Portrait de Axel Honneth | DR
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Coopérer face à la crise

entretien avec

Axel Honneth

Pour le philosophe allemand, la crise sanitaire a révélé l’importance démocratique d’un débat public ouvert et rationnel, d’un système de santé solide et du fédéralisme européen.

La crise du coronavirus montre que le pouvoir et la décision politiques ont été confrontés à un contexte d’incertitude que la connaissance médicale n’a complètement pas permis de réduire. Avouer publiquement que l’on ne sait pas tout d’une maladie et de ses effets sociaux, est-ce une marque d’imperfection ? Ou cela peut-il devenir une vertu dans des sociétés démocratiques, précisément parce qu’elles accueillent l’incertitude de manière positive ?

Ces derniers mois, la manière dont les gouvernements ont géré la crise du coronavirus est devenue un indicateur de la qualité démocratique d’un système politique : plus un gouvernement exprime ses difficultés à contrôler la crise de manière ouverte, publique et rationnelle, plus il manifeste son potentiel démocratique. Cependant, cet épisode ne révèle pas tant une polarisation entre systèmes autoritaires et systèmes démocratiques qu’une hiérarchie graduée avec de nombreux niveaux intermédiaires : plus les experts médicaux et les responsables de santé publique sont autorisés à exprimer leurs préoccupations, inquiétudes et propositions publiquement, avec le soutien du gouvernement, plus le système politique semble démocratiquement puissant et avancé. De ce point de vue, l’administration Trump, en dépit de ses multiples erreurs, se classe mieux que le gouvernement chinois, dans la mesure où il a au moins permis à certains experts indépendants de s’exprimer publiquement, mais moins bien que la plupart des gouvernements d’Europe de l’Ouest, qui ont encouragé ces experts à parler haut et fort et à émettre des avis divergents.

La manière dont les gouvernements ont géré la crise du coronavirus est devenue un indicateur de la qualité démocratique d’un système politique.

Il est extrêmement difficile de répondre à la question purement technique de savoir lequel de ces systèmes a, en fin de compte, le mieux réagi. Pour ce que l’on en sait, les deux extrêmes de l’échelle ont réagi au mieux : à une extrémité, le gouvernement chinois, extrêmement autoritaire, centralisant le pouvoir de prendre des mesures pour limiter la progression de l’épidémie, et, à l’autre extrémité, les gouvernements relativement démocratiques d’Europe de l’Ouest, avec leurs pouvoirs limités de pilotage, mais un débat public et ouvert plus important. Les moins bien lotis sur cette échelle sont de loin les démocraties autoritaires, avec leur dirigeant populiste de droite, comme Trump ou Bolsonaro, qui ont été dans le déni de la crise à son début, pour ensuite adopter des mesures inappropriées, dans l’urgence et sans s’appuyer sur les avis des experts. À long terme, j’espère que les gouvernements véritablement démocratiques sauront mieux gérer la crise, d’abord parce qu’ils adopteront leurs réformes dans un dialogue permanent avec les chercheurs médicaux indépendants et ensuite parce qu’ils chercheront à distribuer les remèdes de manière égale au sein de la population.

La confiance populaire dans les mesures prises par les gouvernements pour faire face à la pandémie a beaucoup varié d’un pays à l’autre. À cette heure, elle est plus grande en Allemagne qu’en France, même s’il y a aussi eu des protestations à Berlin contre des mesures que certains jugeaient liberticides. Comment, selon vous, cette crise nous invite-t-elle à repenser le lien entre État de droit et exigences sanitaires ? On a beaucoup évoqué le concept de biopouvoir, forgé par Michel Foucault. Les mesures de protection et de restriction des libertés relèvent-elles plutôt d’une médicalisation du politique ou d’une prise en compte inédite de la valeur de la vie individuelle dans nos sociétés ?

La crise a contraint les régimes démocratiques à réexaminer publiquement les valeurs morales sur lesquelles ils reposent d’un point de vue culturel et auxquelles ils sont liés par leur Constitution (écrite ou non). Le résultat d’un tel processus démocratique est déjà, ou sera, de prendre conscience qu’un gouvernement, serait-il le meilleur, dépend largement d’un système de santé bien équipé, publiquement subventionné et fonctionnant de manière transparente, dont le but politique est de secourir et de soigner la vie organique de chacun, indépendamment de son statut social, de son orientation sexuelle et de son identité culturelle. J’anticipe et j’espère que nous allons connaître une transformation historique qui contredit le pronostic des promoteurs du paradigme foucaldien du « biopouvoir ». Plutôt que la montée en puissance politique du système médical pour contrôler et diriger efficacement la population au point que seule la survie compte, le savoir médical des experts sera politiquement employé pour améliorer la capacité des gouvernements démocratiques de protéger tous les citoyens contre les risques d’épidémie et pour améliorer la protection de la santé sur le long terme. Rien n’est plus absurde et obscène, à un moment où on a besoin d’un système de santé efficace, que les lamentations triomphales des intellectuels foucaldiens, pour qui l’essor du biopouvoir d’un État démocratique limite sans cesse notre liberté en contrôlant nos vies biologiques. À l’inverse, la majorité informée des citoyens consent à de petites limitations des libertés publiques, coopérant afin de réduire la menace du virus.

