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Iran  : la diplomatie de l’otage

mars 2020

Alors que les chercheurs français Fariba Adelkhah et Roland Marchal sont toujours détenus en otage, le sentiment d’impunité du régime iranien doit être plus que jamais combattu. La prise d'otages n'est pas une politique étrangère admissible.

Le 24 octobre 1979, la Constitution de la République islamique d’Iran était adoptée dans la liesse révolutionnaire. Dix jours plus tard, ce même élan conduisait des centaines d’étudiants à prendre d’assaut l’ambassade des États-Unis à Téhéran et à provoquer du même coup la célèbre « crise des otages » (1979-1981). Pendant quatre cent quarante-quatre jours, cinquante-deux citoyens américains furent ainsi retenus dans le pays, devenu l’épicentre de l’attention internationale.

Cet événement fondateur introduit deux des pivots de la politique étrangère iranienne qui perdurent jusqu’à aujourd’hui, l’hostilité contre l’Occident et la pratique de la « diplomatie coercitive », selon l’expression de Joseph Nye[1]. La prise d’otages, réunissant l’un et l’autre, en est une des modalités emblématiques, même si son caractère est devenu plus insidieux avec le temps. Le dernier exemple en date est l’arrestation le 5 juin 2019 à Téhéran de deux chercheurs du Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po, Fariba Adelkhah et Roland Marchal, pour « espionnage » et « atteinte à la sûreté de l’État[2] ».

Une nouvelle prise d’otages

Le terme d’otage dans ce cas est parfois mis en question : faut-il le réserver aux pratiques de groupes criminels et terroristes et non aux États ? La prudence peut inciter à utiliser d’autres formules, telles que « détenus arbitraires », « gage », voire « prisonniers scientifiques[3] ». Ces expressions sont pourtant insuffisantes. Premièrement, parce que les chercheurs du Ceri sont dans une situation que d’autres, qui n’exercent pas de métier « scientifique », ont connu dans les mêmes conditions. Deuxièmement, parce que le fait que les Iraniens ne demandent pas explicitement de rançon ne suffit pas à abandonner cette qualification. La pratique est tout aussi effective et efficace s’il s’agit de peser dans un rapport de force interne, d’influencer une négociation diplomatique ou de demander la libération de prisonniers. Troisièmement, il ne faut pas craindre la charge émotionnelle que portent ce type de situation et l’emploi de ce terme : ils doivent au contraire nous inviter à une mobilisation d’autant plus forte qu’ils nous renvoient à des expériences passées que nous avons tous encore à l’esprit. Le phénomène de la prise ­d’otages en Iran est connu, répété. Quels sont ses mécanismes ?

Le phénomène de la prise d’otages en Iran est connu, répété.

Il y a les chiffres : depuis dix ans, ce sont une cinquantaine d’étrangers et de binationaux qui ont été arrêtés en Iran. Une quinzaine de personnes y sont encore retenues aujourd’hui. Il y a les ressemblances dans la méthode : l’utilisation de charges opaques (espionnage, atteinte à la sûreté de l’État), l’incarcération à la prison d’Evin près de Téhéran, les interrogatoires sans fin, les confessions forcées. Il y a les objectifs derrière la tactique, comme trois exemples récents l’illustrent.

Jason Rezaian, journaliste américano-­iranien arrêté en juillet 2014 puis relâché le 16 janvier 2016, soit le jour même de la mise en place de l’accord sur le nucléaire iranien, est un cas probant. Comme il l’explique lui-même dans le récit circonstancié de son expérience[4], sa libération s’inscrivait dans une négociation ­d’ensemble où les États-Unis acceptaient également de libérer des prisonniers iraniens, d’alléger le régime des sanctions et de restituer certains avoirs du pays. Comme lui, Xiyue Wang, chercheur américain, a également été échangé récemment, après trois ans de prison, contre la remise en liberté d’un universitaire iranien. D’autres n’ont pas cette chance. La citoyenne britannique et iranienne Nazanin Zaghari-­Ratcliffe, condamnée à cinq de prison, est toujours détenue. L’Iran a été jusqu’à demander au Royaume-Uni de régler une dette datant de 1979 et s’élevant à plusieurs centaines de millions d’euros. Instrumentalisation des arrestations, chantage auprès d’un tiers, mécanismes de levier, critères obscurs de libération… autant ­d’éléments caractéristiques de cette diplomatie des otages.

Le rapport de force

Que se joue-t-il dans les cas de Fariba Adelkhah et de Roland Marchal ? Les deux chercheurs sont d’abord victimes de tensions ayant trait à la politique intérieure du pays, car ils ont été arrêtés, jugés et sont détenus par une branche particulière de l’État iranien : les Gardiens de la révolution. C’est ainsi qu’en décembre dernier, le parquet a fait appel de la décision d’un tribunal iranien d’accorder la liberté sous caution aux deux universitaires et que le dossier a été transféré à un tribunal révolutionnaire. C’est également pour cette raison que tous deux sont détenus dans une aile de la prison d’Evin contrôlée par les Gardiens de la révolution. Véritable organisation paramilitaire qui dispose de pré­rogatives propres, les Gardiens sont chargés de protéger la République islamique et ne reconnaissent que l’autorité suprême de l’ayatollah Ali Khamenei. Conservatrice par nature, leur organisation s’oppose aujourd’hui au camp plus « modéré » du président Hassan Rohani.

