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Dans la tête de Viktor Orbán d'Amélie Poinssot

Le 27 juillet 2014, lors de son discours devant les participants à l’université d’été du Fidesz, l’Alliance des jeunes démocrates, le mouvement politique dont il a été l’un des fondateurs en mars 1988, Viktor Orbán annonce que la Hongrie rompt « avec les dogmes et les idéologies adoptées par l’Ouest » : « Le nouvel État que nous construisons est un État illibéral[1], un État non libéral. Il ne rejette pas les principes fondamentaux du libéralisme comme la liberté, mais il ne fait pas de cette idéologie l’élément central de l’organisation de l’État ; il inclut au contraire une approche différente, spéciale, nationale. » Que reproche-t-il aux démocraties libérales ? D’être désormais « incapables de maintenir leur compétitivité à l’échelle mondiale ».

Vingt-cinq ans plus tôt, le 16 juin 1989, le même homme, plus svelte, cheveux mi-longs, avait pris date avec l’histoire sur la place des Héros. La Hongrie, alors encore dirigée par les communistes – mais ceux-là s’appliquaient à mettre en œuvre la perestroïka et la glasnost proclamées à Moscou par Mikhaïl Gorbatchev – procédait à la réinhumation des martyrs du soulèvement de 1956. Le Parti socialiste ouvrier hongrois n’a pas été autorisé à prendre la parole, les familles des victimes s’y sont opposées. Orbán est presque un inconnu quand il s’approche du micro. La célébration est recueillie, volontairement sobre. Mais il réclame publiquement ce que personne n’ose demander : le départ immédiat des troupes soviétiques ! Il fonce « sans s’embarrasser de doutes et de discussions », écrit Amélie Poinssot, dans le portrait politique qu’elle dresse de lui dans la collection dirigée par Michel Eltchaninoff et Michel Parfenov.

Est-ce bien le même homme ? Orbán est une énigme, tant il semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse. Le Fidesz, à ses débuts, était « anticlérical, anti-autoritariste, libéral », et ses membres se définissaient comme des radicaux. Trente ans plus tard, ceux qui ne l’ont pas quitté prônent une Hongrie chrétienne, conservatrice, calfeutrée, hostile à l’Europe de Bruxelles, fermée aux migrants… Et cette Hongrie fait recette électoralement. Au moment de l’effondrement du bloc soviétique, Orbán et ses amis se dressaient comme des défenseurs de la vérité, pour « ne plus vivre dans le mensonge[2] ». Aujourd’hui, le gouvernement hongrois s’est assuré le contrôle des médias et sa communication ne recule pas devant les contre-vérités. Enfin, le Premier ministre hongrois ne craint pas de qualifier l’amiral régent Miklós Horthy d’« homme d’État exceptionnel » et d’« excellent patriote hongrois ». Cet homme, qui a exercé le pouvoir à Budapest du 1er mars 1920 au 15 octobre 1944 et fait adopter des lois antisémites en 1938, 1939 et 1941 pour complaire à Hitler[3], ne voulait-il pas faire réviser le traité de Trianon et revenir aux frontières de la « Grande Hongrie » ?

Amélie Poinssot suit les glissements qui ont permis à Orbán et à sa formation politique d’opérer un tournant conservateur : un usage déterminé des questions d’identité et de racines culturelles et religieuses, et notamment l’exploitation d’une angoisse propre à la Hongrie, celle d’un pays qui se vit comme menacé de disparition, une réinterprétation du passé… Le livre est précis, documenté et, surtout, écrit par quelqu’un qui connaît bien l’environnement de l’Europe centrale, pour avoir été correspondant de presse en Pologne pendant plusieurs années.

Orbán a donc beaucoup changé, mais on doit se demander s’il n’a jamais été intéressé par autre chose que le pouvoir. Il semble qu’il ait endossé à chaque étape de sa conquête les habits qui s’y prêtaient le mieux. Comme l’affirme l’un de ses biographes hongrois, József Debreczeni, c’est « un homme qui presque automatiquement croit à la véracité de tout ce qu’il considère comme politiquement utile pour lui ». L’idéologie l’intéresse peu comme fondement d’une politique, elle le passionne en revanche comme outil de manipulation. Ce qui compte, en toute chose, c’est l’usage qu’il peut en faire pour renforcer son pouvoir. Ainsi en va-t-il de l’Europe, dont il a bien compris qu’elle est l’une des très utiles figures de l’ennemi pour souder son électorat, mais dont il va bien se garder de sortir tant son pays engrange de subventions. Il sait qu’à Bruxelles, à Paris ou à Berlin, on s’insurge contre ses méthodes, mais qu’en tout état de cause, personne ne ferme le robinet des fonds européens qui arrosent la Hongrie ! « Le pays a touché, entre 2007 et 2013, 23 milliards d’euros de subventions de Bruxelles et va percevoir 25 milliards d’euros sur la période 2014-2020 », écrit l’auteure. En tapant sur l’Europe et sans en sortir, Orbán « maximise les gains » !

