Raison d’amour de Pedro Salinas
Trad. par Bernard Sesé
De qui pourrait-on rapprocher cette œuvre, afin d’inviter le lecteur francophone à s’y plonger ? Éluard ? Certes, mais la frappe ici est plus acérée. Lorca ? Oui, mais avec quelque chose de plus tenu en brides. On l’aura compris, c’est une voix singulière que celle de Salinas, mais sa singularité est hantée par l’universel.
Saluons d’abord le courage de l’éditeur ! Cela ne va pas de soi de publier de la poésie étrangère, en version bilingue et, qui plus est, écrite par un homme, Pedro Salinas (1891-1951), bien moins connu, du moins en France, que ses compagnons de la Génération de 1927 : Federico García Lorca ou Jorge Guillén. De telles prises de risque sont rares, elles sont aussi le signe de la noblesse et de l’intelligence d’un catalogue.
Saluons aussi l’exceptionnelle qualité du traducteur, Bernard Sesé (1929-2020), dont on sait quelle fut et demeure l’importance comme passeur, et de la poésie et des grands mystiques espagnols : Thérèse d’Avila, Jean de la Croix ou Fray Luis de León.
Le titre de ce recueil pourrait paraître ronflant ou bien étrange. Nous sommes, en effet, tellement imprégnés de clichés romantiques assimilant l’amour à la seule passion que ce titre, Raison d’amour, pourrait sembler pour le moins oxymorique. Or il n’en est rien ici. C’est même là le grand mérite de ces poèmes que de donner à entendre, non des raisons d’aimer tel ou tel être ou objet, mais, avec force et clarté, que le fait d’aimer n’est pas ce qui fracture le monde ou en isole une qualité mais, au contraire, ce qui l’ordonne, l’établit avec justesse et en pressent l’unité : « Plus loin que la vague ou l’écume, / l’amour cherche son tréfonds. /Cette profondeur où la mer /a fait la paix avec son eau. »
Oui, on entend ici une profonde quête d’unité dans chacun de ces poèmes sobres autant qu’ardents, élancés mais parfaitement rythmés. Et donc rien qui s’apparenterait à un évitement du réel dans le flux d’une illusion lyrique : « Penser à toi cette nuit / n’était point te penser avec ma pensée, / seul, depuis moi-même. Avec moi, / amplement, le monde te pensait. »
Non seulement l’amour n’isole pas du monde, mais il est ce qui n’exclut rien. Ni le pressentiment de l’éternité dans la fugacité : « Sa fugacité, / du fin fond de notre âme, / nous l’appelons éternité », ni l’âpreté de la mort renforcée par l’amour : « Parce que je ne te verrai plus jamais, / Le jour où tu partiras, / toi ».
De même ces poèmes tressent, l’une avec l’autre, sensualité et mysticité, obscurité et lumière, nuit et aube, mais sans jamais, pour autant, effacer différences et oppositions : « Ce que l’on veut proche / est distance, faite des lieux, des années, des cieux ; / la distance c’est la lumière. Il faut la parcourir… »
De qui pourrait-on rapprocher cette œuvre, afin d’inviter le lecteur francophone à s’y plonger ? Éluard ? Certes, mais la frappe ici est plus acérée. Lorca ? Oui, mais avec quelque chose de plus tenu en brides. On l’aura compris, c’est une voix singulière que celle de Salinas, mais sa singularité est hantée par l’universel : « Monde, vérité de deux êtres, fruit de deux êtres, / vérité paradisiaque, pomme amère, / seulement gagnée en toute sa saveur / quand s’achèvent les virginités / du jour seul et de la nuit seule. »