Le retour de Trump
Si Trump n’est aucunement assuré de remporter le scrutin de novembre, son retour dans la course à l’élection présidentielle stupéfie ses adversaires. Huit ans après son entrée sur la scène politique nationale, le phénomène qu’il incarne reste mal compris.
Et si tout ce que nous croyons comprendre au sujet de Donald Trump s’avérait faux ? À six mois des élections présidentielles, c’est la question que se posent, sans doute, de nombreux Démocrates. Après une défaite claire (bien que non reconnue par l’intéressé) en 2020, puis l’assaut contre le Capitol le 6 janvier 2021, le caractère à la fois non majoritaire et antidémocratique du trumpisme semblait irréfutable. L’échec des candidats soutenus par l’ancien président lors des élections de mi-mandat en 2022 conduisit même certains Républicains à se demander s’ils pouvaient faire mieux que Trump1. Pourtant, à peine un an plus tard, non seulement ce dernier a remporté les primaires républicaines sans avoir à affronter de rival sérieux, mais il devance son concurrent démocrate, le président Joe Biden, dans certains sondages. Si la tournure des événements est étonnante, elle s’explique moins par les prouesses de Trump que par le fait que, huit ans après son entrée sur la scène politique nationale, le phénomène qu’il incarne reste peu compris par ses adversaires.
La stratégie démocrate en difficulté
En premier lieu, le retour de Donald Trump n’est que le revers de la médaille de l’écrasante impopularité de Joe Biden. Les Démocrates ont du mal à comprendre que le président actuel soit aussi peu apprécié : n’a-t-il pas un bilan législatif impressionnant (des mesures novatrices pour le climat, un investissement massif dans l’infrastructure) ? N’a-t-il pas soutenu l’Ukraine dans la guerre, rassuré les alliés, restauré une confiance dans l’État ? L’inflation foudroyante qui avait marqué le début de son mandat semble s’être stabilisée. Le taux de chômage est au plus bas et les entreprises bénéficient d’importants profits. Dans un tel contexte, et sans même entrer dans le débat relatif à son âge, comment expliquer que Biden ne bénéficie pas d’un soutien solide ? Bien que l’inflation soit en baisse et la croissance en hausse, beaucoup d’Américains ont des raisons parfaitement légitimes de trouver leur situation médiocre. Comme le constate le statisticien Nate Silver, si les prix « en décembre 2023 n’étaient que 3 % plus élevés qu’un an auparavant, ils étaient 10 % plus élevés qu’il y a deux ans et 18 % plus élevés qu’il y a trois ans2 ». Les salaires n’ont pas augmenté au même rythme, si bien que, selon Silver, les Américains reconnaissent que l’économie se porte plutôt bien en même temps que leur propre situation s’est dégradée. Les bonnes nouvelles annoncées par les économistes peinent à rassurer des consommateurs qui savent très bien que leurs courses coûtent nettement plus cher qu’avant.
Par ailleurs, une solution judiciaire au « problème Trump » semble de moins en moins évidente. Courant 2023, les inculpations en série de l’ancien président – phénomène sans précédent dans l’histoire américaine – semblaient susceptibles de le discréditer définitivement dans l’opinion publique et de nuire gravement à ses chances de se faire réélire. À l’heure actuelle, c’est plutôt le contraire qui semble s’être produit. Certaines des poursuites lancées contre lui sont en pleine débandade. Il en va ainsi du procès intenté par la procureure Fani Willis en Géorgie, qui accuse Donald Trump et une vingtaine d’associés d’avoir organisé un racket criminel dans le but de manipuler les résultats des élections de 2020, qui se trouve percuté par les révélations – habilement instrumentalisées par l’équipe de Trump – d’une liaison entre Wallis et un autre procureur. Beaucoup de Républicains considèrent en outre que les procès lancés contre Trump ont un motif politique. Selon un sondage YouGov de février, 66 % des Républicains seraient de cet avis, contre 70 % de Démocrates qui le récusent3. Mais ces sondages suggèrent tout de même que beaucoup d’Américains estiment sérieuses les accusations contre Trump. Si ce dernier est condamné avant l’élection de novembre – éventualité de plus en plus incertaine, au vu des retards pris, mais qui demeure une possibilité –, une minorité déterminante d’électeurs pourrait décider de voter contre lui. Toujours est-il que le recours à la voie judiciaire pour faire barrage au retour de Trump est loin de remporter le succès espéré.
