Étreintes d'Anne Michaels
Traduit par Dominique Fortier
Écrivaine éclectique, reconnue internationalement comme poétesse, mais aussi dramaturge, autrice de livres pour enfants et essayiste, la canadienne Anne Michaels invite dans Étreintes, son troisième roman, à une méditation lyrique autant que précise sur ce « passé » qui « existe en tant que moment du présent ». À travers quatre générations, dans des lieux divers et avec des allers-retours chronologiques, Anne Michaels effleure, par des métaphores, des aphorismes et des réflexions, ce que la guerre fait subir, ce que l’amour autorise ou répare, et ce qu’implique la transmission. La fluidité de la structure narrative, faite d’associations et de thématiques récurrentes, et le caractère insaisissable de la forme concourent à la charge émotionnelle de ce livre exigeant, construit en pointillé avec des silences et des blancs à compléter.
À partir d’une saga familiale centrée sur la femme, le récit met en scène quatre couples : Helena, une artiste peintre doutant de son talent, et John, jamais remis des blessures reçues dans les tranchées en 1917 ; leur fille Anna, professionnelle de santé dans des zones de guerre, et Peter, un chapelier marxiste originaire du Piémont ; leur petite-fille, Mara, médecin aux mêmes idéaux, et Alan, un photographe de guerre ; et, enfin, leur arrière-petite-fille, une autre Anna, et Aïmo, le fils de musiciens partis d’Estonie en 1980. Au cours d’épisodes disparates, souvent interrompus, les protagonistes se racontent : ce kaléidoscope narratif, composé de traumatismes pluriels, de fantômes personnels et collectifs, mais aussi de raisonnements et de maximes, transforme cette fiction en un long poème où les images importent plus que le caractère des héros ou la logique de l’intrigue. Leurs résonances se répondent d’un chapitre à l’autre, ouvrant un dialogue à travers le temps et l’espace.
John, qui a retrouvé son studio de photographie, voit des personnages absents des séances de pose apparaître sur les négatifs : en arrière-fond de la photographie qu’un jeune homme veut laisser en souvenir à son père, se dessine la silhouette de sa mère décédée. Un homme, revenu vingt ans après pour photographier le même endroit, explique qu’« on a besoin d’un appareil pour garder une preuve de ce qui n’existe plus pour que les autres puissent se le rappeler » ; Alan se dit hanté par la certitude que « la moindre de ses actions, la moindre de ses pensées était inadmissible ». Tous disent que les morts ne les quittent jamais, que les blessures infligées par la barbarie des conflits, loin de se cicatriser, se transmettent. Ils disent aussi que l’amour peut aider : John trouve refuge auprès de Helena, Alan aux côtés de Mara ; la mère du jeune homme continue à le protéger ; le paysage laisse une trace.
À ces témoignages d’ordre intime répondent des chapitres aux connotations plus politiques et scientifiques. Leur incursion, surprenante à un moment du récit davantage centré sur les retombées des relations familiales, n’est qu’une reprise d’un même mouvement, celui qui invite à ressentir la fugacité de l’existence. Marie Curie, au cours de dîners parisiens avec Paul Langevin, Pierre Curie et Ernest Rutherford ou lors de son séjour forcé à Highcliffe, reste une femme, confrontée comme les anonymes que sont Helena, Anna ou Mara à la difficulté de s’affirmer, d’être reconnue et d’aimer librement. Les parents musiciens d’Aïmo questionnent, à travers le lien entre transgression et innocence, la marge de liberté dans les décisions prises.
Les tentatives pour réconcilier savoir et connaissance, accepter l’incompréhensible, trouver dans l’art une source de consolation ou encore se réfugier dans l’amour deviennent autant d’espoirs malmenés, de sources de doutes. Est-il seulement raisonnable d’espérer survivre dans un monde fait de souffrances et d’injustices ? Même la nature peut s’avérer hostile, contribuer à l’incertitude, participer à la violence. « La mer était comme la mort », pense John qui se rappelle son grand-père marin, déposé sur la grève et reconnu grâce au motif sur son pull tricoté et à l’erreur sur la manche délibérément laissée par son épouse, comme le faisaient toutes les femmes de marins.
La beauté du roman, sa complexité aussi, tient en cette absence de repères, en cette sensation que l’histoire, sans réel début ni conclusion, ne fait que se répéter inlassablement, que recommencer comme un cycle sans fin. Les épisodes évoqués gardent un caractère elliptique, les idées émises ne sont jamais élaborées : tout reste fuyant et garde une part d’obscurité. « Arriver dans le souvenir d’un lieu où l’on n’est jamais entré et que pourtant on connaît dans sa peau » : ce sentiment qu’Anne Michaels attribue à l’amour est peut-être ce que le lecteur peut retenir de ces pages troublantes.