Palais de la Porte Dorée, musée permanent des Colonies, en 1931.  CC-BY-SA-4.0 via Wikimedia
Palais de la Porte Dorée, musée permanent des Colonies, en 1931. CC-BY-SA-4.0 via Wikimedia

N’allez pas à l’Exposition coloniale !

Le Musée national de l’histoire de l’immigration, qui vient de réouvrir, tient sa promesse de « faire musée d’une histoire commune ». Avec une grande rigueur historique, il inscrit des parcours de vie dans leur contexte géopolitique et économique. Parviendra-t-il à réconcilier la société française avec son histoire ?


Transmettre, surprendre et donner vie aux événements : trois promesses rarement réunies dans un musée d’histoire. Le Musée national de l’histoire de l’immigration qui vient de ré-ouvrir au Palais de la Porte-Dorée les tient amplement sur un sujet ô combien sensible. Onze dates marquantes structurent le parcours, du xviie siècle jusqu’à aujourd’hui. Ce parti pris événementiel a imposé des choix bien plus exigeants qu’une simple périodisation, des arbitrages plus épineux aussi. Le fil rouge déroulé ici est un beau et vaste programme : d’où vient la pluralité culturelle de la société française ? Comment a-t-elle changé de visage au fil du temps ?

Des visiteurs, questionnés à la volée, témoignent d’une expérience à la fois riche et personnelle : « j’ai découvert une diversité d’immigrés que je n’imaginais pas » ; « ça m’a fait du bien de retrouver l’histoire de ma famille » ; « on a échangé sur nos histoires respectives pendant la visite » ; « ça donne de vrais repères » ; « je ne savais pas, j’ai beaucoup appris ». Nous venons tous de quelque part, d’un ailleurs que nous connaissons ou ignorons. Chacun à son rythme trouvera de quoi sustenter sa curiosité selon la période qui l’intéresse et se fera probablement surprendre à se reconnaître lui-même comme partie prenante de la grande histoire.

En 2019, le projet de « faire musée d’une histoire commune  » avait fait l’objet d’un rapport collectif d’historiens1. De fait, la rigueur historique fait la signature et la première réussite de ce musée. Il donne au visiteur beaucoup de cartes en main pour exercer son discernement critique. Les mots sont pesés et suspendent toute interprétation pour aborder avec distance les moments les plus critiques de notre histoire. La sobriété de la scénographie met en valeur les pièces présentées et la couleur distinctive des salles affiche des repères très clairs.

Les faits priment donc, rien que les faits. Patrick Boucheron aime à le rappeler. L’histoire est faite « d’effets et non de causes ». 1685, définition du statut d’esclave par le Code noir ; 1789, accès des étrangers à la citoyenneté française ; 1962, indépendance de l’Algérie : chaque date correspond à une décision institutionnelle ou à une césure majeure de l’immigration. Les éléments de contexte sont succincts. Priorité est donnée aux événements concomitants relatifs aux migrations, juxtaposés période par période. Leurs répercussions collectives apparaissent très peu, sans doute impossibles à généraliser. Ces choix chronologiques sont ici illustrés à travers des effets personnels de quelques individus. Des portraits photographiques, des cartes d’identité ou des correspondances familiales font renaître, sous nos yeux et par bribes tangibles, des parcours de vie. On rencontre, avec sa seule paire de bottes militaires, Lazare Ponticelli, ce dernier des Poilus mort en 2010, venu d’Italie s’engager dans l’armée française en 1917. On entend l’engagement des surréalistes à travers cette simple affiche de 1931 : « N’allez pas à l’Exposition coloniale ! »

L’histoire géopolitique et/ou économique ressort comme le moteur récurrent de l’arrivée d’étrangers en France. Il y a ceux qui sont repartis et ceux qui sont restés. Les pays d’origine diffèrent selon les périodes. On découvre, dans la diversité des conditions d’immigration, qu’elles ont rarement grand-chose à voir entre elles : affranchissement d’esclaves installés sur le sol français dès le xviie siècle ; réquisition de soldats des colonies pendant la guerre de 1914-1918 ; appel de travailleurs étrangers dans la crise économique des années 1930 ; flux de « déplacés » allemands et juifs menacés par le retour dans leur pays d’origine après 1945 ; arrivée de Portugais, à la fois exilés par la dictature et ouvriers de la Reconstruction ; rapatriements d’Algérie, etc. Inscrite dans la longue durée historique, l’immigration se pluralise au-delà de l’idée que l’on s’en fait dans sa réalité contemporaine. Une constante : la conflictualité entre soi et l’autre. La rencontre ne va pas de soi, elle travaille en profondeur les êtres et la société. On n’accueille pas « l’estrange étranger » sans en être altéré soi-même. Au détour d’une salle, Bécassine témoigne des moqueries sur les paysans qui arrivent en ville, avec la Révolution industrielle. La distinction entre Paris et la Province a, elle aussi, sa longue histoire. Qui pourrait s’en extraire ?

La tradition d’accueil de la France n’est pas un mythe. Le parcours de visite donne chair à sa continuité. Notre histoire de l’immigration vient de loin. En distinguant, dès 1789, citoyenneté et nationalité françaises, la première prévalant sur la seconde, la Révolution a fondé un principe institutionnel explicite.

Ainsi mise en perspective, l’entrée dans la période contemporaine se voit délestée de sa surcharge émotionnelle. En ce sens, c’est sans doute l’une des plus réussies. Cette fois, des cartes et des chiffres permettent de visualiser les faits, sans commentaires additionnels. Ils apportent quelques éclairages précis, sur la progression des couples mixtes de génération en génération ou sur le réseau de villes organisées dans l’accueil des réfugiés, par exemple. Mais ils donnent surtout la mesure de la difficulté à donner une signification aux constats, aussi objectifs soient-ils, et interpellent le visiteur sur les chiffres qui circulent dans le débat public, comme sur l’interprétation à en donner.