Tant que dure la manne européenne, le contrat qu’il offre à ses compatriotes est honoré : la prospérité économique contre l’asthénie politique, la stabilité sociale et la neutralisation des oppositions. En cela, Orbán ressemble à Recep Tayyip Erdoğan. Mais il va plus loin que le président turc qui s’est fait le chantre d’un islamo-libéralisme. Le Premier ministre hongrois mène une politique économique qui multiplie les coupes dans l’État social, au détriment des plus faibles. « Le modèle économique d’Orbán, écrit Amélie Poinssot, reproduit une vision archaïque de la société hongroise : une société de classes où les salariés bénéficient de très peu de protections et où les pauvres – majoritairement les membres de la communauté rom – sont maintenus dans leur pauvreté parce qu’ils sont considérés comme appartenant culturellement à cette catégorie. » Une vision que le président du Parlement, Laszló Kövér, précise : « Nous sommes une communauté politique, une communauté organique [nous soulignons], qui repose sur des ordres », autrement dit sur des hiérarchies sous-jacentes. Ce qui fait dire à la regrettée philosophe hongroise Ágnes Heller que le régime construit par Viktor Orbán opère une « reféodalisation », où le peuple fonde sa survie sur la loyauté au souverain. « Cet homme, dit-elle, n’a d’autre objectif que le pouvoir. Or c’est une motivation que l’on ne peut jamais satisfaire, donc c’est sans fin. » Et Gáspár Miklós Tamás, autre philosophe qui se souvient de l’époque communiste, de noter : « C’est un système qui bénéficie d’un soutien populaire très poussé… Il y a une grande apathie dans la société hongroise. J’observe une forme de soumission qui n’existait même pas sous Kádár. »

On aurait pu croire que le régime s’approchait du point de rupture en décembre 2018, lorsque des milliers de Hongrois – étudiants, salariés, militants politiques ou syndicaux, figures de la société civile – sont descendus dans la rue, non seulement à Budapest, mais dans les grandes villes de province. Ils protestaient contre les lois votées par le Fidesz au Parlement, étendant le total annuel d’heures supplémentaires que les entreprises peuvent demander à leurs employés de 250 à 400, avec la possibilité de ne les payer… qu’au bout de trois ans ! En janvier, les manifestants bloquaient des routes. Concluant son livre à ce moment-là, Amélie Poinssot voulait y voir, à contre-courant de ce qu’elle avait justement écrit à longueur de pages, le signe que la société hongroise n’avait pas dit son dernier mot. Mais ce louable optimisme de la volonté, qui venait après un examen lucide et solidement fondé de la situation, s’est trouvé malheureusement démenti par le résultat des élections européennes en Hongrie : le 26 mai dernier, le parti de Viktor Orbán réunissait, à lui seul, 52,44 % des suffrages.

 

[1] - Comme le rappelle Amélie Poinssot, «la notion de démocratie illibérale est apparue pour la première fois en 1997, sous la plume de l’essayiste américain Fareed Zakaria, dans la revue Foreign Affairs ». Elle était appliquée à la Russie de Boris Eltsine, à l’Argentine de Carlos Menem, à la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko et au Kazakhstan de Noursoultan Nazarbaïev.

[2] - L’expression est d’Alexandre Soljénitsyne.

[3] - Les déportations de juifs hongrois ne commenceront cependant qu’avec l’occupation de la Hongrie par les troupes du IIIe Reich, en mars 1944.

Actes Sud/Solin, 2019
192 p. 19,5 €

Jean-François Bouthors

Editeur, journaliste et écrivain, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Nuit de Judas (l’Atelier, 2008), Paul le Juif (Parole et Silence, 2011), Délivrez-nous de "Dieu". De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul, 2014), Comment Poutine change le monde (François Bourin, 2016), Nous, Français (L’Observatoire, 2018) et, avec Jean-Luc Nancy, Démocratie ! Hic et nunc (François Bourin, 2019).…

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Là où nos sociétés connaissent des tensions, là aussi travaille le langage. Le dossier d’Esprit (décembre 2019), coordonné par Anne Dujin, se met à son écoute, pour entendre l’écho de nos angoisses, de nos espoirs et de nos désirs. À lire aussi dans ce numéro : les déçus du Califat, 1989 ou le sens de l’histoire et un entretien avec Sylvain Tesson.