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Olivier Barbarant · Crédits : Nicolas Dutent
Olivier Barbarant · Crédits : Nicolas Dutent
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Le siècle et moi et moi et moi 

Devenir Barbarant

octobre 2022

Olivier Barbarant fait paraître en 2022 deux livres mémorables par leur portée poétique, qu’il s’agisse de la façon dont le premier, Séculaires. Poèmes, chez Gallimard, fait dialoguer avec créativité le siècle et le moi, ou de la manière dont une suite, De olvidarte nunca. (Suite pour André), chez Les Venterniers, fait entendre la chamade dans le chagrin.

 

« C’est d’abord un instant dans une aube d’été où traînent en écharpe / Les débris d’une brume fraîche / Mais où l’on sent vibrer déjà sous les nuées la tôle brûlée du soleil / Comme une eau d’incendie ». Olivier Barbarant n’attend plus les lendemains qui chantent : à force de déchanter, ils n’ont plus de voix. Il n’attend pas non plus l’au-delà, qui n’est pas là, pour jouir. Son salut est plus proche : il a les pieds dans la vase, mais il ne renonce pas, lui, à faire vibrer ce qui lui reste de cordes vocales. Chaque jour, ici, est une aurore, magnifique ou éconduite, d’emblée comparée à un pavillon. Elle hésite entre le miracle et le mensonge, la grâce et la graisse des instants dont on sait qu’il les aime grands, depuis leur flamboiement jusqu’à leur incandescence : « Devenir volcan / souffrance ou plaisir / jadis ou juste à l’instant / cri ou couteau / mais que / la vie / déborde. »

La coupe, ce poète la veut non pas seulement pleine, mais débordante. Et c’est cette matière furieuse et impertinente qui perle à la surface, prête à tomber ou déjà engagée dans sa chute, ce sont ces gouttes indisciplinées, jaillissantes de leur récipient comme des larmes de douleur ou de joie, à partir de laquelle il façonne des phrases, son milieu naturel, à condition de polir et de se jeter à l’eau « comme on crie ». Certains sont allongés de tout leur poids dans leurs certitudes, souvent fausses, alignées comme des morts, vautrés, en somme, dans ce sentiment de « trop croire qu’on sait, d’être sûr de savoir au point de ne plus douter du tout », dont Nietzsche faisait observer qu’il rend fou. Lui est assis dans l’instant, avec la légèreté d’un volatile, en équilibre toujours instable, mais trouvant là, dans ce vacillement à la fois précieux et précaire, un visage plus respectable, respectueux aussi, du vrai. Toute vérité croisée sur ce chemin est sensible, charnelle même. Les hommes sont pareils aux verres, « ils tintent rien qu’à se toucher ». Barbarant boit la vie, à moins qu’il ne la dévore, avec la soif affolée de ceux dont le destin fut deux fois marqué au fer, par la ferveur et par la condamnation. Une vie sans ce son né de la rencontre entre deux corps, deux êtres, deux sensibilités, quitte à ce que la musique se brise, ne mérite pas d’être vécue : « Ce qui seul a le droit de s’appeler miracle : deux vies d’un seul coup nues l’une devant l’autre, et s’accueillant. » Vivre ne va pas sans ce vertige, cette réplique, une véritable supplique qui sue jusque dans De olvidarte nunca, où l'ode combat  l'absence, martyr livré dans un écrin, tant les vers y sont assortis au vase qui les contient. De la dévotion au deuil, il n’y qu’un pas, le poème, sculpté, dans Séculaires, par des « soleils » et des « mains d’hommes » qui ne finissent pas de l’affûter, poli, aussi bien, par le recommencement de la nature, non moins prodigieux quand « Sur la ville vide flotte un crépuscule couleur de fumée / Tandis que monte de la terre une encre épaisse entre les herbes ».

Le savoir, sur ces rivages tremblants, troublants, nommés poésie, part d’un lieu unique, la sensation. C’est l’empire chaque fois renouvelé des sens. Barbarant ne se confesse qu’aux corps ; il nage dans cette eau claire ou l’Autre apparaît comme une Byzance, sa bouée, la Babel que réunirait la langue universelle des hommes et l’expérience la plus intime également, le désir. « Je n’ai cessé ma vie durant, confie-t-il, de sentir (et donc sans doute de savoir) que la conjonction des corps relève de l’art, et avec lui de la plus précise morale. Elle contient tout ce que j’ai compris de l’existence, dont elle est la source en même temps que l’une des formes de son accomplissement : révérence envers la beauté, frémissante vigilance […] L’attention – dans les deux sens possibles de la vigilance et de la délicatesse – enseigne très exactement ce qu’est la vie pleinement vécue, c’est-à-dire la relation. Ce que m’apprit de me blottir et m’écorcher contre la belle forêt d’arbres humains dont ce fut ma vie de la parcourir. »

