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Dans le même numéro

Algérie : sortir des années noires

Introduction

juin 2019

Les revendications algériennes visent à en terminer avec la fatigue sociale et un régime autoritaire et corrompu, en dépit de l’héritage de la guerre civile. Le souci de dignité démocratique exprimé permet aux Algériens de renouer avec leur conscience historique.

 

"De l’in-espoir est né l’inespéré » écrivait en 2011 le psychanalyste Fethi Benslama[1] à propos de la contestation révolutionnaire tunisienne, qui allait rapidement embraser plusieurs autres sociétés arabes. La décennie se termine, de manière tout aussi « soudaine », avec de nouvelles scènes protestataires, cette fois-ci en Algérie et au Soudan, deux pays où les événements de 2011 avaient donné lieu à de vifs débats, sans exercer pour autant d’effets transformateurs significatifs.

Concomitantes avec les mouvements des indignés et d’Occupy au tournant de la décennie, les mobilisations arabes de 2011 avaient suscité une vague d’enthousiasme dans le monde, alors que celles de 2019 sont renvoyées à leurs cadres strictement nationaux et rencontrent un silence étourdissant de la part des démocraties occidentales. Ce traitement différencié ­s’explique sans doute par le sombre tableau que présente le monde arabe post-2011. Comme en 1848 en Europe, et « à l’exception de quelques rares chapitres », chaque épisode de leurs annales a eu pour titre : « Défaite de la révolution [2] ». Force est en effet de prendre acte que 2011 n’a pas réalisé ses promesses de démocratisation et a sombré soit dans une dictature militaire comme en Égypte, soit dans une instabilité politique paralysante comme en Tunisie ou dans des guerres civiles comme en Libye, au Yémen et en Syrie. Pourtant, les revendications algériennes et soudanaises de 2019 présentent de nombreuses similitudes avec celles de 2011 : les contestations voient le jour dans des sociétés ouvertes et intellectuellement vivaces, mais prises en otage par des pouvoirs surannés et des hommes sans projet. Elles visent à en terminer avec la fatigue sociale, un quotidien morne et des régimes autoritaires, distribuant des miettes aux acteurs cooptés à l’échelle locale[3] pour mieux préserver le noyau dur des pouvoirs économique, politique et militaire[4]. Enfin, elles expriment le désir d’une société plurielle, complexe, conflictuelle et pourtant pacifiée, évoluant au gré de l’« incertitude démocratique » que problématise Claude Lefort[5].

Pesanteurs

La scène algérienne évolue cependant sous le poids d’une double pesanteur qui lui est propre. La première est liée à l’héritage de la guerre civile des années 1990, qui a fait près de 200 000 victimes et dévasté des régions entières du pays pour ne laisser aucun acteur, étatique ou islamiste, innocent. Le vieux père du film Barakat (Djamila Sahraoui, 2006), parti à la recherche de ses deux fils, résume bien cette « décennie noire » : « Je ne sais pas s’ils ont déjà été tués, ou s’ils sont en train de tuer. » La guerre marquait en effet l’effondrement de l’État postcolonial né dans la violence et, dans la mesure où elle était fratricide, de la société algérienne elle-même. Comme le montre Jean-Pierre Peyroulou dans ce dossier, elle n’a pas provoqué une amnésie collective, mais elle a été utilisée comme un spectre pour inviter les Algériens à préférer « mille ans de tyrannie à une minute d’anarchie », ainsi que l’enseignait le juriste Al-Mâwardi au xie siècle. Elle reste aussi, pour l’ensemble du peuple, une geste héroïque qui a dispensé de s’interroger sur les ressorts d’une démocratisation et d’investir le champ politique, comme l’explique Thomas Serres. Les maîtres du pays ont utilisé cette mythologie pour installer « un processus de consolidation démocratique sans fin ». Ils n’ont cessé de dire que la guerre avait amplement démontré l’immaturité des Algériens : ces derniers ne seraient, tout au plus, que des « mauvais sujets » ou des « infra-humains [6] ». Tout au long des années 2000, la peur d’une rechute dans la violence a été instrumentalisée pour interdire la question des responsabilités de cette descente aux enfers, qu’elles soient celles du « Système » déjà à bout de souffle lorsqu’éclatèrent les émeutes d’octobre 1988 ou celles de ses opposants islamistes aux visions chiliastiques, sans respect aucun pour la vie humaine.

