être purement théorique, cette réflexion s’ancre dans l’observation concrète de zones post-conflit depuis plus de vingt ans. L’évolution de ces zones est déterminée par des contextes singuliers, mais traversés par le même dilemme : celui de la paix et de la justice. C’est précisément pour tenter de dépasser ce qui apparaît souvent sous le seul angle de l’alternative (paix ou justice) que nombre d’initiatives internationales sont prises sous le label de la « justice transitionnelle ». Leur ambition explicite est de cheminer à la fois vers la paix et la justice3.

A priori, les notions de vengeance et de justice transitionnelle s’opposent fondamentalement dans leur finalité et leurs méthodes. Leur relation est cependant plus complexe qu’il n’y paraît. Pour le montrer, cet article se concentre sur la Commission de la vérité et de la réconciliation, en Afrique du Sud, souvent considérée comme un cas d’école. Pour comprendre la portée, mais aussi les limites d’une telle conception, la réflexion s’inscrit dans la durée, considérant qu’après des violences de masse, on ne compte pas en années, mais en générations4. D’où l’importance de s’interroger : le désir de vengeance, quelles que soient les formes qu’il prend, est-il transmis de génération en génération ?

Après-guerre : transformer « la vengeance des peuples »

Au lendemain d’un conflit international ou intercommunautaire, la justice pénale au sens classique du terme se révèle le plus souvent impossible. L’appareil judiciaire est en ruines (comme au Rwanda en 1994) ; une amnistie, relative ou généralisée, découle des négociations avec le régime criminel (comme en Afrique du Sud après l’apartheid) ; les violences s’étendent sur plus d’un demi-siècle (comme en Colombie après 2016). Autant de circonstances qui empêchent de répondre aux attentes légitimes des victimes. Comment, dans ces conditions, lutter contre l’impunité – punir donc, sans se venger ? La question se pose aujourd’hui en Syrie, où certaines victimes du régime de Bachar Al-Assad expliquent leur « envie de tuer » les tortionnaires retrouvés, priant même de rester en vie assez longtemps pour voir le dictateur devant un tribunal et ainsi, « obtenir vengeance5 ».

Que ce soit à Damas ou ailleurs, la promesse de voir un jour surgir l’historien « chargé de la vengeance des peuples » tyrannisés ne suffit pas6. Les acteurs de la justice transitionnelle sont-ils mieux placés pour assurer ce rôle ? Tous décrivent en tout cas leur action comme un combat contre « le poison de la vengeance  » dénoncé dans Ainsi parlait Zarathoustra. Au-delà de la grande diversité de leurs profils et de leurs engagements, ces acteurs partagent une même conviction : en se vengeant, on ne se fait pas justice, du moins pas une justice compatible avec la nécessité de réduire le degré de violence qui gangrène tout contexte post-guerre.

Ils s’inscrivent en cela dans le sillage de nombreux philosophes (voir l’article de Justine Lacroix dans ce numéro). Parmi ces philosophes, Paul Ricœur consacre nombre de pages au risque de vengeance. Pour lui, l’appel à la vengeance s’épuise à rétablir un équilibre impossible, la souffrance infligée ne supprimant en rien la souffrance subie. À ses yeux, seul l’acte de justice permet de suspendre le désir vindicatif. La sanction ne rend certes pas la vie. Mais elle déclare publiquement que l’accusé est coupable et reconnaît tout aussi publiquement la victime comme être offensé et humilié, c’est-à-dire « exclu du régime de réciprocité par ce qui fait du crime l’instauration d’une injuste distance7 ».

Sous cet angle, le ressentiment est essentiellement perçu comme une voie sans issue. Il ne règle rien et ramène sans cesse le sujet au passé qui l’accable. Sous son emprise, les souvenirs sont réduits à des fixations douloureuses qui, loin de dépasser le deuil, empêchent de se projeter. À ce sujet, Ricœur oppose de manière symétrique la vengeance qui emprisonne l’individu dans les chaînes de son passé et le pardon qui le délivre et permet que la vie continue. Il précise toutefois que celui qui pardonne n’ignore pas le désir de vengeance, mais parvient au contraire à le dépasser. La décision de ne pas se venger ne peut effectivement être prise que parce que le désir de revanche est bien présent.

