José Ortega y Gasset. Penseur de l’Europe de Béatrice Fonck

La biographie de Béatrice Fonck, centrée sur la réflexion européenne du philosophe espagnol, arrive fort à propos pour réchauffer l’intérêt du public pour ce grand d’Europe, qui a écrit sur la métaphysique, sur le politique ou sur la technique.


Né à Madrid en 1883, José Ortega y Gasset, l’un des maîtres de la pensée libérale au xxe siècle, reste assez méconnu du public français. La biographie de Béatrice Fonck, centrée sur la réflexion européenne du philosophe espagnol, arrive fort à propos pour réchauffer l’intérêt du public pour ce grand d’Europe, qui a écrit sur la métaphysique, sur le politique ou sur la technique.

Élève des jésuites, admirateur de Descartes, Fichte et Renan, Ortega y Gasset rédige une thèse de doctorat sur les terreurs de l’an mil. En 1910, il est nommé à l’université de Madrid à la chaire de métaphysique. Entrepreneur institutionnel attaché à la diffusion de la connaissance pour former une opinion éclairée, il crée l’Institut des humanités, fonde des collections éditoriales, des revues (Faro, España, Europa, El Espectador, El Sol) et des journaux. Il encourage l’émancipation culturelle des femmes. Il enseigne en Espagne, en Argentine, en France et en Allemagne. Il entretient une correspondance parfois orageuse avec ses traducteurs, notamment l’Allemande Hélène Weyl.

En 1921, dans L’Espagne invertébrée, il se penche, non sans inquiétude, sur l’entrée virulente de son pays dans la modernité. Il fustige l’agitation catalaniste et critique le retard de ses compatriotes. Au problème espagnol, il assure que l’Europe est la solution. Vingt ans avant Hannah Arendt, il analyse l’irruption des masses dans la sphère politique dans son essai magistral La Révolte des masses, publié en 1930, qui connaît un succès impérissable. Ouvrage inachevé à sa mort en 1955, L’Homme et les gens offre une perspective sociologique sur l’homme à l’ère des masses et de la technique.

Chef de file du réformisme européen au début du xxe siècle, Ortega y Gasset est élu en 1931 député de l’Assemblée constituante au nom du Rassemblement au service de la République. Se démenant en faveur de la cause républicaine, désabusé par l’évolution du régime, il abandonne l’arène politique un an plus tard. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale lui fait pressentir un changement drastique dans la civilisation européenne, mais il ne sombre pas dans le décadentisme de Spengler. Les deux guerres ne l’éloignent en effet pas de son projet d’une Europe unie, qui prend la forme moins d’une structure fédérale que d’une Europe des Nations. Le 5 septembre 1949 à Berlin, alors que le sort de l’Allemagne vaincue se joue et que l’Assemblée du Conseil de l’Europe est installée, Ortega y Gasset prononce sa conférence « De Europa Meditatio quaedam », profession de foi européenne qui rencontre un écho considérable en Europe et qui reste un puissant héritage européiste.

Bien que nourri de pensée française, Ortega y Gasset déplore le legs de la Révolution française, qui a enraciné la radicalité insurrectionnelle en France et en Europe : avant 1789, la guerre ne vise pas à abattre l’adversaire, mais à trancher temporairement un conflit ; avec les révolutionnaires français, l’ennemi doit être implacablement écrasé et non plus seulement défait. L’Espagnol est en effet le témoin des deux conflits mondiaux qui disqualifient et déclassent l’Europe. Il réfléchit sur la guerre et sur le droit de la guerre, selon lui inefficace. Il soutient les alliés en 1915, mais reste fidèle à sa germanophilie culturelle. Il regrette l’impuissance de la Société des Nations dans l’entre-guerre.

Au cours de la guerre civile espagnole (1936-1939), Ortega y Gasset est contraint à l’exil, d’abord en France, puis en Argentine, enfin au Portugal. Son engagement en faveur de la cause républicaine dans les années 1930 sent le soufre pour les franquistes et l’Église catholique. Pourtant, il est plus anticommuniste qu’antifranquiste, ce qui explique, en partie, sa posture attentiste, après 1936, au sujet de la politique intérieure espagnole. Orgueilleux, malade, endetté, il souffre de n’être pas reconnu à sa juste valeur dans son pays d’origine. En exil en France, il est regardé avec méfiance par les intellectuels français, majoritairement pro-républicains. Il rentre en Espagne en 1946, où le régime franquiste le tolère et le laisse voyager, au plus grand bénéfice de son œuvre et de son aura.

Ortega y Gasset prononce sa dernière conférence à Vienne, avant de mourir à Madrid. Il a su raviver une fierté d’appartenance culturelle, dont l’Europe se sent encore aujourd’hui dépourvue.

Les Belles Lettres, 2023
480 p. 25,90 €