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Juger du J'accuse

janv./févr. 2020

Roman Polanski fait un commerce très problématique de l’histoire tout en s’estimant fondé de profiter de l’énorme renommée de l’événement.

Après une semaine d’exploitation (13-20 novembre), le J’accuse de Roman Polanski a fait salle comble, avec plus de 500 000 entrées en France (pour 545 salles), le plaçant en tête du box-office. Si l’on étudie la préparation de sa sortie, on constate que beaucoup a été fait par le cinéaste (et probablement ses producteurs et distributeurs) pour donner au film un parfum de scandale suscitant le désir d’aller le voir, alors même que l’œuvre est très moyenne et pose de nombreuses questions sur le traitement historique.

 

Photo Vincent Duclert, ABC de Toulouse le 20 novembre

D’emblée se pose une question liminaire. Doit-on juger du J’accuse en historien alors que le propos du cinéaste n’est pas de faire œuvre historique comme une thèse ou un ouvrage, mais de composer un récit en images capable de divertir et de faire réfléchir un large public présent ? Cette critique historienne est non seulement légitime mais nécessaire. En effet, Polanski se saisit d’un des événements les plus puissants en termes mémoriels, strictement contemporain de ce point de vue et suscitant toujours des prolongements très actuels comme le montrent les déclarations très bienvenues de la ministre des Armées, Florence Parly, lors de la cérémonie de ­commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv’, le 21 juillet 2019 à Paris[1].

Le film de Roman Polanski profite de cette actualité de l’Affaire et la nourrit pour le meilleur et pour le pire. D’abord, Polanski a laissé entendre à plusieurs reprises, et encore une fois à la première projection de son film à la Mostra de Venise[2], que la situation qui lui a été faite par les tribunaux californiens puis par les féministes pouvait se comparer au sort du capitaine Dreyfus condamné par la justice, par l’opinion publique, par les antisémites pour un crime qu’il n’avait pas commis et que les chefs des armées lui attribuèrent au moyen d’une conspiration, d’un crime judiciaire. Ce rapprochement injustifié et scandaleux a créé un malaise autour du film et lui a donné à l’avance ce caractère sulfureux (probablement recherché). Rappelons tout de même que Polanski a été condamné pour des infractions à caractère sexuel qu’il a reconnues, et qu’il a été ensuite accusé par plusieurs femmes d’agressions sexuelles et de viols (des faits aujourd’hui prescrits) lors de déclarations publiques qui n’ont pas fait l’objet à notre connaissance de plainte en diffamation, et que la dernière en date, celle de Valentine Monnier dans Le Parisien du 8 novembre 2019, s’est accompagnée d’une enquête serrée du journal et d’un manifeste de la photographe contre le cinéaste : « En choisissant pour titre de son film J’accuse, Roman Polanski ne chercherait-il pas à renvoyer la vérité au fond du puits avant sa révérence, pour se blanchir devant l’Histoire? »

Photo Vincent Duclert, ABC de Toulouse le 20 novembre

La propension de Roman Polanski à se présenter comme une victime en se saisissant de la figure de Dreyfus discrédite à l’avance ses accusatrices (qui ont pesé les risques qu’elles prenaient en agissant ainsi) et place aujourd’hui les spectateurs de son film dans une situation inconfortable puisque, d’une certaine manière, en allant voir J’accuse, ils risquent de cautionner une telle ­stratégie personnelle. Dans les débats qui se sont ouverts à cette occasion sur la distinction de l’œuvre et de l’artiste, on peut raisonnablement s’interroger sur la valeur des créations qui revendiquent à ce point le lien avec la part d’obscurité de leur auteur. Cela ne peut justifier par ailleurs qu’on décide d’imposer l’interdiction de son film ou d’empêcher sa projection comme au cinéma parisien du Champo le 12 novembre dernier. L’attitude constructive consiste à protester sans blocage et à permettre, comme au cinéma Abc de Toulouse du 20 novembre, que la séance du soir puisse être suivie d’un débat auquel, avec l’historien Olivier Loubes, représentant L’Histoire, et l’universitaire spécialiste du cinéma Natacha Laurent, nous avons participé. L’attitude du public – qui n’a pas applaudi le film – était très digne et ses questions ont porté bien plus sur l’histoire de l’affaire Dreyfus que sur le film.