Dans la même lignée, Hannah Arendt explique que, contrairement à la vengeance qui ne fait que réagir automatiquement à une transgression, le pardon dépend d’une décision de la volonté : « Le pardon est la seule réaction qui ne se borne pas à ré-agir mais qui agisse de façon pleinement nouvelle et inattendue, non conditionnée par l’acte qui l’a provoquée et qui, par conséquent, libère des conséquences de l’acte à la fois celui qui est pardonné et celui qui pardonne8. » Dans cette logique, ce qui constitue véritablement un obstacle à la paix sociale réside non pas dans le désir de vengeance, qui surgit presque immanquablement à la suite de l’injustice, mais dans l’esprit de vengeance.

Cette perspective est reprise, non sans nuances, dans l’ouvrage Between Vengeance and Forgiveness de Martha Minow, professeure de droit à l’université Harvard. Cet ouvrage paraît en 1998, au moment même où le domaine de la justice transitionnelle s’affirme comme un champ d’études à part entière9. Martha Minow souligne elle aussi le caractère ambivalent de la notion de vengeance : l’élan qui la sous-tend est légitime et doit être reconnu comme tel, mais la pratique d’une vengeance brute et sans médiation doit à tout prix être maîtrisée. D’où l’importance, pour elle, de mettre en place des scénarios institutionnels (procès, commissions de la vérité, réparations) qui puissent canaliser la colère et le ressentiment des victimes vers des formes qui ne reproduisent pas le préjudice.

La Commission de la vérité et de la réconciliation : faire du clair avec de l’obscur

La Commission de la vérité et de la réconciliation, créée en Afrique du Sud, demeure l’une des illustrations les plus emblématiques en la matière. Elle se réunit pour la première fois le 16 décembre 1995 et remet son rapport final le 31 octobre 1998. Pour son président, l’archevêque anglican Desmond Tutu, la Commission offre une troisième voie qui ne relève ni de l’oubli, ni de la vengeance. Cette conception est décrite dans la nouvelle Constitution sud-africaine, qui appelle à la réconciliation entre les peuples d’Afrique du Sud par la compréhension et non la vengeance, par la cicatrisation des plaies et non les représailles, par l’ubuntu (le pardon) et non la rancune10.

La Commission est un organe civil indépendant constitué de dix-sept commissaires représentatifs de l’échiquier politique. Elle est divisée en trois comités respectivement consacrés aux violations des droits humains, aux amnisties et à la réhabilitation des victimes. Elle n’est pas un tribunal et ne peut donc ni juger, ni absoudre. Son objectif est d’encourager les aveux, de susciter les contritions, l’expression des victimes et le pardon. La mise en place de la Commission repose sur une démarche thérapeutique, selon laquelle il importe avant tout de favoriser la guérison des blessures liées à l’apartheid. C’est en ce sens que Desmond Tutu appelle à restaurer l’unité morale de la communauté politique, sans en écarter certains de ses membres. Pour lui, cela ne signifie pas que les victimes soient mises sur le même plan que les coupables, mais que ces derniers ont le droit de raconter leur histoire, de justifier leur politique et de rendre compte de leur point de vue.

Cette approche est extrêmement exigeante pour tous ceux qui ont souffert dans leur chair ou dans leur entourage11. Elle repose en grande partie sur l’héroïsme et la légitimité de Nelson Mandela, posé en modèle. « En sortant de prison, explique Desmond Tutu, Nelson Mandela n’a pas proféré de mots de haine et de vengeance. Il nous a tous étonnés par sa volonté de pardonner et de réconcilier. » Et de poursuivre : « Les souffrances qu’il a endurées lui ont conféré une autorité et une crédibilité que rien d’autre ne pouvait lui accorder12. »

