Carte blanche à Hassan Hajjaj
Photographe anglo-marocain présenté dans les collections de musées prestigieux, Hassan Hajjaj est aussi un styliste recherché par les marques et un photographe de mode prisé des célébrités.
Jusqu’au 17 novembre 2019, la Maison européenne de la photographie consacre Hassan Hajjaj[1]. Photographe présenté dans les collections de musées aussi prestigieux que le Brooklyn Museum, le Victoria and Albert, le Guggenheim, ou le Los Angeles County Museum of Art, l’artiste anglo-marocain est aussi un styliste recherché par les marques et un photographe de mode prisé des célébrités. Les deux étages de l’institution parisienne dévoilent un univers qui se décline sur plusieurs supports (installations, vidéos, décoration, mobilier). La carte blanche donnée à deux artistes émergentes de la diaspora marocaine – Zahrin Kahlo du 11 septembre au 13 octobre et Lamia Naji du 18 octobre au 17 novembre – au même titre que la présentation d’objets dérivés (tapis, vêtements) participe de la transformation de la MEP, pour un temps, en Maison Marocaine de la Photographie. Deux dimensions essentielles structurent cette rétrospective : la représentation de la société marocaine et l’affirmation d’un cosmopolitisme personnel.
Le travail d’Hajjaj s’articule d’abord autour de la mise en scène du Maroc et de ses habitants. Des Kesh Angels (portraits de femmes vêtues de djellaba ou portant le voile), aux Gnawi riders (musiciens traditionnels) en passant par les Handportraits (portraits de femmes voilées), la population marocaine sert de guide à un corpus hétérogène de photographies. La vision d’Hassan Hajjaj s’exprime surtout dans les nombreux portraits de femmes. Voilées ou non, ces dernières portent des habits variés où les habits traditionnels créés par l’artiste côtoient des accessoires de grandes marques de luxe ou de sport. Prises en contre-plongée, elles posent à côté de leurs mobylettes ou font face, en groupe ou seules, à la caméra. Le remplacement de l’imagerie typique des séances de shooting de mode à Marrakech ou Casablanca (mannequins, vêtements) par la représentation de femmes marocaines portant des habits traditionnels pointe l’artificialité des images commerciales qui exploitent un décor et ignorent la population locale. Dans la dernière série regroupant des portraits et des photographies de rue, l’utilisation du noir et blanc marque une rupture formelle avec les œuvres exposées dans les salles précédentes, confirmant que la mise en scène choisie par l’artiste s’inscrit dans une volonté de redéfinir la représentation occidentale du Maroc.
Le cosmopolitisme de Hajjaj se manifeste d’abord par la filiation – revendiquée dans ses interviews – avec les grands photographes du continent africain. Si elles sont modernisées par l’apport décisif de la couleur et qu’elles s’appuient sur des objets caractéristiques de la culture populaire marocaine, ses photographies empruntent aussi au mode opératoire de Malick Sidibé. Cette filiation est visible notamment dans la galerie de portraits très réussie, My Rockstars, d’artistes célèbres comme Rachid Taha, Hindi Zahra ou Keziah Jones, mais aussi d’inconnus. Interprétant à sa façon la notion de diaspora, Hajjaj place ses modèles dans un décor de motifs symétriques et de couleurs vives. Véritable travail collaboratif, cette série lui permet d’affirmer son appartenance à une communauté transcontinentale. Les boites de conserve, de soda, d’harissa, de semoule apportent une unité formelle aux grandes compositions et leur donnent un relief en guident le regard sur des produits familiers, facilement identifiables. La dimension globale de la réflexion d’Hajjaj s’exprime enfin dans la confrontation directe avec le regard occidental : la vidéo U Lot, suivant une femme en hijab collant des affiches de femmes voilées dans Paris, interroge ainsi les zones grises du multiculturalisme. Tournée quelques jours après le vote sur l’interdiction du voile intégral, elle ouvre le débat sur les contours possibles de la reconnaissance « équitable » des individus et des groupes dans l’espace public.
Cette exposition introduit le travail d’un artiste dont les réalisations questionnent le rapport de l’Orient à l’Occident et de l’artiste à sa communauté. Tirant parti de son double héritage et de ses nombreuses expériences professionnelles, Hajjaj compose un univers singulier à l’intimité universelle. Ce faisant, sans se départir d’une empathie et en variant les supports, il congédie les lectures qui ne voient dans son travail qu’une expression visuelle kitsch. Si l’exposition constitue une rétrospective stimulante, on peut regretter le choix de reléguer au sous-sol les (quelques) tirages, perdus dans un coin et insuffisamment éclairés, de ses ainés (Sidibé, Keïta, Sakaly). On peut aussi s’étonner de l’absence de la vidéo Karima : A Day in the Life of a Henna Girl, qui aurait permis d’approfondir le travail de l’artiste sur les femmes marocaines en observant les correspondances entre différentes séries.
[1] Maison marocaine de la photographie. Carte blanche à Hassan Hajjaj, du 11septembre au 17 novembre 2019, Maison européenne de la photographie, Paris.