Pologne, la sortie de l’autoritarisme
La défaite du parti Droit et justice aux élections d’octobre 2023 permet d’envisager le rétablissement de l’État de droit en Pologne. Avec le boycott du référendum sur l’immigration proposé par le parti de Jarosław Kaczyński, ce résultat exprime le mécontentement de la société, qui a su trouver des relais dans les partis traditionnels.
Après huit ans d’autoritarisme, la défaite implacable du parti Droit et justice (PiS) de Jarosław Kaczyński, aux élections d’octobre 2023, a provoqué en Pologne l’euphorie attendue. La porte est enfin ouverte au rétablissement de l’État de droit et au retour positif dans l’Union européenne. « La construction méthodique d’un État autoritaire a été stoppée », écrit un intellectuel libéral. La participation a été plus importante que jamais, avec 74 % de votants, dont une majorité de femmes et une forte mobilisation de la jeunesse. Les trois partis de l’opposition démocratique (Coalition civique, la Troisième Voie et la Gauche) ont obtenu la majorité absolue à la Diète (assemblée nationale) avec 248 députés contre 194 pour le PiS et ses alliés et 18 pour l’extrême droite (Konfederacja). Au Sénat, la défaite est encore plus spectaculaire, avec seulement 34 élus du PiS, contre 65 du Pacte qui réunit l’opposition.
Dans son édition du 20 octobre, Gazeta Wyborcza, le principal quotidien national, présente l’événement comme le fruit d’« une gigantesque mobilisation » et d’un paradoxe : « Les huit années de règne du PiS, période de triomphe autoritaire, ont été une période de renforcement de la société civile polonaise. […] Une société forte, consciente et endurcie [qui] au dernier moment a lancé une grande charge et sauvé notre pays. » Cette analyse est partagée par beaucoup d’éditorialistes et de responsables politiques que j’ai rencontrés à Varsovie, une semaine après les scrutins. On me raconte les longues files d’attente aux bureaux de votes, la solidarité des jeunes qui apportaient du thé, des pizzas ou des couvertures aux personnes qui attendaient dehors pendant des heures. Une solidarité qui rappelait les grandes époques. « Il faisait chaud dans les rues froides », écrit une journaliste. Aussi significatif fut le résultat du référendum organisé le même jour. Le PiS avait eu l’idée géniale, pour élargir son électorat, de convoquer un référendum sur l’immigration1. Résultat ? 60 % des votants l’ont invalidé en refusant d’y participer. Cela n’allait pourtant pas de soi : l’électeur entrait dans le bureau de vote, on lui proposait trois bulletins (députés, sénateurs, référendum) et, pour refuser ce dernier, il devait signer en face de son nom sur la liste électorale. Ce geste exigeait une claire volonté d’opposition.
Un profond mécontentement
En réalité, cette mobilisation électorale exprime un profond mécontentement de la société, une exaspération sensible ces dernières années à travers de multiples initiatives, comme la « grève des femmes » et ses manifestations en 2020 contre l’interdiction totale de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), ou les immenses « marches » des 4 juin et 1er octobre 2023 qui rassemblèrent 500 000 personnes puis un million à Varsovie contre le gouvernement. Plus modestes mais pas moins importantes furent les manifestations du Comité de défense de la démocratie (KOD) depuis 2015, pour défendre la Constitution, ou les grèves contre le changement climatique, la protestation contre l’homophobie et pour la défense des minorités LGBT. Des comités informels se sont également organisés pour la défense de l’environnement ou des émigrés syriens et afghans, violemment refoulés à la frontière avec la Biélorussie. Sans oublier le mouvement, depuis 2016, contre la réforme de l’éducation.
Cette mobilisation électorale exprime un profond mécontentement de la société.
Or ces expressions de la société civile, souvent engagées sur les réseaux sociaux, longtemps isolées et négligées par les partis traditionnels2, ont commencé à trouver des relais dans ces derniers. Le mouvement des femmes, par exemple, dont certaines animatrices rejoignirent la Coalition civique (KO) de Donald Tusk. L’une d’elles, très populaire, Barbara Nowacka, se retrouve aujourd’hui la quatrième élue de tout le pays en nombre de voix. Elle m’explique sa surprise : « Nous ne croyions pas à une telle victoire ! Les femmes en particulier nous paraissaient difficiles à convaincre. Après les défaites des énormes mobilisations pour l’IVG en 2020, il était difficile d’être entendu. Une sorte de désespoir, une certaine résignation s’était emparé des militantes. D’après nos estimations, plus de 50 % n’allaient pas voter. Finalement, elles sont majoritaires, avec plus de 74 % de participation, surtout des jeunes femmes. » Ce lien avec les partis ne passe pas forcément par une adhésion. À Łódź, Andrzej Kompa, un activiste du KOD qui se définit comme « social-libéral », me dit avec fierté avoir, depuis huit ans, participé à cinq cents manifestations et pris deux cents fois la parole en public. Pourtant très apprécié dans sa ville, il a refusé une proposition de se présenter aux élections législatives : « Je n’ai pas confiance ; les partis n’arrêtent pas de se faire la guerre. » Il a voté et fait la fête toute la soirée, heureux du résultat.