Bien que l’archevêque du Cap se place dans un registre religieux, sa posture est avant tout pragmatique. La Commission est le fruit d’une âpre négociation entre le Parti national qui avait fondé le régime d’apartheid et le Congrès national africain (ANC). Le deal est explicite : la vérité contre l’amnistie. Desmond Tutu le concède sans détour : si certains négociateurs avaient insisté pour que tous les auteurs de crime soient traduits en justice, les parties ne seraient pas parvenues à signer un accord. La vengeance est dès lors stigmatisée pour des motifs non seulement moraux mais aussi – et surtout – politiques. Pour le président de la Commission, la société peut poser des actes de réparation, tels qu’ériger des monuments et inaugurer des plaques commémoratives en l’honneur de héros tombés en luttant contre l’apartheid, mais de telles initiatives ne doivent pas présenter « un caractère diviseur, chauvin et vindicatif  ». Le but est, dit-il, de « nous rassembler, de nous aider à nous souvenir de manière positive13. » Or, il est convaincu que la colère, la haine, la rancune, l’amertume et la vengeance « sont en relation avec la mort14 ». Son opinion est tranchée : la vengeance et ses « sentiments » connectés détruisent la vie et ne permettront pas aux Africains du Sud de vivre ensemble.

Les témoignages recueillis dans le cadre de la Commission confirment cet état d’esprit et reprennent à maintes reprises l’idée selon laquelle le pardon constitue une alternative à la vengeance. Le rapport final de la Commission reconnaît certes que le désir de vengeance est compréhensible sur le plan individuel15. Il souligne néanmoins que le principe de vengeance, personnelle ou collective, constituait l’un des ressorts clés de la violence sous le régime de l’apartheid et qu’il est dès lors fondamental d’enrayer cette spirale de la violence. Cette ambivalence explique une forme d’équilibrisme. D’une part, le désir de vengeance et la colère qui l’accompagnent ne peuvent être simplement réprimés sous peine de nuire à la réconciliation. D’autre part, la justice ne peut être assimilée à une rétribution pure et simple pour éviter le déchirement des communautés en présence. D’où la nécessité de concevoir une nouvelle forme de justice qualifiée de restaurative. Ce pari trouve-t-il un écho au sein de la population sud-africaine ?

La légitimité de Mgr Desmond Tutu et de Nelson Mandela est telle qu’elle explique, dans une grande mesure, pourquoi la plupart des victimes appelées à témoigner se distancient de toute forme de vengeance. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, Michael January, grièvement blessé lors d’une fusillade et sans emploi depuis lors, déclare en 1997 : « J’ai sans cesse prié Dieu de me donner la force d’affronter ces épreuves et le courage de pardonner aux hommes qui ont infligé ce désastre à ma famille. Ce pardon ne m’a pas été facile et, pendant de nombreuses années, j’ai rêvé de vengeance, en quelque sorte, de me venger d’une manière ou d’une autre, mais je peux désormais affirmer que le Seigneur Dieu, mon Sauveur, m’a donné la force de pardonner sans condition à ces hommes, qu’ils demandent ou non pardon16. » Le besoin de vengeance n’est pas nié. Il est présenté comme étant désormais transcendé.

Le consensus en faveur d’une transition qui favorise le rapprochement de tous les membres de la nation « arc-en-ciel » (bourreaux y compris) semble donc assez large. Il n’est pas pour autant total, puisque certaines victimes en appellent à la Cour constitutionnelle pour dénoncer une procédure permettant l’amnistie, même si celle-ci n’est pas générale mais conditionnée. D’autres, sans s’engager dans ces démarches, refusent de pardonner ceux qui ont tué les leurs. Cela étant, ce choix est justifié pour que « justice soit faite », sans jamais recourir au registre vindicatif. Ainsi, Nomasede Lizzie Denya, mère d’un sympathisant de l’ANC tué en 1990, déclare six ans plus tard : « Je veux que les coupables soient traduits en justice, car je ne leur pardonnerai jamais. Je ne suis absolument pas capable de pardonner ; même si je ne cherche pas à me venger, tout ce que je sais, c’est que je ne leur pardonnerai jamais, de toute ma vie17. » Quelques mois plus tard, Margaret Madlana évoque avec plus de précision la pulsion vengeresse qu’elle a ressentie après la mort de son fils, précisant qu’elle a même pensé à « empoisonner les enfants des Blancs » si elle en avait eu l’occasion18. Bref, l’association entre les notions de vengeance et de pardon (que celui-ci soit accordé ou refusé) transparaît tout au long des auditions.