La seconde pesanteur est directement liée au régime algérien qui se différencie aussi bien de ceux, hyper-personnalisés, de Ben Ali et de Moubarak, que des cleptocraties militarisées de Kadhafi, de Saleh et d’Assad, issues d’une tribu ou d’une communauté confessionnelle. Ce qu’on appelle le « Pouvoir » ou le « Système » en Algérie est une coalition d’acteurs militaires, sécuritaires et économiques. Ce « cartel » n’hésite pas à laver au besoin son linge sale en public, mais sait aussi faire montre d’une parfaite entente pour « congeler » le pays afin de s’éviter une guerre ouverte au sommet et de continuer de bénéficier des ressorts d’une corruption très enracinée, qu’ont illustrés deux scandales majeurs liés aux hydrocarbures (Sonatrach 1 et 2) et aux travaux publics (autoroute est-ouest) pendant le troisième mandat de Bouteflika. En 2014, il avait décidé de représenter un président déjà frappé par le sort et paralysé à un nouveau mandat, dans l’attente d’une formule satisfaisante pour tous avant l’échéance de 2019. Faute d’accord interne, elle s’est résolue à répéter le même scénario en 2019, convaincue que, cette fois encore, « les chiens allaient aboyer, mais le fauteuil roulant du président passer[7] ». Dans un pays travaillé par tant de dissidences et d’espoirs qu’analyse ici Pierre Vermeren, cette décision était simplement de trop, non seulement parce qu’elle heurtait de plein fouet la demande d’élections libres et transparentes des Algériens, mais aussi parce qu’elle attentait à leur dignité.

La société algérienne a en effet manifesté très régulièrement son aspiration aux libertés. Les manifestations d’octobre 1988 avaient débouché sur la première expérience démocratique du monde arabe marquée, comme Jean-Pierre Peyroulou le rappelle, par le multipartisme, la liberté de la presse, des réformes économiques et sociales, et une nouvelle constitution. L’annulation en décembre 1991 des élections qui avaient vu le Front islamique du salut (Fis) l’emporter et la décennie noire qui a suivi ont occulté l’ouverture politique de ces deux années. Il est significatif que la plateforme de Sant’Egidio (1995), ultime tentative de sortir l’Algérie du chaos de la décennie noire, se soit prolongée pour certains signataires (Front des forces socialistes, Rassemblement démocratique pour la jeunesse, Collectif des familles de disparus en Algérie) par un engagement en faveur d’une rupture démocratique non violente tout au long des années 2000. Par ailleurs, comme l’évoque Akram Belkaïd, l’Algérie a connu, depuis le début des années 2000, 10 000 manifestations par an en moyenne. Début 2011, au moment des printemps arabes, les émeutes qui éclatent à la suite d’une augmentation des prix alimentaires secouent le pays pendant plusieurs mois. Mais elles n’aboutiront pas à un mouvement unifié et se calmeront avec la levée de l’état d’urgence et une hausse des salaires. En 2017 et 2018, les internes en médecine avaient mené des grèves et des marches durement réprimées pour protester contre la dégradation du système de santé. Mais, là encore, le mouvement était resté sporadique et localisé.

Le souci de dignité démocratique que le mouvement observé depuis février 2019 exprime permet aux Algériens de renouer avec leur conscience historique. Il ne s’agit plus seulement de l’indépendance à l’égard de la France, mais de l’aspiration universelle des peuples à la liberté démocratique. N’oublions pas que l’Algérie a été à la pointe des combats pour l’émancipation des pays du Sud à l’Onu et qu’elle a été dans les années 1960-1970 un pays où étaient révérés Pablo Neruda et Salvador Allende.

