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Notes de lecture

Dans le même numéro

L’esprit malin du capitalisme de Pierre-Yves Gomez

décembre 2019

Cet ouvrage ouvre de nouvelles perspectives à la réflexion sur la critique du capitalisme financier. Il y est question de l’esprit du capitalisme, mais, pour l’auteur, celui-ci n’est ni une idéologie – ce qui ne l’empêche pas de déconstruire avec rigueur les présupposés du néolibéralisme –, ni une stratégie consciente de domination, malgré l’insatiable voracité des élites, mais la logique émergente d’un processus résultant d’une multitude de choix et de décisions qui, pris isolément, peuvent sembler rationnels. Ce que résume la métaphore des «  bâtisseurs sans architecte  », qui se fient à l’intuition «  qu’ils vont finalement découvrir un architecte invisible, mais inspirant, qui donnera sens à leurs efforts  ». Hélas, mur après mur, «  ils se rendent compte qu’ils construisent un labyrinthe dans lequel ils se perdent  ». Car «  l’Esprit insaisissable  » n’a pas plus qu’eux le plan des issues. Il ne leur reste «  qu’à poursuivre la construction en présageant confusément que seule leur propre disparition empêchera son expansion absurde  ». Appliqué à l’esprit du capitalisme, l’adjectif «  malin  » est ici à prendre en son double sens de rusé et de maléfique : il veut souligner à la fois la formidable résilience du système et son caractère insensé. L’un des points forts de l’analyse est de montrer que la spéculation n’est pas un aspect secondaire du capitalisme financier, mais son ressort même, la foi dans une «  transformation future suffisamment puissante pour effacer les dettes présentes  ». À l’origine du mouvement de financiarisation, on trouve en effet une nécessité sociale : «  sauvegarder le niveau de la rente de millions d’épargnants, retraités et autres infimes détenteurs de capital  ». L’économie capitaliste s’est engagée dans une course perdue d’avance pour maintenir les profits malgré le ralentissement de la croissance, en rognant sur les salaires et les acquis sociaux, en transformant en marchandise tout ce qui peut l’être et en hypothéquant l’avenir. L’accumulation des dettes n’est pas un accident, elle est inhérente à la logique d’un système dont l’équilibre repose toujours plus sur des espérances de gains. La promesse faite à chacun de pouvoir faire fructifier son capital, si modeste soit-il. L’auteur montre la dépendance du système à l’égard d’anticipations toujours plus incertaines, dont les mythes de la révolution numérique, la croyance inébranlable que les miracles du passé se reproduiront et qu’il n’y a pas de raison de douter que «  la science-fiction d’aujourd’hui soit la réalité de demain  ». En réalité, même si une partie de ces promesses se réalise, tout laisse penser que la croissance future ne permettra pas de rembourser ces dettes, sans parler du passif environnemental laissé aux générations futures. L’auteur se garde bien d’indiquer la sortie, il se contente d’affirmer sobrement que le monde futur «  ne sera pas en réalité celui que l’esprit du capitalisme nous laisse imaginer aujourd’hui  » et de mettre son espoir dans la multitude de ceux qui agissent et prennent la parole, au jour le jour, pour «  s’émanciper du labyrinthe spéculatif  » et donner du sens à leur travail.

Desclée de Brouwer, 2019
300 p. 17,90 €

Bernard Perret

Bernard Perret est haut fonctionnaire ; il a longtemps travaillé pour l'INSEE, pour ensuite se tourner vers les questions écologiques et de développement durable au sein de différentes instances (dont le Ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de l'Energie). Il est l'auteur de nombreux essais sur les politiques publiques, les liens entre économie et société, le développement durable (

Dans le même numéro

Quand le langage travaille

Là où nos sociétés connaissent des tensions, là aussi travaille le langage. Le dossier d’Esprit (décembre 2019), coordonné par Anne Dujin, se met à son écoute, pour entendre l’écho de nos angoisses, de nos espoirs et de nos désirs. À lire aussi dans ce numéro : les déçus du Califat, 1989 ou le sens de l’histoire et un entretien avec Sylvain Tesson.