Il importe de préciser que certains actes de représailles s’ancrent dans une colère qui semble dépasser le désir de vengeance. En témoigne l’attitude de Sikhumbuzo Mtimkulu, qui n’a que quelques mois lorsque son père, Siphiwo Mtimkulu, est enlevé, drogué, abattu et brûlé par la police de sécurité. Sikhumbuzo apprend la vérité sur le meurtre de son père dans le cadre de la Commission en 1996. Deux ans plus tard, Gideon Nieuwoudt, l’un des policiers impliqués, converti au christianisme, se rend au domicile des parents de Siphiwo Mtimkulu pour demander pardon à la famille réunie (parents, frère et fils de la victime). Accablée par quinze années de mensonges et de souffrances, la mère de Siphiwo refuse son pardon au tortionnaire. « Pour moi, il est trop tard  », explique-t-elle (ajoutant que « [p]our Dieu, il n’est pas trop tard »). Idem pour le père de Siphiwo. La réaction de leur petit-fils est quant à elle imprévue et nettement plus violente. Lors de la rencontre (qui est filmée en direct), Sikhumbuzo Mtimkulu attaque Nieuwoudt avec un vase et lui fracture le crâne. Les mots qu’il prononce plus tard pour expliquer son acte rappellent la douleur qui est la sienne : « Il n’arrête pas de nous mentir, de nous mentir. C’est pourquoi j’ai fait quelque chose pour montrer que je suis en colère. Et je ne pense pas que je lui pardonnerai. Lui, il est chez lui, à profiter de sa vie avec ses enfants. Qu’en est-il de nous dans tout cela ?19. » Cette colère n’a fait que se généraliser depuis lors.

Une génération plus tard : colère et amertume

Dans un article rédigé au moment de la Commission, Timothy Garton Ash salue le remarquable « travail de connaissance et de reconnaissance » de la Commission, précisant toutefois que « [l]es effets d’une commission de vérité ne se font pas sentir tout de suite20 ». Qu’en est-il en l’occurrence ? Trente ans après la fin des travaux de la Commission, les victimes sont pour le moins amères21. Même celles qui avaient soutenu la procédure à l’époque expriment une aigreur profonde et ce, pour deux raisons essentielles. D’une part, la plupart des recommandations mises en exergue dans le rapport final de la Commission n’ont tout simplement pas été mises en œuvre par les gouvernements sud-africains successifs. D’autre part, des documents officiels récemment déclassifiés ont révélé l’existence d’un accord informel conclu quarante-huit heures avant les élections de 1994 entre l’ANC et d’anciens responsables de l’apartheid pour éviter les poursuites judiciaires22. Cette annonce fut perçue comme une forme de trahison pour celles et ceux qui ont cru que le pouvoir politique s’était engagé à ne pas interférer dans les procédures judiciaires extérieures à la Commission.

Trente ans après la fin des travaux de la Commission, les victimes sont pour le moins amères.

La pression des familles est telle que le temps de l’impunité semble aujourd’hui compté. Ainsi, un groupe de vingt-cinq plaignants a déposé une requête inédite auprès de la Cour constitutionnelle en janvier 2025, pour dénoncer le fait que les dirigeants politiques aient systématiquement fait enterrer les poursuites recommandées par la Commission. Celle-ci avait en effet recommandé des poursuites dans plus de trois cents cas précis, mais à peine une poignée ont abouti à des procès. À l’époque de la Commission, Desmond Tutu avait justifié le compromis politique à la base de la transition proposée par le fait qu’il ne s’agissait nullement d’une amnistie généralisée.

En une génération, le glissement est manifeste. Prenons ici encore un exemple concret. En 1996, le témoignage de Nomonde Calata, veuve de Fort Calata, secoue le pays dans son ensemble. Après avoir décrit les mois de surveillance et de harcèlement qui ont précédé le meurtre de son mari, Nomonde Calata raconte en détail la nuit de la disparition, l’attente insupportable, puis l’identification du corps calciné et torturé (cheveux arrachés, doigts coupés, morsures de chien). Elle est ensuite submergée par le chagrin et pousse un cri de douleur qui interrompt momentanément l’audience. La salle reste silencieuse et Desmond Tutu finit par entonner l’hymne xhosa Senzeni Na ? (« Qu’avons-nous fait ? »), repris par les personnes présentes. Ce cri est retransmis à la télévision et souvent cité comme l’un des moments les plus marquants de la catharsis collective provoquée par la Commission. Quand l’avocat lui demande pourquoi elle veut connaître l’identité des coupables, Nomonde Calata répond qu’elle veut enfin comprendre et donner une explication à ses enfants, en particulier au plus jeune, né juste après le meurtre. Mais elle précise aussitôt qu’il ne s’agit nullement d’apprendre à ses enfants, « une fois grands, à se venger23 ». Ce témoignage confirme ce qui fut ici déjà mentionné. La plupart des victimes, au moment de la Commission, anticipent toute forme de stigmatisation basée sur le fait qu’elles pourraient favoriser la transmission de la haine à la génération suivante (cette crainte étant soulignée à plusieurs reprises dans le préambule de la Constitution intérimaire sud-africaine).