Ces tensions internes ont également des conséquences sur la politique extérieure iranienne. Grâce à ces « prises », les Pasdaran possèdent des armes pour faire valoir leurs intérêts et leur vision. Les divergences entre les deux camps étaient déjà visibles lors des négo­ciations sur l’accord nucléaire iranien et s’étaient traduites par une résurgence des prises d’otages. L’intérêt était triple et vaut toujours aujourd’hui, alors que les tensions sont à leur comble : compliquer le travail de normalisation des diplomates ; couper la société iranienne du monde extérieur ; radicaliser les positions des autres acteurs, y compris celle d’une France plutôt modérée qui essaye de préserver l’accord. Partant du principe que les otages sont un atout aux mains des opposants au camp d’Hassan Rohani, on comprend ­d’ailleurs que l’effet est faible, voire contre-­productif, quand Emmanuel Macron fait part de sa préoccupation à son homologue.

Enfin, les cas de Fariba Adelkhah et de Roland Marchal semblent être étroitement liés à ceux de Jalal ­Rohollahnejad et d’Assadollah Assadi, deux ressortissants iraniens dont les incarcérations en France et en Belgique ont été vivement critiquées par leur pays. Le premier est un ingénieur accusé par les États-Unis d’avoir importé en Iran du matériel militaire. Le second est un diplomate soupçonné d’avoir été impliqué dans la préparation d’un attentat contre un rassemblement des Moudjahidines du peuple prévu en Seine-Saint-Denis. La position iranienne est ici justifiée selon la logique de rétorsion, comprise comme le fait de répliquer à une action contre soi par des procédés analogues, et laisse à penser que les quatre situations se valent.

Discuter ne signifie ni tolérer, ni abandonner toute possibilité de sanctions.

Quelles réponses apporter dans ce rapport de force ? Une pure position de fermeté, qu’elle soit appelée « refus de la négociation » ou « non-concession », n’aurait pas d’intérêt ­tangible. Les motivations des Gardiens de la révolution sont variées et ne seront pas épuisées s’ils ­n’obtiennent pas satisfaction par le compromis. Les répercussions diplomatiques comme la pression exercée sur leurs opposants nationaux constituent des succès d’étape qui les inciteront à continuer, même dans le cas où les pays occidentaux rejetteraient tout accord. Les études quantitatives et qualitatives sur ce type de négociation le montrent : la fermeté a un impact négatif évident sur le sort des otages, alors que ses impacts positifs en termes de dissuasion future et d’affaiblissement de l’adversaire sont résiduels, voire nuls. Le dialogue doit par conséquent se poursuivre pour sauver Fariba Adelkhah et Roland Marchal, y compris s’il implique de creuser des pistes différentes au sein de l’État iranien. Mais discuter ne signifie ni tolérer, ni abandonner toute possibilité de sanctions. À titre d’exemple, la demande de suspension de la coopé­ration avec les institutions universitaires iraniennes – déjà presque au point mort depuis les arrestations – prend tout son sens alors que le métier de chercheur n’est plus possible dans le pays[5]. Le sentiment d’impunité du régime iranien doit être plus que jamais combattu afin de ne plus laisser entendre que la diplomatie des otages est un outil acceptable au service de la politique étrangère.

[1] - Joseph S. Nye, The Future of Power, New York, Public Affairs, 2011.

[2] - La charge d’espionnage, qui concernait exclusivement Fariba Adelkhah, a été abandonnée le 7 janvier 2020.

[3] - Jean-François Bayard, « Il faut suspendre toute forme de coopération universitaire et scientifique avec l’Iran », Le Monde, 29 octobre 2019.

[4] - Jason Rezaian, Prisoner: My 544 Days in an Iranian Prison, New York, Anthony Bourdain, 2019.

[5] - « Libérez Fariba Adelkhah et Roland Marchal, prisonniers scientifiques en Iran », pétition en ligne (https://faribaroland.hypotheses.org/petition).

Étienne Dignat

Étienne Dignat est doctorant en théorie politique au CERI - Sciences Po. Enseignant à Sciences Po et à l’Université Paris 2 Panthéon - Assas, ses recherches portent sur l'éthique de la guerre. Il rédige actuellement une thèse intitulée "Otages, doit-on négocier avec les "terroristes"?".

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Le dossier, coordonné par Bernard Perret, regrette que la prise de conscience de la crise écologique ait si peu d’effet encore sur la science et les réalités économiques. C’est tout notre cadre de pensée qu’il faudrait remettre en chantier, si l’on veut que l’économie devienne soutenable. À lire aussi dans ce numéro : survivre à Auschwitz, vivre avec Alzheimer, le Hirak algérien, le jeu dangereux entre l’Iran et les États-Unis et un entretien avec les réalisateurs de Pour Sama.