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Boris Johnson, l'heure du bilan

La démission de Boris Johnson, annoncée le 7 juillet 2022, vient clore un mandat qui a creusé les divisions au sein de la société britannique. Ambigu à propos du statut de l'Irlande du Nord à l'issue du Brexit, aux prises avec la Cour européenne des droits de l'homme pour sa politique migratoire, le leader conservateur a contribué à fragiliser le socle constitutionnel sur lequel s'était bâtie l'unité nationale. 

Au Royaume-Uni, l’année du jubilé de la reine Élisabeth II restera aussi dans les mémoires comme celle de la chute d’un Premier ministre déjà fragilisé de longue date, que seules des circonstances internationales favorables avaient permis de prolonger dans ses fonctions. Près de trois ans après son triomphe électoral au scrutin de décembre 2019, Boris Johnson symbolise les fractures d’un pays qui, par un saisissant contraste, a su se rassembler pendant quatre jours pour célébrer les soixante-dix ans de règne de sa souveraine.

Les festivités heureuses, teintées de nostalgie, en l’honneur d’un monarque au crépuscule de son règne n’auront été qu’une parenthèse furtive avant que la politique ne reprenne ses droits. Le 6 juin dernier, alors que Londres se réveillait tout juste des réjouissances, le Premier ministre dut se soumettre au vote de confiance des députés conservateurs, après que 54 d’entre eux avaient envoyé une lettre de défiance à Graham Brady, le président du Comité 19221. À l’issue du scrutin, Boris Johnson a bénéficié du soutien de 59 % des Members of parliament. Cette majorité n’aura permis de lui accorder qu’un sursis : après la bronca d’une partie inédite des frontbenchers conservateurs (les députés disposant de responsabilités ministérielles) entre les 5 et 7 juillet derniers, c’est un Premier ministre acculé qui dut admettre l’impossibilité de se maintenir au pouvoir.

L’histoire politique britannique montre combien toute contestation du leadership au sein du Parti conservateur est dangereuse pour celle ou celui qui en est la cible. Margaret Thatcher en a fait l’amère expérience en 1990. Boris Johnson a donc eu tort de se réjouir trop vite.

La succession de crises atteignant directement les Premiers ministres est le signe de divisions politiques structurelles au Royaume-Uni, mais aussi d’une perte de repères que l’ancien locataire du 10 Downing Street a accentuée. Avec sa démission, l’heure du bilan et du droit d’inventaire sonne.

Dans un précdent article pour Esprit,  nous avions identifié l’attachement de Boris Johnson à un conservatisme réactionnaire tributaire, en partie, de l’héritage de Disraeli3. Sa vision de la place du Royaume-Uni dans le monde et de l’interventionnisme paternaliste, qu’il a dans un premier temps promu, renvoyait à une dogmatique très victorienne. Cependant, sa pratique du pouvoir, sans renier tout à fait ces orientations, est devenue erratique au-delà même du pragmatisme qui caractérise souvent les dirigeants britanniques. En particulier, sa relation avec le respect de la règle fut en totale contradiction avec la tradition conservatrice. La capacité de Boris Johnson et de ses plus proches ministres (qui continueront de jouer un rôle central dans la vie politique britannique) à minimiser et à ignorer les obligations qui incombent au Royaume-Uni envers ses partenaires fut une caractéristique d’un mode de gouvernance qualifié de « populiste ».

Sur le front interne, ce mépris du droit fut manifeste avec le partygate. Dans les affaires internationales, le Protocole nord-irlandais annexé à l’accord de retrait de l’Union européenne, que Boris Johnson avait lui-même signé et présenté comme un succès en 2019, a été menacé par l’annonce d’un projet de loi qui le viole délibérément. Le gouvernement britannique a tenté de se justifier en invoquant l’état de nécessité en droit international. Les échanges commerciaux entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord sont, en effet, dramatiquement affectés par le déplacement de la frontière en mer d’Irlande, prévu par le Protocole afin d’éviter d’en rétablir une entre les deux Irlande – ce qui aurait été incompatible avec l’accord du Vendredi saint de 1998.

L’argument tiré de l’état de nécessité, néanmoins, ne tenait pas, dans la mesure où l’administration britannique est en grande partie responsable de sa mauvaise anticipation des conséquences du Brexit. L’exécutif semblait pris entre deux feux, situation qui perdure après le départ de Boris Johnson : le respect de ses obligations envers l’Union européenne et les contraintes politiques nationales. À l’issue des élections locales au Parlement de Belfast en mai 2022, qui ont vu l’avènement du Sinn Féin en tant que premier parti de l’Irlande du Nord, les unionistes protestants (Democratic Unionist Party – DUP) ont renouvelé leur rejet du Protocole, et affirmé qu’ils ne participeraient à aucun gouvernement tant que le texte ne serait pas révisé ou abrogé. Le blocage des institutions nord-irlandaises paraît durable, tout comme la relation entre l’Union européenne et le Royaume-Uni – Boris Johnson et son équipe ayant accentué volontairement les oppositions afin de satisfaire la droite europhobe du Parti conservateur. La restauration de la confiance entre les deux parties reste un enjeux crucial de l’agenda politique après la crise du début du mois de juillet.