Il est frappant qu’une génération suivante, le fils en question, continue de chercher la vérité, mais sur un ton totalement différent. Lukhanyo Calata est l’un des acteurs clés devant la commission judiciaire Khampepe créée en 2025 pour examiner si les poursuites liées aux dossiers criminels transmis par la Commission à la justice (dont celui de son père) ont été empêchées. Contrairement à sa mère, Lukhanyo Calata ne prend à aucun moment la peine de se distancier à l’égard d’un éventuel désir de vengeance. Sa requête est formulée sous la forme de la responsabilité (accountability). Dénonçant une trahison de l’État, il rappelle le « prix à payer » qui leur fut imposé dans le cadre de la Commission (en acceptant que nombre de criminels puissent sortir libres après les auditions) et depuis lors, en raison du pacte secret qui fut conclu entre l’ANC et les anciens généraux de l’apartheid24.

Au-delà de ce seul cas, la colère et le ressentiment se sont assurément transmis – et sans doute renforcés – d’une génération à l’autre. Mais la nécessité d’écarter le soupçon de vengeance ne pèse plus sur les épaules des descendants des victimes. Loin de tout registre moral ou religieux, la bataille est désormais procédurale. Plutôt que de s’exprimer sur la possibilité d’un pardon, prélude à la réconciliation, il s’agit de dénoncer la défaillance de l’État25.


L’exemple de la Commission de la vérité et de la réconciliation rappelle que les conséquences de la violence continuent de ronger les êtres et les communautés. Dans le cas sud-africain, le désir de vengeance fut initialement perçu comme une pulsion qui, bien que compréhensible, devait être combattue coûte que coûte. Il s’agissait de la dompter et de la transcender au plus vite. Une génération plus tard, la rancœur s’impose. Cette évolution ne résulte pas seulement d’une volonté vengeresse, ni des limites de la Commission en tant que telle. Elle découle aussi de ce qui suivit ou, plus précisément, ce qui ne suivit pas la Commission. Aux yeux des témoins toujours vivants et de leurs descendants, les promesses faites à la fin de l’apartheid ne furent pas tenues.

Cette leçon devrait être prise en compte par les tenants de la justice transitionnelle, qu’il s’agisse d’institutions internationales ou d’organisations non gouvernementales. Partout, les mécanismes de justice transitionnelle continuent d’être présentés comme autant d’antidotes au « spectre de la violence vengeresse26 ». Partout, la tension entre paix et justice penche résolument du côté de la paix. Les besoins de justice ne sont pas niés, mais ils ne sont pas prioritaires. Sans stabilité, il est vrai, les acteurs de terrain ne peuvent rien entreprendre. Il n’en demeure pas moins que l’impunité prolongée alimente de manière quasi mécanique le risque de représailles. Le cas sud-africain le démontre : loin d’être un monstre mortifère, le désir de vengeance trahit la défaillance des institutions.

