Les épreuves de la guerre civile Sous la dir. de Quentin Deluermoz et Jérémie Foa

À travers cette étude éclectique et interdisciplinaire, on devine chez Quentin Deluermoz et Jérémie Foa l’ambition de leur projet, qui n’est pas d’en tirer des lois comportementales et des vérités invariables, mais des indices communs, des éléments récurrents qui nous éclairent sur l’homme et ses réactions par-delà les situations de temps et d’espace.


À travers la multiplicité des regards historiques et nationaux, ce projet ambitieux tente de sonder la nature des relations qu’entretiennent les hommes plongés dans ce type particulier de guerre qui confronte les civils entre eux, met face à face voisins, amis et familles, jusqu’à déstructurer l’ensemble de la communauté. Dans cette perspective, les contributeurs nous replacent dans l’Angleterre révolutionnaire du xviie siècle et la Chine en pleine révolte des Taiping, on retrouve la résistance civile des Colombiens, otages des belligérants, les revendications de la Commune en 1871, de l’Ukraine après la révolution d’Octobre et du Liban déchiré d’hier. La situation de la France du xvie siècle précipitée dans les guerres de religion retient particulièrement l’attention, parce qu’elle propose un concentré des maux vécus par les communautés et une synthèse des réponses qu’elles leur apportent.

Jérémie Foa, qui vient de publier une étude très fouillée sur les massacres de la Saint-Barthélemy en 1572 à partir d’archives notariales1, nous fait sentir à nouveau les tourments et la barbarie d’une époque qui s’imaginait humaniste. Le doute mine les valeurs de la société entière, car douter, c’est apprendre à survivre : la défiance sauve de la mort annoncée, de même qu’une inquiétude continuelle permet d’identifier les traîtrises. L’autre, l’ancien ami, devient une menace potentielle, un inquisiteur déguisé. Dans ce contexte émerge une nouvelle sémiologie de l’appartenance, de l’identité commune, supposée pallier les troubles du sens commun. Une existence incertaine s’offre aux civils, où pour éviter d’éveiller l’attention il faut savoir s’effacer derrière sa fonction sociale, demeurer dans le superficiel, tout en enquêtant sur chacun, catholiques et protestants, afin de ne pas être dénoncé et massacré. La guerre civile démaille chaque liaison de l’ancienne communauté, reconfigurée en espace de délation et de répression. Cette découverte de la fragilité des évidences antérieures, de la relativité absolue des normes, des expertises et des habitudes engendre un chaos collectif. La structure humaine se décompose comme une vieille soie. Les critériums du passé sont démasqués, l’individu fait l’expérience du vide, de la fausseté, de la faillite des vérités qui ordonnaient les rouages de la concorde. Le pacte invisible des convenances qui permet une vie aplanie et domestiquée se réveille à la façon d’un volcan et brûle les dernières illusions. L’ordinaire prend des teintes inquiétantes, le fantastique semble engendrer la réalité de la guerre. On sait combien l’arbre des pendus paraît un poirier chez Jacques Callot.

Le sens commun évaporé, il ne reste que l’absurde et la raison voilée, le questionnement sur ce qui est déclaré ou tu, murmuré ou suggéré. La frontière qui sépare les discours implicite et explicite devient floue. Il s’agit d’apprendre à déchiffrer cette réalité qu’on ne reconnaît plus parce que les règles de vie commune ont changé, au point qu’il est impossible de discriminer espace social et espace intime, lieu de combat et lieu de vie. Thucydide avait déjà observé cette curieuse modification des référents : la guerre civile fractionne et reformule le monde sensible, que ce soit la perception qu’on a du temps, de l’espace ou plus spécifiquement encore de la langue, où deux usages des mots sont en concurrence, deux exégèses inconciliables qui restituent les doctrines adverses. Avec cette fracturation sémantique, le consensus langagier vole en éclats. Réversibilité des mots, inversion et dédoublement des référents aux significations antagonistes (paradiastole), instabilité et corruptions verbales sont les conséquences du renversement des valeurs.

C’est que deux « conceptions de la légalité » s’opposent, rappelle Quentin Deluermoz, citant l’exemple de la Commune de Paris de 1871. Le temps révolutionnaire crée une rupture avec l’ordre antérieur, qu’il cherche à arrêter pour réactiver la temporalité fantasmée d’un passé à venir (1789, 1848), de même l’action des fédérés tente de rebaptiser, de réifier, voire d’éradiquer la mémoire des lieux et leurs symboliques, sur le modèle de leurs adversaires. Ce travail de transfert et de détournements sémantiques ne va pas sans difficulté ; il achoppe aux aspirations pacifiques de la communauté, qui a besoin de stabilité et qui fuit les distorsions pour revenir à ses rythmes de normalité. La guerre civile a pour effet de réinventer le mode collectif, d’instaurer une nouvelle dynamique, ce qui est détruit renaît sous une forme nouvelle, le paradigme communautaire forcé d’évoluer incite les hommes à surmonter ces crises pour élaborer d’autres modes de partage et d’émancipation. Une redistribution des ordres collectifs et individuels émerge. Survivance et mutation s’avèrent le propre de l’humain.

À travers cette étude éclectique et interdisciplinaire, on devine chez Quentin Deluermoz et Jérémie Foa l’ambition de leur projet, qui n’est pas d’en tirer des lois comportementales et des vérités invariables, mais des indices communs, des éléments récurrents qui nous éclairent sur l’homme et ses réactions par-delà les situations de temps et d’espace. La lecture de cet ouvrage nous convainc de l’existence de ces homologies, présentes dans les usages de la langue, dans les attitudes et les déguisements sociaux, elles rappellent le sens de la formule rabelaisienne : « Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes. »

  • 1. Jérémie Foa, Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélemy, Paris, La Découverte, coll. « À la source », 2021, et ma recension dans Esprit, juillet-août 2022.
Éditions de la Sorbonne, 2022
334 p. 30 €