Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Aux couleurs de la Chine

Introduction

décembre 2020

Source d’inquiétude autant que de fascination, la Chine continue de représenter une énigme. Le socialisme « aux couleurs de la Chine » conjugue désormais un capitalisme sauvage avec un pouvoir ultra-centralisé, dans une synthèse politique inédite.

Toute tentative d’incursion dans les réalités de la Chine contemporaine se fait aujourd’hui à la lumière d’une double actualité. Celle de la pandémie de Covid-19 d’abord : après avoir été le premier foyer de contamination dès le mois de décembre 2019, puis avoir dissimulé l’existence du virus et tardé à donner l’alerte au plan international – avec les terribles conséquences que l’on sait – la Chine s’est érigée en modèle de gestion efficace de la crise, saisissant là l’occasion de souligner les faiblesses et fragilités des systèmes démocratiques. Le dénouement de l’élection présidentielle américaine ensuite, tant la présidence de Donald Trump en est venue à se définir, dans les deux dernières années surtout, par sa rivalité stratégique avec la Chine, qu’elle cherche à imposer comme la matrice des relations internationales à venir. Égocratiques et grossièrement xénophobes, les campagnes antichinoises du président américain n’ont pas permis de bien cerner ce qui se joue avec la Chine. Force est d’admettre, cependant, que, même si l’on refuse de se plier à sa vision d’un monde en noir et blanc, la Chine de Xi Jinping représente bien un défi pour le xxie siècle, et une forme de menace : pas tant à l’Occident, comme on le dit parfois, mais bien à la démocratie libérale, et même à l’humanité, à en juger par le traitement des Ouïghours.

La Chine de Xi Jinping représente bien une forme de menace à la démocratie libérale.

Source d’inquiétude autant que de fascination, la Chine fait désormais partie de notre paysage culturel, politique et social, mais elle continue de représenter une énigme, mal connue et mal comprise. Combinant le moderne avec l’archaïque, l’exceptionnalisme avec une prétention à s’ériger en modèle, le « socialisme aux couleurs de la Chine » ou « socialisme aux caractéristiques chinoises » conjugue un capitalisme sauvage avec la centralisation accrue du pouvoir, le contrôle social avec la recherche du bien-être de la population, et la volonté de grandeur avec un certain pragmatisme. Il présente une synthèse politique inédite, qui se transforme en continu derrière la mise en scène hiératique d’un pouvoir inamovible. Le présent et l’avenir y sont vus comme le temps de la revanche sur l’histoire : fort de ses succès dans la promotion des « énergies positives », Xi Jinping semble désormais se projeter au-delà même du prochain Congrès du PCC et même préparer le centenaire, en 2049, de la République populaire.

Moderne, le régime chinois l’est assurément par sa puissance économique, sa technologie et son excellence scientifique, l’aménagement de son espace urbain et ses moyens de communication. Il l’est cependant également par son système de surveillance, poussé à l’extrême du moins dans ses ambitions1, qu’il exporte déjà vers des pays comme Djibouti et présente en interne comme le signe ultime de la supériorité chinoise sur l’« Occident ». Mais archaïque également, par l’interprétation nationaliste et autoritaire qu’il fait du confucianisme qu’il ne cesse de brutaliser, par ses structures de pouvoir qui, malgré ses nouveaux « habits neufs2 » reproduisent la théâtralité grotesque des régimes totalitaires du passé, de Staline à Enver Hoxha en passant par Ceaușescu, ou encore par son culte du secret au cœur même de l’ingénierie du pouvoir : mentir d’abord à soi-même, puis à ses supérieurs, et enfin, au monde entier. L’année 2020 aurait ainsi été prise en otage à l’échelle de la planète par la Covid-19, devenu le meilleur « produit d’exportation » des autorités de Wuhan, puis de Pékin3, qui n’ont guère hésité à recourir au mensonge, cette arme des « criminels qui osent nuire à autrui sans recourir à la philosophie4 ».

Moderne et archaïque à la fois, le régime l’est enfin dans une conception hégémonique de la nation chinoise qui motive la répression brutale des minorités ouïghoures, tibétaines et mongoles, encore trop faiblement documentée5. Comme le précisait l’historien Jörg Baberowski, en évoquant explicitement les pouvoirs de Staline et de Mao : « [ils] rêvèrent peut-être d’un beau monde nouveau », mais ne furent « ni des régimes bureaucratiques ni des régimes de l’ordre […]. Les façades monumentales qui donnèrent aux régimes totalitaires du xxe siècle un visage “d’ordre” ne firent que cacher que, derrière elles, ils menaient des guerres prémodernes : non seulement contre des États voisins, mais contre la population de leur propre pays6 ».