Les questions du visiteur, selon son âge et sa génération, ne cessent de s’accroître, à la fois très personnelles et très politiques. À partir de la période où il a vécu les événements, il s’approprie le parcours d’une autre manière. Les enjeux d’aujourd’hui ne sont pas tous inhérents à un phénomène inédit. Comme c’était le cas hier, ils relèvent d’immigrations au pluriel. L’homme n’est-il pas, anthropologiquement, une espèce migrante ? Alors, plus on avance dans le temps, plus on éprouve le besoin de prendre de la hauteur. Quels sont les enjeux de fond qui sont les nôtres ? Et quelles seraient alors les bonnes questions à poser collectivement ? Que fait l’immigration au droit, à la laïcité, au sentiment d’appartenance à la France, au patrimoine matériel ? Puisque les migrations ont été si polymorphes, comment distinguer les unes des autres et spécifier celles d’aujourd’hui ? Comment différencier aussi leurs conséquences sur la société ? Comment reconfigurent-elles sans cesse la ville et l’espace public ? Comment nous représenter tant d’expériences vécues et individuelles dans les migrations, choisies et surtout subies ?

Dans l’escalier d’entrée sont juxtaposés sur le mur les mots de réfugiés, exilés, migrants, déplacés, rapatriés. Le vocabulaire pèse lourd. On s’interroge déjà : faut-il aujourd’hui parler de migrants, d’exilés ou de réfugiés ? Peut-on vraiment distinguer immigration politique, économique et climatique ? Dans cette crise des mots, un glossaire manque. Car ils n’en finissent pas de travailler nos représentations : « ritals », « plombier polonais », « black-blanc-beur »… Ceux d’une époque ne sont pas ceux d’une autre. Ils trahissent toujours des préjugés implicites. Ils déterminent des implications sociales et politiques. Il y a ceux employés dans le débat public, mais aussi les nôtres. Que disent-ils de nos propres représentations, de nos ambivalences, de nos malaises ? Les définitions institutionnelles employées ici interpellent chacun, quelle que soit son histoire géographique, qu’elle soit récente ou pluri-générationnelle.

À force de choisir de ne pas choisir, le musée touche cependant les limites de son ambition, les défauts sans doute inévitables de ses qualités : effleurer sans les mettre en lien explicite des sujets très épars ; souligner les conflictualités ; marginaliser les fécondités de la mixité culturelle. La densité d’informations considérable ne peut que les survoler. L’attention tend à se disperser et le fil rouge à se découdre à mesure que l’on avance dans le temps. En fin de parcours, les installations d’art contemporain sonnent très juste, celles de Valérie Mréjen, Rajak Ohanian et Kader Attia en particulier. Mais elles ne peuvent que partiellement démêler l’enchevêtrement des immigrations en France.

« L’historiographie des migrations, quelle qu’en soit la forme, reste relativement récente, puisqu’elle se constitue dans les années 1980, mais aussi lacunaire faute d’archives dans un certain nombre de cas. Au musée, cela se double de la difficulté à montrer, rendre visible. Les parcours individuels tiennent le plus souvent dans quelques objets donnés par des descendants, à la subjectivité de témoignages, qu’il faut ensuite recouper, vérifier, ajuster, compléter. Les mots utilisés constituent un second défi, essentiel mais difficile. Nous en avons beaucoup débattu, tout au long de la construction du parcours. Comme si nous peinions à trouver les mots justes pour dire les migrations d’aujourd’hui dans leur diversité », raconte Marianne Amar, historienne et commissaire scientifique du musée. On aurait rêvé d’une salle pédagogique dédiée à ce passionnant chantier de l’histoire « en train de se faire », sa rigueur intellectuelle, sa méthodologie, ses questionnements.

Difficile de neutraliser l’histoire, encore moins la mémoire collective. Les bâtiments et les noms des musées parlent. Le lieu où vient d’ouvrir ce nouveau musée est un monument historique, construit pour l’Exposition coloniale de 1931. Il est immédiatement devenu « musée », celui des Colonies (1931-1935) d’abord, puis de la France d’Outre-Mer (1935), enfin des Arts d’Afrique et d’Océanie (1960). Mais, dans les années 2000, les arts et l’histoire de l’immigration ont été matériellement et symboliquement séparés. À l’ouest de Paris, c’est un musée tout neuf dédié aux Arts premiers (2006) qu’a conçu Jean Nouvel. Le bâtiment, le nom comme les collections y transforment les objets en œuvres d’art, scindés de leur origine historique et coloniale. Ici, à l’autre extrémité de Paris, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (2004) ré-ouvre aujourd’hui sous le nom, donc, de Musée national de l’histoire de l’immigration, toujours installé dans l’ancien Palais de l’Exposition coloniale. L’architecture et les décors historiques ne peuvent en occulter l’histoire. Ces deux bâtiments ont aussi été renommés dans le langage commun, Musée du Quai Branly pour le premier, Palais de la Porte-Dorée pour le second.

Il y a donc fort à parier que ce nouveau Musée national de l’histoire de l’immigration, indéniablement nécessaire, donnera lieu à reformulation et à redéfinition. En attendant, dans sa version 2023, il n’en est que plus courageux dans l’état des lieux qu’il propose.

  • 1. Romain Bertrand et Patrick Boucheron (sous la dir. de), coordination d’Emmanuel Blanchard, Delphine Diaz, Anouche Kunth et Camille Schmoll, Faire musée d’une histoire commune. Rapport de préfiguration de la nouvelle exposition permanente du Musée national de l’histoire de l’immigration, Paris, Seuil/Musée national de l’histoire de l’immigration, 2019.