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Flux d'actualités

Nouvelle cordée de Marie-Monique Robin

C’est ensemble que la fatalité du chômage à vie est combattue.

Marie-Monique Robin, née en 1960 dans une famille d’agriculteurs, étudie en Allemagne avant d’entrer au Centre universitaire d’enseignement du journalisme. Journaliste d’investigation, documentariste, elle enchaîne les enquêtes, les livres et les films. Elle obtient le prix Albert Londres en 1995 et le prix Rachel Carson (Norvège) en 2009. Parmi ses documentaires dénonciateurs d’abus de pouvoir tant économiques que politiques, Le Monde selon Monsanto (2008) et Le Roundup face à ses juges (2017) ou Torture made in USA (2011), et parmi ceux qui valorisent des alternatives au capitalisme, qui saccage la nature et détruit des vies, Qu’est-ce qu’on attend ? (2016) et Nouvelle cordée (2019). Marie-Monique Robin établit aussi bien des dossiers à charge, fruit d’une longue recherche, qu’elle fait connaître des initiatives que certains considèrent « utopiques »…

Avec Qu’est-ce qu’on attend ?, on découvrait un village alsacien de 2 200 habitants, Ungersheim, qui entrait en transition, s’inspirant des « villes en transition » impulsées par Rob Hopkins depuis Totnes en Grande-Bretagne. Dans tous les domaines (énergie, alimentation, commerce, transport, monnaie, etc.), les habitants recherchent la plus grande autonomie qui, bien souvent, rime avec écologie et aussi maîtrise des dépenses et frugalité joyeuse. Un maire, incroyablement dévoué, ouvert et inventif, assure la cohésion d’habitants pas toujours sur la même longueur d’onde, c’est aussi à partir des conflits que s’élabore une politique municipale partagée…

En mai 2015, elle part à Mauléon dans les Deux-Sèvres pour enquêter sur une nouveauté législative qui veut contrer le chômage de longue durée, la mise en place d’un « territoire zéro chômeur ». De quoi s’agit-il ? D’une initiative menée conjointement, dès 2014, par l’association ATD Quart Monde et le député socialiste Laurent Grandguillaume. Celui-ci propose en 2016 une loi – adoptée par l’Assemblée nationale et le Sénat – qui permet à l’État de verser à une « entreprise à but d’emploi » (EBE) 18 000 euros par an et par salarié à plein temps (un chômeur d’au moins un an), durant cinq ans, cette somme correspond au total des allocations diverses (RSA, APL, ASS…) qu’il attribue à n’importe quel nouvel embauché n’ayant jamais travaillé. L’EBE rémunère ses salariés au SMIC et doit trouver un complément par ses propres activités qui doivent être rentables. Celles-ci ne doivent aucunement concurrencer des entreprises locales, qui pourraient alors licencier… On recense dix territoires zéro chômeurs de longue durée (TZCLD) en France, dont Mauléon avec son EBE, dénommée l’ESIAM (Entreprise solidaire d’initiatives et d’actions du Mauléonais), qui emploie soixante-dix anciens chômeurs. Chacun est polyvalent, même s’il a une préférence, tout dépend des « boulots » que l’EBE dégotent, parfois pour une fois, parfois de manière plus pérenne. Recyclage de vêtements, entretien d’espaces verts, services à la personne, dépannage auprès d’autres entreprises et des collectivités territoriales, atelier bois, etc. La démarche de l’EBE est l’inverse de celle de toute entreprise capitaliste : elle crée un emploi (avec un CDI), puis cherche du travail !

Marie-Monique Robin filme quelques-uns de ces aventuriers anti-chômage : Anne, 62 ans, une ancienne secrétaire médicale victime d’un burn out qui s’occupe de l’administration tout en assurant la permanence d’un dépôt de pain ; Philippe, 58 ans, un taiseux qui en a visiblement bavé, confie ne plus boire et se plaît à jardiner ; Magali, 44 ans, accidentée du travail, menuisière, qui reprend confiance en elle en pratiquant son métier ; Pierrick, 42 ans, veuf, ancien routier, père de deux petites filles qui se réalise en tenant la comptabilité ; ou encore Sébastien, 42 ans, agent hospitalier ayant une hernie discale paralysante, qui fait preuve d’optimisme en tout… En avril 2017, les trente-quatre premiers salariés sont officiellement engagés et signent leur contrat de travail, la gorge nouée, les larmes aux yeux, les images de ces « perdants », marginaux malgré eux, « exclus » d’un système économique sans état d’âme, sont d’une incroyable dignité. Par le travail, chacune et chacun ne sont plus des « assistés ».

La réalisatrice filme durant plusieurs années ces personnes « cassées » et le spectateur assiste à une incroyable métamorphose qui fait plaisir à voir, ils rajeunissent, revivent, renouent avec leur famille, partent en vacances, pensent à l’avenir, s’occupent de leurs enfants, non sans un zeste de fierté… Ils appartiennent à la « nouvelle cordée » et comme tous les montagnards le savent, chacun est solidaire des autres dans l’ascension. Cette « nouvelle cordée », en pays plat, à Mauléon, raconte une autre ascension, celle que tout individu entreprend pour grandir en lui-même, refuser de perdre pied, de couler. C’est ensemble que la fatalité du chômage à vie est combattue. On le sent dans les propos que les protagonistes échangent entre eux, ils tiennent la même corde, pas question de la lâcher !

Thierry Paquot

Philosophe, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, il est spécialiste des questions urbaines et architecturales, et participe activement au débat sur la ville et ses transformations actuelles. Thierry Paquot a beaucoup contribué à diffuser l'oeuvre d'Ivan Illich en France (voir sa préface à Ivan Illich, La Découverte, 2012), et poursuit ses explorations philosophiques du lien entre nature,…