Au reniement d’un accord international s’ajoutait l’atteinte aux droits humains dans le cadre de la politique migratoire conduite par la très thatchérienne Priti Patel, ministre de l’Intérieur de Boris Johnson. La Cour européenne des droits de l’homme a ainsi prononcé des mesures provisoires pour empêcher le premier vol censé déporter des demandeurs d’asile vers le Rwanda. Ce contretemps juridique n’a pas entamé la volonté de la ministre de continuer à appliquer le mémorandum conclu avec le régime autoritaire rwandais, tandis que Dominic Raab, vice-Premier ministre chargé de la Justice, a souhaité limiter la portée du Human Rights Act de 1998, qui transpose dans l’ordre juridique interne la Convention européenne des droits de l’homme.

Ce gouvernement a finalement fragilisé des acquis constitutionnels de près d’un quart de siècle, que ce soit sur le front des droits et libertés fondamentaux ou sur celui des arrangements garantissant l’unité nationale. Si le régime politique et institutionnel britannique est marqué par des évolutions souples constantes, la brutalité des actions du gouvernement précédent (et pas seulement de Boris Johnson) a aggravé les tensions et la distance entre les représentants et les citoyens. Même si la participation aux élections nationales et locales demeure assez stable depuis les années 2000 (qui avaient connu une diminution de la mobilisation citoyenne, inédite depuis la Seconde Guerre mondiale2), et même si les mécanismes d’engagement de la responsabilité des leaders politiques continuent de fonctionner (que l’on songe à la démission de Theresa May en 2020, ou à celle de Boris Johnson, plus récemment), l’avenir du Royaume-Uni suscite l’inquiétude. Les conservateurs se sont efforcés et tentent toujours de fidéliser un électorat hétéroclite, aux convictions opposées. Boris Johnson a tâché de séduire les couches populaires qui ont subi de plein fouet les effets de la libre circulation des travailleurs venus de l’est de l’Europe, attirés par une politique migratoire agressive. Son éviction du 10 Downing Street ne devrait pas modifier cette trajectoire. D’un autre côté, une bonne partie des tories, avant, pendant et après Boris Johnson, souhaite faire du Royaume-Uni un parangon du libre-échange, mais en rejetant le marché commun le plus important de la planète qu’est l’Union européenne. En outre, cela fait plusieurs décennies que les dirigeants du parti conservateurs ont fait le choix de négliger l’Écosse et l’Irlande du Nord aux spécificités accentuées depuis le Brexit, tant les élections se font désormais en fonction de l’électorat d’Angleterre – dont la population dépasse largement celle des nations celtes.

Quoi que l’on pense de sa politique, Boris Johnson a néanmoins suivi les grandes lignes du programme qui lui a permis d’être élu en 2019. Lorsqu’il n’a pas rempli ses promesses, il n’a jamais manqué une occasion d’instrumentaliser certains dossiers pour détourner l’attention de ses errements, qui renvoient aux frasques d’un étudiant privilégié à Oxford, déconnecté des réalités. Au Royaume-Uni, comme dans la majeure partie des démocraties occidentales, l’élite politique diffuse une forme de certitude de classe à l’égard des citoyens, par ailleurs plus attachés à leur accomplissement individuel qu’à leur engagement civique.

La période particulièrement troublée que connaissent les Britanniques imposerait la mesure et le rassemblement. L’obsession gouvernementale pour la question migratoire, traitée avec un manque criant d’humanisme que l’Église anglicane et l’héritier du trône ont critiqué, occulte des enjeux cruciaux comme la crise climatique ou la déliquescence des liens territoriaux et sociaux au sein de la société britannique. Il est indispensable d’adopter un discours de vérité sur le Brexit en assumant le fait que, à l’instar de l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun en 1973, la sortie de l’Union européenne emporte un temps d’adaptation long et délicat. Enfin, la relance d’un dialogue fructueux avec les nations celtes dans le cadre d’une dévolution des pouvoirs repensée et, pour l’Irlande du Nord, une réflexion sur la viabilité de l’accord du Vendredi saint, sont désormais incontournables. C’est donc l’offre politique qui doit se renouveler rapidement afin d’éviter que le Royaume-Uni ne s’enfonce un peu plus dans les limbes du déclin.

  • 1. Le Comité 1922 est l’assemblée tory réunissant la totalité des 359 élus conservateurs à la Chambre des communes.
  • 2. Voir le rapport du Centre de documentation de la Chambre des Communes du 26 août 2021, « Turnout at Elections », no 8060, 25 p.
  • 3. Voir Aurélien Antoine, « Le conservatisme de Boris Johnson »,  Esprit, juin 2020, p. 23-26.

Aurélien Antoine

Professeur des universités, spécialiste du droit britannique, il est l'auteur de Droit constitutionnel britannique (LGDJ, 2016). Il a fondé et dirige l'Observatoire du Brexit (brexit.hypotheses.org), une plate-forme scientifique ayant pour but de suivre et d'expliquer en continu le processus de retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne.