Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

Relancer le nucléaire ?

juil./août 2022

Avec Nucléaire. Stop ou encore ?, Antoine de Ravignan propose de resituer le débat autour du nucléaire dans un contexte où la question énergétique est devenue éminemment politique. Revenant sur la prédominance accordée en France au nucléaire, l’auteur montre comment elle y explique la timidité des investissements dans les énergies renouvelables, et plaide pour la mise en œuvre d’une « démocratie technique ».

Alors que la campagne présidentielle a vu les engagements en faveur d’une relance du nucléaire s’opposer à ceux en faveur des énergies renouvelables et de la sobriété, la question énergétique a définitivement changé de statut : de technique, elle est devenue politique. Pour respecter les objectifs de l’accord de Paris et contenir le réchauffement climatique entre 1, 5 et 2 degrés, les pays occidentaux doivent atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 (2070 pour l’ensemble du monde). Cette décarbonation suppose des transformations majeures de la production et de la consommation d’énergie, et pose d’importants défis sociaux – les Gilets jaunes l’avaient rappelé – et territoriaux. Ce livre replace le nucléaire dans la question énergétique au sens large. Il rappelle ainsi que la réduction drastique de notre dépendance aux énergies fossiles (plus de 60 % de notre consommation) est nécessaire, ce qui implique une évolution des usages, de l’organisation économique et sociale, même si l’articulation de la sobriété et de la justice sociale reste un impensé des politiques publiques.

À partir de cette perspective énergétique large, Antoine de Ravignan, journaliste à Alternatives économiques, spécialiste des questions environnementales, plonge dans l’univers du nucléaire avec pédagogie. Il décrit une exception française où, à l’origine, le nucléaire civil s’adosse au nucléaire militaire ; le choix résolu dans les années 1970, avec les chocs pétroliers, de faire du nucléaire le moyen prédominant de production de l’électricité en France ; le rôle des grands corps techniques de l’État dans cette orientation, au premier rang desquels les ingénieurs des Mines. Avec des réacteurs dont la construction s’est échelonnée dans les années 1970 et 1980 et dont la grande majorité atteint 40 ans, sans qu’une nouvelle génération d’équipements ait été mise en service, les modalités de prolongation impliquent des investissements majeurs, alors que les obligations de sécurité n’ont cessé de se renforcer depuis Tchernobyl et Fukushima. C’est aussi cette prédominance de la production d’électricité par le nucléaire qui explique le retard pris dans le déploiement des énergies renouvelables par rapport à la décision européenne de décembre 2008, dite « 3 fois 20 », qui prévoyait notamment une augmentation à 20 % de la part des énergies renouvelables. Un nucléaire vieillissant et peu de renouvelables, alors qu’il est nécessaire de produire plus d’électricité décarbonée pour sortir du pétrole et du gaz : telle est la situation.

L’auteur revient également sur la question des déchets nucléaires, et plus largement des combustibles usés. La France est aujourd’hui, avec la Russie, le seul pays à avoir choisi de retraiter ces fameux combustibles. La Chine pourrait les rejoindre, tandis que les États-Unis et le Royaume-Uni ont cessé de le faire pour des raisons de coûts et de risques. Le principal argument pour justifier ce recyclage, la réduction drastique du volume des déchets ultimes, est en partie un leurre. En effet, ces matières ne sont que partiellement réutilisables. Ne s’agit-il donc que de réduire le volume des déchets et donc le sentiment de dangerosité du nucléaire ? Critique de l’enfouissement profond, l’auteur insiste sur l’évolution des techniques de traitement, comme la transmutation.

« Sans nucléaire, ça va aussi… » Cette affirmation provocatrice permet à Antoine de Ravignan de rappeler toute une série de travaux portés par des institutions reconnues pour l’évolution de notre modèle énergétique à l’horizon 2050, incluant culture de la sobriété et montée en puissance des renouvelables. Chiffres à l’appui, il insiste sur le caractère compétitif des énergies solaire et éolienne et souligne que les coûts du nucléaire devaient inclure ceux du risque, du démantèlement et des mises à niveau des installations. Comme les écarts de coûts entre les scénarios de sortie du nucléaire et ceux de sa relance sont limités, la réponse à la question « Stop ou encore ? » ne se fonde donc pas seulement sur des arguments économiques. L’auteur réclame ainsi un débat public sur la stratégie nucléaire de notre pays. Ne serait-ce pas l’occasion de mettre en œuvre une « démocratie technique » ?


Nucléaire. Stop ou encore ?
Antoine de Ravignan
Préface d’Alain Grandjean

Les Petits Matins/Institut Veblen, 2022
336 p. 17 €

Lucile Schmid

Haut-fonctionnaire, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Lucile Schmid s'est intéressée aux questions de discrimination, de parité et d'écologie. Elle a publié de nombreux articles pour Esprit sur la vie politique française, l'écologie et les rapports entre socialistes et écologistes. Elle a publié, avec Catherine Larrère et Olivier Fressard, L’écologie est politique (Les Petits…

Dans le même numéro

Faire corps

La pandémie a été l’occasion de rééprouver la dimension incarnée de nos existences. L’expérience de la maladie, la perte des liens sensibles et des repères spatio-temporels, le questionnement sur les vaccins, ont redonné son importance à notre corporéité. Ce « retour au corps » est venu amplifier un mouvement plus ancien mais rarement interrogé : l’importance croissante du corps dans la manière dont nous nous rapportons à nous-mêmes comme sujets. Qu’il s’agisse du corps « militant » des végans ou des féministes, du corps « abusé » des victimes de viol ou d’inceste qui accèdent aujourd’hui à la parole, ou du corps « choisi » dont les évolutions en matière de bioéthique nous permettent de disposer selon des modalités profondément renouvelées, ce dossier, coordonné par Anne Dujin, explore les différentes manières dont le corps est investi aujourd’hui comme préoccupation et support d’une expression politique. À lire aussi dans ce numéro : « La guerre en Ukraine, une nouvelle crise nucléaire ? »,   « La construction de la forteresse Russie », « L’Ukraine, sa résistance par la démocratie », « La maladie du monde », et « La poétique des reliques de Michel Deguy ».