Exilés, émigrés et agents russes. Une histoire chaotique d'Andreï Soldatov et Irina Borogan
Trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup
L’émigration russe, qui avait commencé dès la fin du xixe siècle, formée de Juifs voulant échapper aux pogroms et de révolutionnaires ou anarchistes de toutes obédiences, a pris une tout autre forme après le coup d’État bolchevique d’octobre 1917. Andreï Soldatov et Irina Borogan, deux journalistes d’investigation qui ont quitté la Russie en septembre 2020 après l’empoissonnement d’Alexeï Navalny, relatent l’histoire de la formation par le pouvoir soviétique, puis russe, d’une diaspora d’espions, de politiques ou d’oligarques au service de la mère-patrie. Cette nouvelle édition est enrichie par leur enquête sur les empoisonnements récents de Vladimir Kara-Murza et d’Alexeï Navalny, ainsi que sur l’émigration massive d’opposants russes depuis le début de la guerre en Ukraine.
Les auteurs racontent surtout le parcours d’espions devenus légendaires, comme Vassili Zaroubine, Nahum Eitingon ou l’Américain Jacob Golos, qui travaillait à New York pour le KGB. La traque parfois mortelle des émigrés « antisoviétiques » était menée par Iouri Andropov, qui dirigea les tchékistes pendant deux décennies. Puis vint l’éphémère espoir de libéralisation de Boris Eltsine, qui disait comprendre l’amertume de ceux qui avaient été contraints de quitter leur patrie : « Le mur qui a si longtemps séparé les Russes de l’étranger de leur terre natale a commencé à s’effondrer. Et il sera à jamais détruit. » Son héritier tentera de séduire la vieille émigration russe en réunifiant l’Église orthodoxe de l’intérieur, soumise au pouvoir, et la vieille Église « blanche » : selon Vladimir Poutine, « une diaspora forte ne peut exister qu’avec un État fort ».
L’invasion de l’Ukraine et la sévère répression de Poutine contre les opposants, les dissidents et les journalistes ont provoqué une autre vague d’immigration. Ces nouveaux émigrés partagent un haut niveau d’éducation, un état d’esprit libéral et le fait d’être originaires des grandes villes. Ils n’ont d’espoir de retour qu’à la condition d’une transformation de régime. Ils ont maintenu vivant leur lien avec le public russe en l’abreuvant d’informations non censurées sur Internet. Ils ne répètent pas ce qu’avait dit Lénine, exilé en Suisse au début de l’année 1917 : « Nous, les vieux, ne verrons pas la révolution. »