Barbarant a suffisamment parcouru lui-même pour préciser sa définition, saisir une permanence dans la variation, retenir la constance dans le multiple. La ténuité l’emporte à nouveau, la liquidité triomphe (encore), au point qu’il peut écrire, en se rassemblant de façon ramassée : « Tout passe et glisse / J’ai le cœur fait de flaques / De l’une à l’autre le pied sautant. » L’amplitude gagne ailleurs quand il murmurerait presque : « Je suis parfois comme la pluie / Parfois comme l’ombre maigre que rogne midi au seuil des maisons / Quand juillet croule en girandoles depuis les tuiles et les platanes […] Et j’ai plus souvent semblance d’averse / Laissant seulement les gouttes couler des tempes à la nuque / Puis aux épaules enfin le long du dos / Versant son givre de frissons. ». Plus loin, il continue de tourner autour de l’orbite, se rapprochant un peu plus de son centre : « Tantôt une façon d’herbe agitée heureuse et vertes sous le vent / Quelque fois une silhouette d’enfant / Et d’autres fois un court vieillard strié de rides et de rires / En se disant qu’il est injuste d’avoir la tête de Voltaire quand on se prenait pour Rousseau. » Reste que toute tentative de rattraper quelque chose comme son « Moi » renvoie à un « tohu-bohu », échoue sur un chaos, débouche sur le divers. Jankélévitch, philosophe que notre auteur admire ardemment, avisait avec sa justesse toute littéraire que « l’être, considéré concrètement, et par exemple dans la personne, se ramène donc à ce je-ne-sais-quoi de douteux et d’équivoque, à cet hybride d’être et de non-être, à ce presque-rien en un mot qu’est le fuyant devenir. Le devenir contrarie l’arrondissement plastique de l’objet, car il est la dimension selon laquelle l’objet se défait sans cesse, se forme, se déforme, se reforme et se transforme ; le changement que le devenir fait advenir n’est pas modelage, mais modification continuée. Cette diffluence dans la métamorphose est la vocation temporelle de toute musique1… »

Barbarant a parcouru assez de temps pour prétendre à un inventaire de lui ajusté au siècle écoulé.

Qu’est-il advenu depuis les premières notes ? Combien de métamorphoses dans la poursuite de soi-même ? Quels masques a-t-il fallu porter, arborer, abandonner ? Une déchirure non élucidée se dévoile sur la route, esquissant autrement sa partition intérieure : « C’est le pays de mon passé qu’un petit train traverse lentement / Bar-sur-Aube Troyes Nogent-sur-Seine / J’ai l’impression de parcourir mon enfance en désordre / L’eau pleine de craie, infusée de tilleuls, / me demeure familière. Pourquoi, dès lors, / cette envie de pleurer ? » Ailleurs, il pleure encore, mais il s’agit d’une autre pluie, de larmes sans plainte ; il pleure comme on remercie ; il pleure l’amour toujours immense, intense comme la tragédie, miné seulement par son allure moins fière et plus fatale, celle de « deux malades au long cours avec leur démarche de vieux cargo », d’un miroir dans lequel une « splendeur se défait ». La fixité de cet amour-là, aussi inébranlable que la Bérénice de Racine, conserve une stabilité qui semble ignorer le déclin : la chute concerne la chair. À la force tranquille et occasionnellement terrible de l’amour répondent d’autres reflets dans l’âme, ceux de l’adoration, marquée, elle, par l’imprévisibilité et la variation, celles, par exemple, d’un « long jeune homme blond, boulevard des Italiens, debout dans le soleil et tout perlé de sueur ». Dans ce royaume que nous appelons le cœur cohabitent un rocher, une reine et une étendue de princes, de ricochets qui rythment et relancent le remous en soi.

