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Notes de lecture

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L'Ombre des heures d'Anne Dujin

novembre 2019

Dans son premier recueil d’une cinquantaine de poèmes, Anne Dujin crée un clair-obscur poétique saisissant, qui exprime toute l’ambivalence de notre rapport au temps, à la passion, à la maternité et au désir.

L’ombre des heures met d’abord en scène la confrontation de l’être à la nuit, la difficulté de l’affronter, de s’en extraire, mais surtout de trouver des mots pour la dire et la guérir. La voix poétique cherche à tisser ensemble les lambeaux restants des rêves effacés : « Il faut passer un jour/ pour tenter de prendre à la nuit/ la petite clé qu’elle te refuse. » Ainsi, nous voilà, oiseaux de passage, condamnés à traverser le jour pour affronter encore les mystères de nos nuits. Comment éclaircir son monde ? L’Ombre des heures décrit un sujet confronté à la crise du verbe : « Quels mots sont encore disponibles / pour accueillir / ce que j’ai entendu? », interroge la voix poétique, désolée devant la difficulté de trouver des mots justes, qui permettent à la fois de dire une expérience singulière et de s’extraire des usages communs. Anne Dujin semble regretter la standardisation du langage, dont les mots auraient pour beaucoup perdu leur charge curative : « Ils ne sont plus le paravent/ mélodieux derrière lequel/ d’habitude tu te caches/ pour la première fois/ peut-être, à ton oreille engourdie/ ils nomment les choses. »

La voix poétique fait le choix de l’introspection. Dans le théâtre de sa conscience, « elle a choisi d’entrer pour jouer/ tous les personnages à la fois ». Et c’est à cette voix qu’il incombe d’explorer le passé pour chanter les parts obscures de nos vies : « Ses mots rares donnent la réplique/ patiemment ils reviennent sur les passages/ où la voix toujours se brise. » La parole poétique est reconquête du passé, motivation du silence. Vivre, c’est ré-écrire, redire ce que l’on a été. Et cette quête est laborieuse : « La petite pièce claire tangue/ sous la violence des pleurs/ Je tourne dans le douloureux labyrinthe/ serrant fort dans ma main/ le fil transparent de la parole. » La parole, véritable fil d’Ariane, est un secours dans la quête labyrinthique de l’identité.

Tout au long du recueil, l’espoir de la joie retrouvée est placé dans la figure de l’enfant, qui incarne la candeur et la légèreté du vivant. « Êtres neufs », proches de leurs propres cœurs, les enfants sont la transparence, la conscience sans passé, sans « débris ». Et, face au marasme du monde, au fourmillement des villes, ils sont l’envol et l’extase. La voix poétique oppose les adultes, enracinés dans le bitume, et l’enfant qui se lance à la conquête des cieux, suivant une invitation nietzschéenne à la légèreté : « Tu les appelles en criant, et nous cherchons/ à te suivre, enfant du trottoir/ avalé par le ciel. » Dans cet enfant gît tout le désir d’une vie faite de sommets, de cieux et de solstices.

Dans L’Ombre des heures, la maternité est centrale : la femme enceinte est celle qui abrite en elle la vie enjouée, désirante, pure, une promesse de joie, pas encore fêlée par la tristesse du réel. Ainsi, la voix poétique n’hésite pas à raconter la première rencontre d’une mère avec son enfant : « Les deux boutons noirs/ de tes yeux accrochent/ mon regard encore incrédule », ou à exprimer la douleur d’avoir été séparé de l’être enfanté : « Sous mon visage il y a/ l’empreinte vivante encore/ laissée par ton visage/ lorsque tu nageais en moi. » La mère, fascinée, regarde l’enfant « recoudre le jour/ d’un fil de confiance et de courage ». D’abord située dans un présent illimité, la vie de l’enfant subit rapidement les premières pliures du temps : « Ta petite âme de coton se froisse/ sous les heures accumulées. » Nul n’échappe à la fuite en avant, au désir sans borne projeté sur l’avenir, et l’enfant ne reste pas éternellement dans l’ère de la légèreté : « Ton cœur est entré dans l’attente de la vie qui vient. »

Qu’est-ce que l’ombre des heures ? Celle qu’elles possèdent ? Celle qu’elles produisent ? Une perception solaire de la durée ? La menace de la mort ? « Et pourtant tu restes en alerte/ tu guettes l’ombre, qui annonce l’accident/ comme si tu devais/ un jour, payer un prix caché. » Mais l’ombre des heures pourrait aussi renvoyer au repos rassurant à l’ombre d’un arbre. L’ombre fait partie du réel, et c’est à la poésie qu’il revient de l’apprivoiser. Les mots d’Anne Dujin, patients et besogneux, déracinent les douleurs du passé pour replanter des « glycines » souriantes. Et c’est vers la transfiguration de midi, vers l’embrasement (presque claudélien) de l’être, qu’ils s’acheminent : « La fournaise qui leur brûlait/ le ventre depuis l’enfance/ éclate en pluie d’étoiles/ sur le trottoir assoiffé. »

L’herbe qui tremble, 2019
88 p. 13 €

Nicolas Krastev-McKinnon

Elève à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon, il étudie la littérature et la philosophie. Assistant de rédaction à la Revue Esprit (2019).

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