Lorand Gaspar. Une ouverture intime à la lumière
Lorand Gaspar a placé en tête de son recueil Sol absolu une quinzaine de pages qui composent un modèle d’autobiographie[1]. Bref, précis, coloré, ce résumé d’une existence alors parvenue dans sa cinquante-septième année donne la tonalité d’une œuvre qui se sera déroulée presque exclusivement sur les rivages de la Méditerranée. Terrien, puisqu’il est né dans un village reculé de la Transylvanie, le poète est devenu maritime par goût et par choix. C’est dans le splendide village de Sidi Bou Saïd, à quelques encablures de Carthage et de Tunis, là où la mer est d’un bleu cobalt confinant à la couleur pourpre du vin dont parle Homère, que le poète rédige ces quelques lignes personnelles. On pourrait même évoquer à son propos la figure nomade d’Ulysse, puisque Lorand Gaspar a voyagé de Bethléem à Jérusalem, puis à Tunis, en passant par Patmos, les îles de la mer Égée, mais aussi le désert, tout en pratiquant le métier de chirurgien.
Voici une éblouissante description marine, plutôt inédite en matière de paysages poétiques. Peu de poètes en effet ont plongé à cette profondeur : « Quelle débauche de couleurs et de formes, quelle puissance d’invention, quelle diversité dans le détail, quelle précision dans le dessin buissonneux de la colonie récifale ! Poissons anges, poissons demoiselles, poissons chirurgiens, poissons pierres, papillons impériaux, sergents-majors, rascasses volantes, poissons perroquets brouteurs de corail, poissons clowns couchés entre les bras fatidiques des anémones, et vous hirondelles de mer, d’un bleu si violent, qui tenez boutique de teinturier au coin d’une ruelle entre hydraires et acropores, je vous vois encore affairées sur le veston de votre client, flottant entre deux eaux, les nageoires écarquillées. Quel contraste avec la pauvreté, la dénuement tout autour, de la terre[2] !
Comment émerger d’une pareille luxuriance et remonter aisément à la surface ? Une prose aussi ruisselante de faune marine ne peut que condamner, par contraste, le poème à la sécheresse, voire à la déception. Mais c’est sans compter sur le jeu de la lumière et de la pierre. La poésie de Lorand Gaspar est une suite de modulations et de variations d’un seul et même paysage dans la lumière.
certains jours les pierres
essaiment dans le soir
leur ciment de gravité
les mots dissous
l’œil et la main pris
dans l’élan illicite[3]
On croirait entendre la voix familière de Saint-John Perse, chevauchant à distance dans un désert voisin.
un homme sourit aux figures
écloses au bout de ses doigts –
de tout le mouvoir de son corps
c’est lui la danse des archers[4]
Rares sont les poètes, en effet, ayant su condenser comme l’auteur d’Anabase l’immensité de l’espace en un minimum de mots et d’images.
ocres levées dans la brume
du matin et le soleil brille
déjà sur la lyre des cornes
rend veloutée la peau sombre
des femmes aux seins pointus[5]
On note cependant moins d’emphase chez Lorand Gaspar, moins de fixité hiératique. Ses déplacements s’effectuent à hauteur de sol et de formes humaines. Il ne prétend pas appartenir à la classe équestre romaine, qu’on voit s’immobiliser dans les frises. Sans doute est-ce parce que la fluidité de l’eau lui est quasiment congénitale. Pas un de ses paysages, donc de ses poèmes, n’est en effet privé de la présence de la mer, des vagues, des oiseaux marins :
Nuit sur mer plus noire que mer.
Il faut ramer longtemps, je sais.
La barque est noire et blanche
la peau humide et frileuse
(ton corps sentait la résine vers l’aube et la sauge)
je rame
une jubilation se tend sur les eaux couleur de ramier,
tu casses le pain cuit dans l’écorce d’orange, –
la mer change rapidement d’armure
(je ne te reconnaissais plus le matin dans les draps du regard)
la mer plie de grandes barres de ciel roux,
la fraîcheur surprise dans les menthes, l’origan
et le nerprun épineux –
il y a des îles encore très accroupies
la chapelle blanche sur le dos et des femmes
qui viennent, gréées de noir
comme si tout était déjà tard et couvert de cendre[6].
On est ici dans Égée, recueil datant de 1980. La navigation odysséenne y fait étape dans une île que la nuit a privée du bleu diurne marin. Noir des vêtements féminins, blanc chaulé des églises orthodoxes, ce sont les parfums seuls qui rassurent les sens. Dans un recueil plus récent, Derrière le dos de Dieu, la réflexion du poète troue cependant l’espace, transgresse la beauté apparente des paysages méditerranéens :
Me revient dans la chair
le souvenir d’une longue traversée
quelque part en Arabie
pétrée déserte et heureuse –
Vois, disait la voix, comme tout est mort, désolé –
En moi-même je pensais : « j’entends creuser le silence »
La pureté vocale des courbes et des fractures
La dissonance des choses comme agglutinées
Est un seuil que ne peut franchir le corps –
Parfois un rayon sur un rocher se déchire –
Tu penses à la défaite des corps
Et tout à coup tu vois, tu sens
Que cette nudité est un seuil
Que l’on ne peut franchir qu’en
Laissant là toute hâte et aveugle désir[7]
On dirait que la réalité chirurgicale ou du moins médicale a implacablement rattrapé la fraîcheur juvénile des premières sensations. Une pensée matérielle ébranle et décompose tout à la fois la mécanique d’un corps jadis effervescent. Arrive le temps de la sagesse et du « grand âge » salué par Saint-John Perse. Par la définition même de son art inachevé, le poète ne peut parier que pour l’ouverture. Aucune certitude ni dogmatisme chez lui, mais une attente humble, en deçà même de l’espoir. À ce stade, la poésie que Lorand Gaspar pratique « derrière le dos de Dieu[8] », est philosophie spontanée qui ne s’excepte à aucun moment du voyage corporel où nous progressons tous circulairement, sans jamais savoir quel en fut le commencement, de l’aube ou de la nuit.
Je suis lumière et nuit
je vois toujours et encore
que je suis lumière et nuit
les deux me disent
l’absence totale
de toute certitude
dans ma pensée
je n’ai que cette ouverture
intime, ressentie au soir
de ma vie finie, d’être une goutte
de clarté dans l’espace et le temps infinis
née de la rencontre des sens d’un corps
de milliards de neurones
de soleils et de vents inconnus.
[1] Lorand Gaspar, Sol absolu, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1982.
[2] Ibid.
[3] « La Maison près de la mer » dans L. Gaspar, Patmos et autres poèmes, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2001.
[4] « Sefar » dans ibid.
[5] Ibid.
[6] « Le repas des Oiseaux » dans L. Gaspar, Égée/Judée, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1993.
[7] L. Gaspar, Derrière le dos de Dieu, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2010.
[8] Ibid.