Rébellion

Comme bien d’autres avant elles, la rébellion algérienne « récuse l’insignifiant. Elle dit non à l’insensé […] Derrière la colère, même si elle ne sait pas toujours bien son vrai nom, il y a le désir de créer une ville et une politique; il y a la volonté d’organiser les conditions de vie en fonction des raisons de vivre[8] ». Malgré les incertitudes, nous la saluons. Comme les contestations arabes de 2011, elle mobilise différents genres et différentes classes, générations, professions et territoires, dont Akram Belkaïd analyse ici la formation dans et par le mouvement lui-même. De semaine en semaine, elle frappe autant par sa maturité que par son habileté à contrôler ses espaces de déploiement, pour le moment épargnés de toute violence. Et elle porte ses fruits : en quelques mois, elle est parvenue à renverser le président, son frère Saïd, ainsi que plusieurs autres hauts responsables. Plus important encore, elle a montré qu’au-delà de ces figures honnies, le « Pouvoir » lui-même était nu, incapable de produire du sens et n’habitant plus les paroles qu’il prononce[9].

Le souci de dignité démocratique que le mouvement observé
depuis février 2019 exprime permet aux Algériens de renouer avec leur conscience historique.

Pour autant, les sources d’inquiétude ne manquent pas. Si la rue algérienne parvient à produire la seule parole politique qui ait un sens, elle n’occupe pas les palais du pouvoir. On ne peut écarter l’hypothèse d’une recomposition à la hâte du régime. La question de l’islamisme politique reste en suspens. Et il ne faut pas minimiser la menace que pourraient faire peser sur le pays les acteurs djihadistes, fragmentés mais toujours vivaces, dont la violence pourrait offrir au « Système » la légitimation qui lui manque.

Cet état de « suspension politique » illustre la nécessité de porter à l’Algérie toute l’attention qu’elle mérite. La maturité dont font preuve les Algériens dans cette épreuve appelle à défaire l’image d’une Algérie paralysée et corrompue qui marque encore trop souvent la relation de la France à un pays avec lequel plusieurs millions de citoyens français entretiennent un lien. Les aspirations démocratiques en Algérie sont universelles et résonnent particulièrement sur cette rive de la Méditerranée.

 

[1] - Fethi Benslama, Soudain la révolution! De la Tunisie au monde arabe: la signification d’un soulèvement, Paris, Denoël, 2011.

[2] - Karl Marx, «  La lutte des classes en France  » [1848-1950], Œuvres IV, Paris, Gallimard, 1994, p. 237.

[3] - Mohammed Hachemaoui, Clientélisme et patronage dans l’Algérie contemporaine, Aix-en-Provence et Paris, Iremam/Karthala, 2013.

[4] - Thomas Serres, L’Algérie face à la catastrophe suspendue. Gérer la crise et blâmer le peuple sous Bouteflika (1999-2004), préface de Hamit Bozarslan, Tunis et Paris, Irmc/Karthala, 2019.

[5] - Claude Lefort, L’Invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 2004. Voir aussi le dossier «  L’inquiétude démocratique  », Esprit, janvier-février 2019.

[6] - L’expression est attribuée aux milieux sécuritaires algériens par Yasmina Khadra dans Ce que le jour doit à la nuit, Paris, Julliard, 2008.

[7] - L’expression est de Mamane, qui livre sur la Rfi une chronique quotidienne de la République très très démocratique de Gondwana, de sa belle capitale Gondwana City et de Son Excellence Président-Fondateur.

[8] - Michel de Certeau, «  Les révolutions du croyable  », Esprit, février 1969.

[9] - Voir Yassin al-Haj Saleh, «  L’écriture habitée  », dans Franck Mermier (sous la dir. de), Écrits libres de Syrie. De la révolution à la guerre, Paris, Classiques Garnier, 2018.

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

Lucile Schmid

Haut-fonctionnaire, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Lucile Schmid s'est intéressée aux questions de discrimination, de parité et d'écologie. Elle a publié de nombreux articles pour Esprit sur la vie politique française, l'écologie et les rapports entre socialistes et écologistes. Elle a publié, avec Catherine Larrère et Olivier Fressard, L’écologie est politique (Les Petits…

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