Dans votre travail sur l’éthos démocratique, vous mettez en avant un concept de liberté qui n’est pas seulement formel et juridique1. Selon vous, la liberté démocratique excède le champ du droit, elle s’expérimente à tous les étages de la vie sociale (de la famille à la vie professionnelle). Cette liberté « horizontale », liée à la participation effective des citoyens et à la constitution d’un « public », n’est-elle pas ce qui est aujourd’hui occulté dans les moments de crise, au profit d’une pratique verticale du pouvoir ?

La probabilité d’un exercice horizontal du pouvoir politique, ainsi que vous qualifiez adéquatement ce que j’ai à l’esprit, n’a jamais été aussi forte, ces dernières décennies, en Europe de l’Ouest, pour ne rien dire des autres parties du monde – personne ne devrait se bercer d’illusions à cet égard. Ce qui s’est amélioré au cours des quarante dernières années, ce sont les conditions d’égalité et de participation dans la famille, et le potentiel démocratique d’amitiés qui transcendent les différents groupes culturels et sociaux. En revanche, la probabilité d’un contrôle démocratique sur la sphère du travail et d’une plus grande coopération en son sein a diminué sous les coups des dérégulations néolibérales du marché du travail. La situation de l’espace public démocratique est tout aussi détériorée : les partis politiques sont en mauvais état, du fait de leur fossilisation, du vieillissement de leurs membres et de leur obsession du succès électoral ; les médias publics ne remplissent pas correctement leur mission politique d’information et d’éducation à cause des privatisations économiques ; et un grand nombre de citoyens ne sont pas véritablement capables de participer à la délibération démocratique en raison de leurs conditions de travail. Les conséquences de l’épidémie sur ces dernières sont à mon avis extrêmement ambivalentes : d’un côté, l’exercice du pouvoir est devenu encore plus vertical pour répondre au besoin de mesures rapides et précises contre la crise ; d’un autre côté, le gouvernement démocratique est devenu plus dépendant de la participation, de la volonté de travailler et du soutien actif des citoyens. Une telle situation a conduit à la remarquable réapparition de citoyens mal payés et jusqu’alors oubliés et négligés (les infirmières, les éboueurs et les livreurs), parce qu’on avait fortement besoin de leur coopération active. Il est trop tôt pour savoir ce que va produire cette réévaluation inattendue de certains types de travail. Ce qui s’est également amélioré au cours de cette crise est peut-être le degré d’intégration sociale, au moins dans certains pays européens où les citoyens ont eu à faire un apprentissage accéléré du degré auquel chacun dépend du comportement prévenant et réfléchi des autres. Mais tout peut changer très vite !

Devant les problèmes d’approvisionnement en médicaments, beaucoup en France remettent en avant le concept de souveraineté. Défendu à droite comme souveraineté nationale, à gauche comme souveraineté populaire, ce terme semble surtout répondre au sentiment d’une certaine impuissance du politique à l’époque de la mondialisation. Le plus souvent, le thème de la souveraineté est défendu contre l’intégration européenne et le fédéralisme que vous avez souvent défendus comme projets politiques. Quel serait, selon vous, un concept de souveraineté compatible avec les limites que l’État de droit pose à la volonté ?