  • 1. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra [1883], Paris, Flammarion, 2026, p. 143.
  • 2. Voir Véronique Nahoum-Grappe, Du rêve de vengeance à la haine politique, Paris, Buchet-Chastel, 2003.
  • 3. Voir Sandrine Lefranc, Comment sortir de la violence ? Enjeux et limites de la justice transitionnelle, Paris, CNRS Éditions, 2022.
  • 4. Voir Valérie Rosoux et Aline Cordonnier, “Intergenerational transmission of stigma in the aftermath of mass atrocities” [en ligne], Global Studies Quarterly, vol. 6, no 1, 2026, ksag025.
  • 5. Nayef Al-Abizeid cité par Hélène Sallon, « Syrie : la condamnation de responsables du régime Al-Assad, un test pour la justice transitionnelle du pays » [en ligne], Le Monde, 12 août 2026.
  • 6. Pour reprendre la célèbre diatribe de Chateaubriand contre le despotisme napoléonien : « Lorsque […] tout tremble devant le tyran, […] l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire » (François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Paris, Le Livre de Poche, 1973, p. 647).
  • 7. Paul Ricœur, Le Juste, Paris, Seuil, 1995, p. 199-201.
  • 8. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p. 271.
  • 9. Martha Minow, Between Vengeance and Forgiveness: Facing History After Genocide and Mass Violence, Boston, Beacon Press, 1998. Voir aussi Ruti Teitel, Transitional Justice, Oxford, Oxford University Press, 2000 et Priscilla Hayner, Unspeakable Truths: Transitional Justice and the Challenge of Truth Commissions, New York, Routledge, 2011.
  • 10. L’ubuntu est un code de conduite reposant sur le respect de l’homme et de ses conditions de vie. L’influence de ce type de précepte s’explique dans une large mesure par le caractère profondément religieux de la population sud-africaine.
  • 11. Voir Richard Wilson, The Politics of Truth and Reconciliation in South Africa: Legitimizing the Post-Apartheid State, Cambridge, Cambridge University Press, 2001 et Lætitia Bucaille, Le Pardon et la rancœur. Algérie-France, Afrique du Sud : peut-on enterrer la guerre ?, Paris, Payot, 2010.
  • 12. Desmond Tutu, Il n’y a pas d’avenir sans pardon, Paris, Albin Michel, 1999, p. 44-45.
  • 13. Ibid., p. 69.
  • 14. Ibid., p. 157. Sur l’identification de la vengeance à l’aigreur et au ressentiment, voir Ira Gäbler et Andreas Maercker, “Revenge after trauma: Theoretical outline”, dans Michael Linden et Andreas Maercker (sous la dir. de), Embitterment: Societal, Psychological, and Clinical Perspectives, Vienne/New York, Springer, 2011, p. 42-69.
  • 15. Commission de la vérité et de la réconciliation d’Afrique du Sud, Truth and Reconciliation Commission of South Africa Report, vol. 1, 1998, chapitre v, § 55, p. 117-118.
  • 16. Comité des amnisties, Le Cap, 31 octobre 1997.
  • 17. Comité des violations des droits humains, Queenstown, 23 juillet 1996.
  • 18. Truth and Reconciliation Commission of South Africa Report, vol. 5, 1998, chapitre ix, § 48, p. 380.
  • 19. Documentaire de Mark J. Kaplan, Where Trust Lie: South Africa, Bullfrogfilms, 1999 (traduit par nous).
  • 20. Timothy Garton Ash, « La Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud », Esprit, décembre 1997, p. 55 et p. 61.
  • 21. J’ai personnellement observé cette amertume en 2011 et 2012 dans le cadre d’enseignements donnés à la Nelson Mandela Metropolitan University à Port Elizabeth. Sur ce sujet, voir David Backer, “Watching a bargain unravel? A panel study of victims’ attitudes about transitional justice in Cape Town, South Africa”, International Journal of Transitional Justice, vol. 4, no 3, 2010, p. 443-456.
  • 22. Voir Marianne Thamm, “Declassified document shows ANC were favourable to offering indemnity to apartheid-era crimes” [en ligne], Daily Maverick, 16 août 2026.
  • 23. Voir le témoignage de Nomonde Calata dans Truth and Reconciliation Commission, Human Rights Violations, Submissions – Questions and Answers, Date: 16.04.1996, Name: Nomonde Calata, Day 2 [en ligne].
  • 24. Le rapport final de la Commission indique que 849 amnisties furent accordées sur les 7 112 demandes reçues.
  • 25. Marianne Thamm, “In the name of our father – Lukhanyo Calata’s devastating testimony to Khampepe Inquiry” [en ligne], Daily Maverick, 15 février 2026.
  • 26. Discours de Ján Kubiš, représentant spécial de l’ONU pour l’Irak, New York, 9 novembre 2016 [en ligne].