Évolution de l’électorat républicain
Enfin, bien que le trumpisme ait toujours été un phénomène minoritaire – depuis 2016, les Républicains n’ont jamais remporté une majorité absolue de voix lors d’un scrutin national (avec la possible exception des élections pour la Chambre des représentants en 2022) –, Trump continue à élargir son soutien auprès de certaines couches de la population. Depuis plusieurs mois, on commente beaucoup des statistiques suggérant que la popularité de Trump augmente chez les Noirs et des Hispaniques. Ainsi, selon une étude récente, « parmi les électeurs noirs, Biden devance Trump de 55 points (73 % contre 18 %), loin de sa marge de 83 points en 2020. Parmi les Hispaniques, Biden a 6 points d’avance (48 % contre 42 %), comparé à un avantage de 24 points en 20204 ». Certes, les Démocrates gardent un avantage auprès de cet électorat, et même une longueur d’avance importante dans le cas des Noirs. Mais il est hautement significatif que la tendance soit favorable à Trump. Dans les années récentes, les progressistes ont donné la priorité à la lutte contre le racisme à tous les niveaux, intériorisé une critique du « privilège blanc », promu l’introduction de départements de « diversité, équité et inclusion » (DEI) dans les lieux de travail et se sont de plus en plus concentrés sur le racisme comme le péché originel de la nation. Tout ça pour, en fin de compte, voir progresser parmi les minorités le personnage qu’ils considèrent comme l’incarnation du ressentiment racial. Ces progrès s’expliquent sans doute moins par l’attrait spécifique que Trump aurait auprès de ces électeurs que par un phénomène plus vaste : ce que les commentateurs appellent désormais l’« inversion des classes » (« class inversion »). En somme, les Démocrates deviennent le parti « bourgeois » et les Républicains le parti « populaire », à l’inverse d’une situation qui prévalait jusqu’à une période récente. Aux États-Unis, la possession d’un diplôme universitaire est devenue un marqueur central de l’appartenance à la classe aisée. En 2020, Biden a remporté le vote de 60 % des diplômés, et notamment des diplômés blancs – alors que ceux-ci étaient traditionnellement acquis aux Républicains, y compris en 20165. Malgré son succès auprès des élites, Barack Obama a toujours emporté l’adhésion majoritaire de l’électorat populaire. Par contraste, en 2020, les Démocrates ont pour la première fois été majoritaires auprès de la tranche des électeurs les plus riches, gagnant plus de 100 000 dollars par an6. La popularité de Trump auprès des minorités confirme, en somme, l’évolution de l’électorat républicain vers une assise de plus en plus populaire. Si cette évolution se traduit parfois par des prises de position économiques – notamment la dénonciation de la mondialisation –, elle s’exprime surtout dans un registre culturel : une certaine idée de la foi, des valeurs familiales, de la communauté (rurale et des petites villes), de l’ordre et des rôles genrés. Les Démocrates sont de plus en plus vus comme le parti des élites urbaines conspirant pour imposer leur idéologie au reste de la population, qu’ils sont d’ailleurs soupçonnés de mépriser. Pour traduire cette situation avec des repères plus français, on pourrait dire que les Démocrates disposent désormais d’un électorat de type « Renaissance », tout en véhiculant un programme culturel de type « La France insoumise ».
Trump a souvent su profiter des erreurs de ses adversaires.
Trump n’est aucunement assuré de remporter le scrutin de novembre. Attisant en permanence les clivages, il n’a jamais réussi à articuler un message de rassemblement. Mais il a souvent su profiter des erreurs de ses adversaires. La préférence pour la modération avec Biden, le recours au système judiciaire pour le sanctionner, l’adoption de l’antiracisme comme métadiscours sont autant des choix adoptés par les Démocrates pour affronter Donald Trump que des opportunités offertes à ce dernier pour se proclamer champion d’une Amérique méprisée par les élites. Alors que Trump brigue la Maison Blanche pour la troisième fois, ses adversaires semblent plus désemparés que jamais quant à la stratégie nécessaire pour lui faire face.
- 1. Voir Michael C. Behrent, « Les midterms aux États-Unis : à l’Ouest, rien de nouveau » [en ligne], Esprit, novembre 2022.
- 2. Nate Silver, “What a split in consumer confidence means for Biden”, The New York Times, 12 février 2024.
- 3. Jamie Ballard, “What Americans think of the charges against Donald Trump in four cases” [en ligne], YouGov, 3 février 2024. Voir aussi M. C. Behrent, « Les déboires judiciaires de Donald Trump », Esprit, décembre 2023.
- 4. Thomas B. Edsall, “One thing keeping democrats up at night”, The New York Times, 20 mars 2024.
- 5. Nate Cohn, “How educational differences are widening America’s political rift”, The New York Times, 8 octobre 2021.
- 6. N. Silver, “How culture trumps economic class as the new political fault line”, Silver Bulletin, 28 mars 2024.