Au début de la crise du coronavirus, il semblait en effet que seul l’État-nation, longtemps déprécié, avec son pouvoir et son autorité centralisés, serait capable d’adopter les mesures nécessaires à la protection de la vie des citoyens contre le virus. Cependant, peu après ce premier moment d’une intervention fondée sur l’État-nation, toutes les conséquences d’une telle réponse « souveraine » devenaient visibles : les systèmes de santé de certains États-nations en Europe étaient en si mauvais état qu’ils ont vite été débordés et ont requis l’aide des États voisins ; et les décisions concernant la fermeture des frontières exigeaient une coordination entre les États-nations. De plus, il y a eu, au sein de l’Union européenne, des pressions exercées pour aider les États membres les plus mal en point afin de maintenir une certaine stabilité économique dans tous les États membres. De telles pressions ne relevaient pas d’une lucidité morale ou d’un sentiment de solidarité, mais résultaient simplement d’un calcul pragmatique : tous les membres de l’Union européenne s’en sortiront mieux à long terme si chacun contribue à un fonds de soutien à la mesure de son PIB. Au moins depuis lors, même les plus ardents défenseurs de la souveraineté nationale en Europe devraient avoir compris que ce dont nous avons besoin dans un avenir proche n’est pas un rejet de tout pouvoir de décision au niveau national, mais la distribution d’un tel pouvoir de décision à différents niveaux selon le sujet politique en question – comme un État fédéral sait que certaines décisions politiques sont plus pertinentes et sages si elles sont prises à un niveau inférieur, y compris régional ou municipal. Certes, une telle répartition de la souveraineté en Europe aurait pour conséquence que chaque citoyen appartienne à différentes « communautés juridiques » – ou, pour employer votre terme, différents « États de droit » –, chacune avec ses règles et lois fondamentales. Mais ce n’est pas complètement inimaginable : n’avons-nous pas appris rapidement à soumettre notre volonté à différentes autorités juridiques, par exemple en tant que membre d’un État-nation et en tant que membre d’une ville en partie autorégulée ? Pourquoi ne serions-nous pas capables d’étendre cette compréhension juridique complexe de nous-mêmes, en devenant aussi les membres d’une organisation transnationale, avec un pouvoir de décision en partie – et seulement en partie – souverain ? Le débat politique qui ne permet aujourd’hui qu’une alternative entre la souveraineté nationale – qu’elle soit fondée sur la « nation » ou le « peuple » – et son rejet total par un organisme politique supranational est trop simpliste et ne fait pas justice à la complexité politique du monde que nous habitons.

Vous insistez souvent sur le hiatus entre le progrès contemporain des libertés interpersonnelles (par exemple dans la sphère de l’intime) et un certain déclin des libertés publiques et sociales. Pour tenter de le résorber, vous mettez en avant l’idée d’une « culture politique » qui ancrerait l’idéal démocratique dans l’expérience. Une crise comme celle que nous sommes en train de vivre, qui affecte la sphère privée comme l’espace public, le niveau national comme le niveau mondial, vous semble-t-elle de nature à favoriser une telle culture ?

Il est sans doute prématuré de déterminer ce que les citoyens ont appris de cette crise, qui n’est toujours pas complètement sous contrôle. Nous sommes déjà nombreux à avoir pris conscience de l’importance de notre capacité à faire confiance à nos concitoyens et à leur aptitude à suivre des règles démocratiquement établies : c’est un soulagement et un réconfort démocratiques de se trouver en compagnie de personnes qui, ensemble, rappellent à l’ordre la seule personne qui refuse de porter un masque dans les transports en commun. À cet égard, la crise pourrait avoir un effet utile et bénéfique : permettre aux citoyens de faire l’expérience des conséquences positives des décisions démocratiques sur leur vie quotidienne, soit en rétablissant un « nous » démocratique tangible, soit en montrant à quel point ces décisions peuvent contribuer à la protection de la santé et de la sécurité de chacun. Si tel était le cas, alors la crise pourrait recréer l’expérience participative de la démocratie. Mais encore une fois, il est trop tôt pour juger, et il pourrait s’avérer le cas contraire, à savoir qu’une majorité de personnes considère que toutes les mesures prises par l’État ou l’Union européenne pour contrôler l’épidémie sont injustifiées, entretenant ainsi la méfiance à l’égard du processus démocratique de prise de décision.

La crise pourrait recréer l’expérience participative de la démocratie.

Parmi les ressources pour lutter contre l’affaiblissement et la disparition insidieuse de la démocratie participative, deux me semblent extrêmement puissantes : la reconstitution d’une éducation véritablement démocratique dans toutes les écoles publiques et la tentative de démocratiser la sphère du travail. Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés aujourd’hui dans le combat pour la liberté sociale et la participation démocratique qu’il y a environ un siècle, lorsque Durkheim et Dewey se battaient pour une meilleure éducation publique et des formes plus équitables et plus accueillantes de division du travail.

Propos recueillis par Michaël Fœssel et Jean-Louis Schlegel, traduits par Jonathan Chalier

  • 1.Voir Axel Honneth, Le Droit de la liberté. Esquisse d’une éthicité démocratique, trad. par Frédéric Joly et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 2015.

Axel Honneth

Philosophe et sociologue, professeur à l'université J.W Goethe (où il a succédé à Jürgen Habermas), Axel Honneth est directeur de l'Institut pour la recherche sociale.

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