Le décalage flagrant entre le titre donné au film et son objet, qui porte sur le rôle de Picquart au sein de l’Affaire, a souligné combien Roman Polanski faisait un commerce très problématique de l’histoire tout en ­s’estimant fondé à profiter de l’énorme renommée de l’événement. Dès qu’on met en orbite une création grâce au pouvoir d’évocation du passé, on ne peut agir de manière si désinvolte avec les faits. Sans reparler de l’équivalence suggérée entre son affaire et l’affaire Dreyfus, on doit insister sur l’erreur grossière de couronner un film sur ­Picquart du titre de J’accuse, l’officier étant précisément l’anti-«  J’accuse  » puisqu’il ne met pas en cause les responsabilités de l’institution (seulement les responsables directs de la machination, dont le lieutenant-­colonel Henry avec lequel il se bat en duel) et qu’au poste de ministre de la Guerre qu’il obtient en octobre 1906 dans le gouvernement de Georges Clemenceau, il ne réalise aucune des demandes légitimes des dreyfusards : mettre fin aux tribunaux spéciaux que représentait la justice militaire qui avait été partie prenante du complot contre Dreyfus et accorder à ce dernier le bénéfice d’une reconstitution de carrière, à laquelle il avait droit puisque la Cour de cassation, en juillet 1906, avait reconnu sa pleine et totale innocence. Il s’agissait d’une question absolue de justice et d’honneur, et non d’une faveur que Dreyfus semble venir quémander à Picquart dans la dernière scène du film. Pour que celui-ci ne soit pas en total décalage avec son titre, Polanski et son scénariste Robert Harris inventent une scène où Picquart non seulement rencontrerait Émile Zola et les dreyfusards mais de plus apparaîtrait quasiment comme à l’origine du grand texte de l’écrivain. Par ailleurs, ils ­s’appesantissent sur l’homosexualité des deux espions étrangers, les attachés militaires allemand et italien, alors que rien historiquement ne permet de valider l’hypo­thèse d’une obsession homophobe chez les accusateurs de Dreyfus.

En revanche, la scène de la dégradation comme d’autres, plus justes historiquement, bénéficient d’une belle réalisation technique, tant pour la bande-son que pour la photographie. Jean Dujardin est très convaincant en Picquart traversé par de douloureux conflits de loyauté (avec son anti­sémitisme, avec sa hiérarchie…), et la brochette d’acteurs renommés est bien dirigée, avec un regret pour Louis Garrel que Polanski a obligé à jouer un Dreyfus tremblant, très éloigné du caractère héroïque que l’on connaît de lui, et la quasi-absence de sa femme Lucie à l’écran alors que son rôle historique est aujourd’hui reconnu.

L’affaire Dreyfus n’a certainement pas trouvé avec J’accuse son chef-d’œuvre, c’est un film moyen qui réévalue en comparaison le long-métrage d’Yves Boisset en 1994. Toujours est-il que le film de Polanski permet de réfléchir à la manière dont les institutions refusent la vérité et dont des hommes, et des femmes, combattent pour elle afin de la faire reconnaître par la justice. Des sujets très actuels que l’histoire nous permet de mieux penser.

 

[1] - «  Le véritable courage, c’est celui de la vérité. Cent vingt ans après le procès de Rennes, les Armées doivent regarder leur histoire en face. Cent vingt ans plus tard, il est encore temps que les Armées redonnent à Alfred Dreyfus tout l’honneur et toutes les années qu’on lui a ôtés. Et j’y veillerai personnellement.  » Ce qui signifie concrètement que le capitaine Dreyfus pourrait être promu général à titre posthume, une réparation aussi bien légale que symbolique qui s’impose à la France et à son armée.

[2] - Évoquant les affaires judiciaires qui étaient les siennes, il déclara très tôt subir un acharnement qui pouvait rappeler le sort du capitaine Dreyfus : «  Dans mon expérience, je sais que, très souvent, [lorsqu’]un journal, un magazine, fait une erreur à mon sujet ou écrit des mensonges, si je réagis, ils ont la dernière parole, ils n’admettront jamais qu’ils se sont trompés. Comme l’armée à l’époque  » (Rtl, 24 octobre 2013). À la première projection publique du film à la Mostra de Venise le 30 août 2019, il réitéra sa comparaison en faisant insérer dans le dossier de presse des extraits d’un entretien avec Pascal Bruckner. Ce dossier de presse fut largement mentionné et cité. À la question : «  En tant que juif pourchassé pendant la guerre, que cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au maccarthysme néoféministe d’aujourd’hui ?  », il répondit : «  Il y a des moments de l’histoire que j’ai vécus moi-même, j’ai subi la même détermination à dénigrer mes actions et à me condamner pour des choses que je n’ai pas faites.  » Roman Polanski rectifia le tir dans L’Obs (7 novembre 2019).

Vincent Duclert

Vincent Duclert est historien, chercheur titulaire et ancien directeur du Centre Raymond Aron (CESPRA, EHESS-CNRS), enseignant à Sciences Po. Il a récemment publié Les génocides (CNRS Éditions, 2019), Camus. Des pays de liberté (Stock, 2020), La République imaginée. Histoire de France [1870-1914] (édition augmentée, Folio Gallimard, 2021) et Premiers combats. La démocratie républicaine et la haine

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