Un roman anti-guerre

Dans Guerre et pluie (Gallimard, 2024), Velibor Čolić raconte l’exil d’un soldat déserteur, qui fuit le champ de bataille avec le rêve de gagner la France et d’y devenir écrivain. À travers les errances de son protagoniste, l’auteur relève le défi d’écrire l’insoutenable anatomie de la guerre, avant de narrer une guérison par l’exil et l’écriture.


« Il faut être l’homme de la pluie et l’enfant du beau temps. »
René Char

Il y a longtemps que la liste présentée aux élections européennes de 1994, L’Europe commence à Sarajevo, est reléguée aux oubliettes de l’histoire. Demeure cependant la question que Velibor Čolić posait en ouverture de sa Chronique des oubliés : « Peut-on écrire après Sarajevo1 ? » La réponse – croire en la littérature – s’exprime puissamment dans sa trilogie publiée dans la collection « Blanche » : le Manuel d’exil (2016), Le livre des départs (2020) et Guerre et pluie (2024). On retrouve la même posture dans les deux derniers volets : « J’ai toujours détesté ce que la plupart des gens adorent. Le sable, la mer, le soleil, les enfants, la patrie, la nation, la famille, Noël et le café au lait. » Les nationalistes, populistes et autres « psychopathes » de tout bord en prennent pour leur grade : « La terre est toujours la terre, seuls les idiots peuvent appeler ça la patrie. »

Alors qu’à l’Est et au Moyen-Orient, Thanatos poursuit sa danse macabre, Guerre et pluie souligne : « Quand on perd la guerre, on ne gagne pas forcément la paix. Par contre, si l’on perd la paix, on a la guerre à coup sûr. » Et chaque guerre est une défaite, une défaite de tous : « La défaite n’est pas seulement sur le champ de bataille, la défaite est la disparition complète et totale de l’humanité. Et peut-être encore plus chez les vainqueurs que chez les vaincus. » Au cœur du livre, un « journal de guerre chaotique », à la fois hommage aux « gens sans importance  » et radiographie de l’« âme souffrante » du narrateur – improbable soldat de l’armée croate de Bosnie, éperdu de littérature, qui se rêve en « Hemingway des Balkans ». Un roman anti-guerre.

« L’histoire est écrite par les vainqueurs. Le peuple tisse les légendes. Les écrivains imaginent. Seule la mort est indéniable2 », écrivait Danilo Kiš. Velibor Čolić relève le défi d’écrire l’insoutenable anatomie de la guerre : le quotidien des tranchées, le bruit infernal et les destructions aveugles, les maisons carbonisées, les morts, « des mouches, puis des vers et des fourmis. La pourriture va bientôt arriver. Avec une puanteur terrible. Et c’est tout ». Les soldats ? « La guerre ne transforme pas les jeunes en héros. Elle les transforme en ivrognes. » L’ennemi ? « Fort, aveugle, ivre. » L’histoire ? Une route « pavée de cadavres ». La guerre ? « Une grande poubelle. » Encore une question : « Combien de destins à jamais brisés, combien de morts et de violence ? »

Et un jour de juillet 1992, alors que les « canons jouent Chostakovitch », jeter sa kalachnikov dans les eaux de la Bosna. La pluie pour seul allié, prendre le chemin de l’exil un rêve d’enfant en poche : devenir écrivain… en France. Au temps passé (re)composé du soldat succède le temps sans passé au futur incertain d’une existence en fuite. Slavonski Brod, Zagreb, Munich, Paris, Rennes. Le soldat déserteur devient réfugié, « homme-ombre, un homme sans patrie et sans visage », partageant le destin de tous les réfugiés : « devenir et rester invisible », un stylo à la main. Rennes – ou est-ce la langue française ? –, « ma nouvelle terre ». La boucle est alors bouclée et renvoie au premier volet de la trilogie, le Manuel d’exil. Il faut alors (re)lire la première partie du troisième volet pour comprendre la nécessité de cette réécriture d’un passé retrouvé pour, cette fois vraiment, laisser derrière soi les camarades morts, des blessures non cicatrisées, une enfance aux temps de Tito et une « Bosnie qui n’a pas de pays » (Chronique des oubliés).

Guerre et pluie livre le roman d’une guérison : « Une langue blessée et une guerre qui sort sur sa peau. La maladie comme addition des ombres. » L’histoire d’une grave maladie auto-immune qui suscite chez l’auteur « une sorte de connexion intime » entre ses souvenirs douloureux et son « moi d’avant-guerre qui rejette la langue française. Et qui veut à tout prix rester dans sa langue maternelle ». D’où la nécessaire réécriture d’assemblages jazzy de séquences-textes précédemment publiées mais en traduction (dans Les Bosniaques. Hommes, villes, barbelés, en 1993 et la Chronique des oubliés, 1994). Le passage du journal au roman parachève le processus d’enracinement dans la langue française en lui offrant de nouveaux accents. Il en va ainsi de « coquelicot », à la fois « mot rouge », « mot soleil », « mot arc-en-ciel », « mot chemin », « mot chaman », « mot coq », « mot magique », mais aussi rose entre les jambes de Marie (Le Livre des départs). Velibor Čolić habite sereinement « une langue dans laquelle [il est] installé comme dans un appartement de location. Et le loyer [qu’il] paie, ce sont [ses] livres  ».

  • 1. Velibor Čolić, Chronique des oubliés. Bosnie 1992-1993 [1994], trad. Mireille Robin, Paris, Les Éditions du Rocher, coll. « Motifs », 2018.
  • 2. Danilo Kiš, Encyclopédie des morts. Nouvelles [1983], trad. Pascale Delpech, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1985, p. 162.

Guerre et pluie
Velibor Čolić

Gallimard, 2024
288 p. 22 €