S’ils se revendiquent sans hésiter de ces précédents sinistres, les dirigeants de la Chine actuelle doivent composer avec une réalité économique et sociale bien différente de celle des régimes totalitaires du xxe siècle, tant l’évolution du pays, dans les dernières décennies, a été rapide. Les auteurs réunis ici décrivent notamment le rôle des grandes entreprises, engagées dans une négociation permanente avec l’État-Parti, tour à tour instruments et moteurs de ses ambitions nouvelles. Les succès économiques et technologiques contribuent à justifier les politiques autoritaires, mais ils ouvrent également des brèches, l’État-Parti ne pouvant contrôler de bout en bout l’activité d’entreprises mondialisées. De même, la population chinoise, de plus en plus éduquée, ne forme pas un bloc monolithique paralysé par la peur. La crise sanitaire a révélé qu’elle nourrit ses mécontentements, ses initiatives, ses stratégies propres, tout en restant globalement très réceptive à la propagande nationaliste.

Sans pouvoir prétendre en dresser un tableau exhaustif, ce sont de ces évolutions et de ces contradictions que ce dossier souhaite proposer un bilan provisoire, en évoquant différentes couleurs, différentes caractéristiques de cette Chine de 2020. Inquiets que la Chine puisse représenter une partie de notre avenir, nous manquons de lucidité parfois pour en comprendre les spécificités, mais aussi les points de contacts et de communication avec nos propres sociétés. Si le durcissement du régime n’est plus à prouver, l’armature intellectuelle qui le sous-tend, bâtie sur le culte de la souveraineté, le rejet de l’État de droit et la remise en cause de l’universalisme des droits de l’homme, peut nous sembler étrangement familière. Et si ce dossier laisse momentanément de côté les questions de diplomatie et d’influence pour se concentrer sur la nature du système politique, il montre que l’une des interrogations majeures concernant l’avenir portera sur l’évolution de la société chinoise, qui continue envers et contre tout de créer, à sa façon, de nouveaux espaces d’expression et de liberté. Une société tout autre sans nul doute, qui est aussi un miroir tendu à la nôtre.

  • 1.Voir Christophe Deloire, « Il faut changer la Chine avant qu’elle nous change », Le Monde, 17 octobre 2017.
  • 2.Pour les anciens « habits neufs », voir le regretté Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao, Paris, Champ Libre, 1971.
  • 3.Voir l’article très documenté de Milena Gabanelli et Luigi Offeddu « Coronavirus: ecco le responsabilità della Cina », Corriere della Sera, 27 septembre 2020.
  • 4.Robert Musil, L’Homme sans qualités [1930-1932], trad. par Philippe Jaccottet, Paris, Seuil, 2004, t. 1, p. 304.
  • 5.Voir Sean R. Roberts, The War on the Uyghurs: China’s Internal Campaign against a Muslim Minority, Princeton, Princeton University Press, 2020.
  • 6.Cité dans Jan Philipp Reemtsma, Confiance et violence. Essai sur une configuration particulière de la modernité, trad. par Bernard Lortholary, Paris, Gallimard, 2011, p. 322.

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

Anne-Lorraine Bujon

Directrice de la rédaction de la revue Esprit. Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée d’anglais, elle a étudié puis enseigné la littérature américaine, avant de se spécialiser dans l’animation du débat d’idées. Également chercheure associée à l’Ifri, elle s’intéresse en particulier aux questions d’histoire politique et culturelle des États-Unis.…

Dans le même numéro

Source d’inquiétude autant que de fascination, la Chine continue de représenter une énigme. Le socialisme « aux couleurs de la Chine » conjugue en effet un capitalisme sauvage avec un pouvoir centralisé dans une synthèse politique inédite. Le dossier explore le nouveau souverainisme, le pouvoir numérique, le rapport aux minorités et la gestion de l’épidémie. À lire aussi : projet de danger perpétuel, du fanatisme à la radicalité, la dissidence discrète de Marc Fumaroli, pour une philosophie de la préhistoire et la controverse Kundera.