Ainsi, le compagnonnage s’est réinventé. Róża Thun, députée européenne de Pologne 2050, le parti fondé par Szymon Hołownia, me raconte comment son parti (membre de la Troisième Voie), que l’on dit libéral et démocrate-chrétien, s’appuie sur une multitude de petites associations locales qui s’occupent d’aide sociale, des sans-abri, des immigrés sans papiers ou de l’environnement. Elle-même, active dans ce domaine, relaie au Parlement européen des actions contre le changement climatique ou la politique énergétique.
Quelle cohabitation ?
Ces rapprochements donnent à ce grand vote populaire contre l’autoritarisme du régime une légitimité difficilement contestable par les sortants. Cela ne les empêchera pas de vouloir gagner du temps et de bloquer les réformes de la nouvelle majorité. « Je défendrai toutes les dispositions mises en œuvre ces dernières années, qui font aujourd’hui partie du système juridique polonais », a déclaré au lendemain du scrutin le président de la République Andrzej Duda. Le Premier ministre Mateusz Morawiecki a ajouté : « Quelle que soit la tournure des événements liés aux dernières élections, la formation que j’ai l’honneur de représenter – le PiS – défendra les droits des travailleurs. » Des menaces donc, qui s’appuient sur l’existence d’un fort électorat (35 %) et sur les prérogatives d’Andrzej Duda, élu au suffrage universel pour encore un an et demi. Il devra ratifier les lois ou mettre son veto (peu utilisé par ses prédécesseurs dans des conditions analogues).
Peut-il déclarer la guerre au nouveau gouvernement ? C’est à voir. D’une part, les lois que l’opposition se prépare à invalider sont des textes contraires au droit européen et à la Constitution polonaise. D’autre part, bien des nominations clés peuvent être modifiées par les ministres sans ratification présidentielle. Surtout, l’affrontement permanent entre un veto et une société mobilisée, c’est-à-dire le vol d’une victoire électorale, est pour le moins délicat dans une période où se tiendront deux autres élections, locales en mars, et européennes en juin 2024. À ce jeu, m’affirme Andrzej Leder, fin analyste de la société polonaise3, on risque plutôt d’assister à l’affaiblissement électoral du PiS comme parti national-populiste. Ce que me confirme Barbara Nowacka, pour qui « l’avenir est très prometteur ». Il y aura des tensions, « mais rien de décisif ». Même avis de Róża Thun : « Faute de lois, nous contournerons le veto par les nominations. » Jusqu’à Maciej Gdula, sociologue, candidat malheureux de la Gauche4 : « Duda est une des seules réserves du PiS, il ne voudra pas se griller. Un veto systématique serait suicidaire. » D’autant que la récupération de milliards d’euros européens est en jeu.
Ces élections ouvrent la voie à la sortie de l’autoritarisme construit par le PiS, une ouverture dominée par des partis du centre-droit. La gauche est encore faible, bien que l’afflux d’électeurs jeunes, principalement des femmes, soit de bon augure. La réorientation de la politique étrangère (place dans l’Union européenne, soutien à l’Ukraine) devrait être rapide, tandis que le rétablissement d’un bon fonctionnement démocratique prendra certainement du temps. Inévitablement, la coalition au pouvoir sera soumise à de fortes tensions internes. Elle risque de décevoir. La situation économique et sociale laissée par le PiS (interdiction de l’IVG, endettement abyssal, inflation à 17 % en février 2023, précarisation et crise des services publics) rendra difficile la tenue des promesses de campagne.
- 1. Voir Jean-Yves Potel, « Pologne, des élections qui inquiètent », Esprit, octobre 2023.
- 2. Voir J.-Y. Potel, « La Pologne, miroir de l’Europe ? », Esprit, mars 2019.
- 3. Voir Andrzej Leder, « La fierté ou la honte », Esprit, mars 2019.
- 4. Voir l’entretien avec Maciej Gdula, « Reprendre le contrôle », Esprit, mars 2019.