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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le pays du passé de Guéorgui Gospodinov

Trad. par Marie Vrinat-Nikolov

janv./févr. 2022

Après un texte dense, Physique de la mélancolie (Intervalles, 2015), et de plus courts récits ou nouvelles comme Un roman naturel (Intervalles, 2017) ou L’Alphabet des femmes (Arléa, 2014), tous aux prises avec les multiples facettes d’une existence éphémère, concentrés sur la saisie de fulgurantes images de plaisir dans un contexte empreint de tristesse, traversés aussi de doutes sur la lecture du monde et son évolution, ce nouveau roman de l’écrivain bulgare à être traduit en français s’attaque frontalement à la perception du temps.

En racontant comment le refuge dans un passé reconstitué se substitue à la réflexion sur un futur imaginable, il résonne comme un appel à la nostalgie pour des individus en quête d’identité comme pour des États confrontés à leur histoire. Inauguré par Gaustine, un psychiatre gérontologue qui s’occupe de patients souffrant de démence, le « virus » du passé, après avoir gagné les familles des malades, finit par frapper toute l’Europe et se transformer en phénomène politique. En termes poétiques, vibrants, humoristiques ou moqueurs, ce roman déroutant invite à un voyage dans les méandres de la mémoire, à une méditation sur la liberté de choisir et d’imaginer un destin, et plonge au cœur même de l’acte d’écrire et de la conversation entre fiction et réalité.

Né en 1968 à Yambol au sud-est de la Bulgarie et ayant grandi à Topolovgrad, une autre petite ville près de la frontière turque – le vécu au quotidien dans un environnement étroit lui est familier –, cofondateur en 1991 du Journal littéraire, écho d’une forme de postmodernisme, d’une critique du langage de l’idéologie communiste et d’un retour au récit de la « bulgarité », Guérogui Gospodinov, à la fois poète, scénariste, dramaturge et écrivain, s’impose vite comme l’une des figures majeures du monde littéraire national.

Le Pays du passé séduit par la fragilité de la vie qu’il incarne, l’empathie viscérale envers l’humain qui l’habite, l’errance dans une narration heurtée agissant comme un miroir grossissant. Il se déploie à la manière d’un labyrinthe où se croisent références aux mythes et aux classiques, chroniques de faits politiques, scènes de vie intimes, statistiques, commentaires médicaux et liens intergénérationnels. À travers une nébuleuse d’informations, de pièges posés pour saisir le passé – « c’est ainsi que je devins officiellement une sorte de trappeur du passé » –, plusieurs voix se font entendre, se confondent même, celle de Gaustine, déjà présent dans Physique de la mélancolie, et celle du narrateur, alias Gospodinov lui-même : « Je pourrai dire que je l’ai inventé précisément pour qu’il m’invente cette activité. »

La traque du passé commence par se jouer dans la clinique inventée par Gaustine pour permettre à ses patients de renouer avec les années préférées de leur vie grâce à la reproduction du décor et la restitution des odeurs de l’époque. Elle prend une autre dimension quand les pays décident d’organiser, chacun selon ses critères, un référendum pour déterminer la décennie où leurs concitoyens voudraient vivre. En filigrane se devine le portrait d’une enfance en Bulgarie et d’un cheminement vers la maturité, se dessinent à grands traits les conditions de vie sous le régime communiste et après sa chute, se démontent les rouages et les ambitions des sociétés occidentales.

Les faits explosent anarchiquement, mais l’intime et le collectif finissent par se réunir. Chaque entrée de personnage devient un récit en soi, chaque rappel d’événement est actualisé en mise en scène, chaque image, aussi anodine soit-elle, donne lieu à la réminiscence d’un temps autre. À travers la rencontre entre Monsieur N, abandonné peu à peu par sa mémoire et Monsieur A, l’agent chargé autrefois de le surveiller, transparaît tout un système de dénonciations, d’arrestations, de passages à tabac et de mises à l’index.

Fiction et réalité se répondent : pour les individus, il s’agissait de « créer un espace synchronisé avec leur temporalité intérieure » ; pour les pays, « maintenant (pour la première fois), le moment était venu de choisir un bonheur ». Avec un humour parfois tendre, souvent sarcastique et toujours ciblé, Gospodinov se livre à une relecture du xxe siècle et du début du xxie en racontant en détail la campagne qui, dans chaque pays européen, précède le référendum, avec des fake news, des « dealers du passé » qui travaillent sur commande et des figurants pour simuler meetings, manifestations ou reconstitutions d’événements. Le rêve d’une Europe, « avec des matins austro-hongrois, des nuits italiennes. La tristesse et sa force d’attraction, bulgares », s’avère chimérique. La carte de l’Europe post-référendum, les nouvelles alliances conclues, les objectifs des « diachronistes » qui ambitionnent une évolution naturelle du temps et des « synchronistes » qui veulent prolonger le maintien dans la décennie choisie, laissent augurer le renouvellement de sombres événements : « L’Europe est à un cheveu d’une seconde Première Guerre mondiale. »

Le narrateur a juste le temps de s’enfuir car il sait déjà ce qui va arriver. Gaustine indique sur une carte postale destinée au narrateur qu’il doit se rendre en 1939. L’écriture est le seul endroit où se réfugier et réconcilier des fragments d’une identité bousculée, l’unique moyen pour transformer en récits ce que l’on ne peut ni vivre ni oser faire. Car finalement, qui a inventé qui, dans ce roman : Gaustine, le narrateur, Gospodinov ? À moins que ce ne soit le lecteur lui-même ?

Gallimard, 2021
352 p. 23 €

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

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Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.