Barbarant a parcouru assez de temps pour prétendre à un inventaire de lui ajusté au siècle écoulé. Séculaires fait entendre simultanément une musique particulière et l’air d’une époque, pâle, irrespirable. On n’assit plus la beauté sur ses genoux pour la saluer, on les lui brise. « Sagesse 2020 » donnait déjà le ton : « Il n’y a plus de paille dans l’étable espérance / L’espoir alors ? / Autant chercher / Un brin de foin / Dans une meule d’aiguilles. » Ce choc est celui de l’intime et de l’histoire, qu’il marie sans force : l’éblouissement tutoie l’horreur, le gracile côtoie le grossier, la grandeur devise avec la petitesse, la merveille apostrophe le malheur. Ainsi de l’année 1981 : « Ce fut sans doute notre année folle / Des roses partout de Pantin jusqu’au Panthéon / Barbara guidant mes errances / Les yeux d’Yvan pleins de verdure /Et le fruit mordu de sa bouche / Comme une averse de lumière. » Cette saine inactualité dont souffrent ceux hantés par hier et honteux d’aujourd’hui retentit en 1985 : « Dans les cafés enfumés / Nous parlions de Barthes et Duras / De Gide et Kant et Heidegger / Dans les studios entassés / À voix haute lisions Jaccottet / Déjà nous écœurait l’époque /Nous vivions de n’en être pas. » L’année précédente, il saluait avant les cours le buste de Musset, qui « a depuis dans le sourire / Un reste de sa promenade » ; la suivante, « Le fils chéri est normalien ». En 1990 finit une aventure amoureuse et ouvrière, tandis que débute un périple littéraire : « On ferme en France la dernière mine / Quand j’étudie Aragon / Tout à un amour qui commence / Des yeux bleus de loup avide / Son nom faisait de la musique / Rémi Rémi Rémi Rémi / Et puis la musique s’est tue. » Le monde, dans la foulée, bascule « dans la neige d’un timbre-poste ». Le désir est bousculé en 1995 : « Mon amour a changé de genre / J’en fus bien le premier surpris / Et c’est ensemble que nous allons / Geler nos mains et nos visages / Dans les cortèges de décembre. » Le cœur saigne à une cadence trop régulière en 2010 : « Je ne revois plus que mon cadet les yeux perdus et à la main / La rose pour le cercueil / Deux fois plus haute que lui. » Le compteur des carnages s’affole à partir de 2014, le relevé de 2020 est glaçant : « L’éclair au vrai se fait plus rare / J’apprends malgré moi la durée / La vie est un vitrail brisé / Millénaires / Brillent dans les regards l’éclat d’affreux couteaux. » Une flèche s’effondre, le jardin des nombres fleurit. La « Coronaballade » promène son spleen : « Il ne nous reste qu’un printemps / À contempler par les fenêtres / Un beau silence indifférent. » Avant de retrouver l’idéal, de prendre à nouveau la beauté par la main : « Un monde au matin s’élargit / Dans le jardin devenu crique / Un soleil tremblant s’y blottit / L’aurore est rose sur les briques / Et le jour se prend pour un fruit. »

« D’un automne l’autre / Je recouds des pluies », prévenait-il en début de recueil. C’est le feu qui sévit finalement ; il sert de fil conducteur à ces fils maudits du feu, les fameux « immolés » dont il dresse une série de portraits délicate, terrifiante forcément. Un feu violent mais réjouissant, lui, l’occupait plus tôt. Celui du verbe d’Aragon, dont il est peut-être le plus noble fils littéraire (lauriers qu’il partage avec un autre poète contemporain et capital, Jean Ristat), dont les « phrases en feu » lui font l’effet de « vers longs aux membres disjoints / Par quoi circulent et s’incendient / Le sang du siècle et l’or du temps / Jaillis de lèvres écartelées ». Ce feu dont Bachelard, dans la psychanalyse passionnante qu’il fait de cet objet, dit que, par lui, « tout change. Quand on veut que tout change, on appelle le feu. Le premier phénomène, c’est non seulement le phénomène du feu contemplé, en une heure oisive, dans sa vie et sans son éclat, c’est le phénomène par le feu. Le phénomène par le feu est le plus sensible de tous ; c’est celui qu’il faut le mieux surveiller ; il faut l’activer ou le ralentir ; il faut saisir le point de feu qui marque une substance comme l’instant d’amour qui marque une existence ». « Que faire de ce feu pour rien au creux de nos mains ? », s’étrangle Barbarant dans ses louanges martyrisées d’un certain André, dont le visage est un paysage patiemment arpenté, il déteint sur tout, éteint le reste, divisant le monde « comme l’encre le papier ». « Mais il a fallu que ce feu, ajoute-t-il, / Voulant survivre obstinément / Trouve à sa flamme un aliment / Il ne restait plus que moi-même. » Voilà une vie passée à se blottir contre des riens renversants, à faire mentir la médiocrité, à glorifier l’immensité de l’infime. « Un instant de plus, prophétisait sa Penna tirana, / L’esprit sans doute sombrerait / Mais en bas quelqu’un / A choisi un disque / Et la voix haute / Lentement / Creuse la neige du silence. » La pluie peut bien boire « la tiédeur des graviers », Barbarant parvient à faire du feu avec « une longue épée de lumière mouillée ». C’est au pire un magicien, au mieux un voyant, qui peut calmement écrire sur le front de la jeunesse, après avoir enjambé le mur de la vieillesse : « Jadis j’étais l’été / À présent je le vois. »

 

  • 1. Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien 1. La manière et l’occasion, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1980, p. 30.

Nicolas Dutent

Journaliste culturel (l'HumanitéFrance Culture, Marianne, Le Monde des religions…), critique littéraire, compagnon des revues (Lettres Françaises, Phœnix, Esprit), animateur et auteur avec Jean-Luc Nancy de Marquage Manquant et autres dires de la peau (Les Venterniers, 2017).