Dans le même numéro

Lorand Gaspar. Une ouverture intime à la lumière

juin 2018

Lorand Gaspar a placé en tête de son recueil Sol absolu une quinzaine de pages qui composent un modèle d’autobiographie[1]. Bref, précis, coloré, ce résumé d’une existence alors parvenue dans sa cinquante-septième année donne la tonalité d’une œuvre qui se sera déroulée presque exclusivement sur les rivages de la Méditerranée. Terrien, puisqu’il est né dans un village reculé de la Transylvanie, le poète est devenu maritime par goût et par choix. C’est dans le splendide village de Sidi Bou Saïd, à quelques encablures de Carthage et de Tunis, là où la mer est d’un bleu cobalt confinant à la couleur pourpre du vin dont parle Homère, que le poète rédige ces quelques lignes personnelles. On pourrait même évoquer à son propos la figure nomade d’Ulysse, puisque Lorand Gaspar a voyagé de Bethléem à Jérusalem, puis à Tunis, en passant par Patmos, les îles de la mer Égée, mais aussi le désert, tout en pratiquant le métier de chirurgien.

Voici une éblouissante description marine, plutôt inédite en matière de paysages poétiques. Peu de poètes en effet ont plongé à cette profondeur : « Quelle débauche de couleurs et de formes, quelle puissance d’invention, quelle diversité dans le détail, quelle précision dans le dessin buissonneux de la colonie récifale ! Poissons anges, poissons demoiselles, poissons chirurgiens, poissons pierres, papillons impériaux, sergents-majors, rascasses volantes, poissons perroquets brouteurs de corail, poissons clowns couchés entre les bras fatidiques des anémones, et vous hirondelles de mer, d’un bleu si violent, qui tenez boutique de teinturier au coin d’une ruelle entre hydraires et acropores, je vous vois encore affairées sur le veston de votre client, flottant entre deux eaux, les nageoires écarquillées. Quel contraste avec la pauvreté, la dénuement tout autour, de la terre[2] !

Comment émerger d’une pareille luxuriance et remonter aisément à la surface ? Une prose aussi ruisselante de faune marine ne peut que condamner, par contraste, le poème à la sécheresse, voire à la déception. Mais c’est sans compter sur le jeu de la lumière et de la pierre. La poésie de Lorand Gaspar est une suite de modulations et de variations d’un seul et même paysage dans la lumière.

            certains jours les pierres

            essaiment dans le soir

            leur ciment de gravité

 

            les mots dissous

            l’œil et la main pris

            dans l’élan illicite[3]

On croirait entendre la voix familière de Saint-John Perse, chevauchant à distance dans un désert voisin.

            un homme sourit aux figures

            écloses au bout de ses doigts –

            de tout le mouvoir de son corps

            c’est lui la danse des archers[4]

Rares sont les poètes, en effet, ayant su condenser comme l’auteur d’Anabase l’immensité de l’espace en un minimum de mots et d’images.

            ocres levées dans la brume

            du matin et le soleil brille

            déjà sur la lyre des cornes

            rend veloutée la peau sombre

            des femmes aux seins pointus[5]

On note cependant moins d’emphase chez Lorand Gaspar, moins de fixité hiératique. Ses déplacements s’effectuent à hauteur de sol et de formes humaines. Il ne prétend pas appartenir à la classe équestre romaine, qu’on voit s’immobiliser dans les frises. Sans doute est-ce parce que la fluidité de l’eau lui est quasiment congénitale. Pas un de ses paysages, donc de ses poèmes, n’est en effet privé de la présence de la mer, des vagues, des oiseaux marins :

            Nuit sur mer plus noire que mer.

            Il faut ramer longtemps, je sais.

            La barque est noire et blanche

            la peau humide et frileuse

            (ton corps sentait la résine vers l’aube et la sauge)

            je rame

            une jubilation se tend sur les eaux couleur de ramier,

            tu casses le pain cuit dans l’écorce d’orange, –

            la mer change rapidement d’armure

            (je ne te reconnaissais plus le matin dans les draps du regard)

            la mer plie de grandes barres de ciel roux,

            la fraîcheur surprise dans les menthes, l’origan

            et le nerprun épineux –

            il y a des îles encore très accroupies

            la chapelle blanche sur le dos et des femmes

            qui viennent, gréées de noir

            comme si tout était déjà tard et couvert de cendre[6].

On est ici dans Égée, recueil datant de 1980. La navigation odysséenne y fait étape dans une île que la nuit a privée du bleu diurne marin. Noir des vêtements féminins, blanc chaulé des églises orthodoxes, ce sont les parfums seuls qui rassurent les sens. Dans un recueil plus récent, Derrière le dos de Dieu, la réflexion du poète troue cependant l’espace, transgresse la beauté apparente des paysages méditerranéens :

            Me revient dans la chair

            le souvenir d’une longue traversée

            quelque part en Arabie

            pétrée déserte et heureuse –

 

            Vois, disait la voix, comme tout est mort, désolé –

            En moi-même je pensais : « j’entends creuser le silence »

 

            La pureté vocale des courbes et des fractures

            La dissonance des choses comme agglutinées

            Est un seuil que ne peut franchir le corps –

 

            Parfois un rayon sur un rocher se déchire –

            Tu penses à la défaite des corps

            Et tout à coup tu vois, tu sens

            Que cette nudité est un seuil

            Que l’on ne peut franchir qu’en

            Laissant là toute hâte et aveugle désir[7]

On dirait que la réalité chirurgicale ou du moins médicale a implacablement rattrapé la fraîcheur juvénile des premières sensations. Une pensée matérielle ébranle et décompose tout à la fois la mécanique d’un corps jadis effervescent. Arrive le temps de la sagesse et du « grand âge » salué par Saint-John Perse. Par la définition même de son art inachevé, le poète ne peut parier que pour l’ouverture. Aucune certitude ni dogmatisme chez lui, mais une attente humble, en deçà même de l’espoir. À ce stade, la poésie que Lorand Gaspar pratique « derrière le dos de Dieu[8] », est philosophie spontanée qui ne s’excepte à aucun moment du voyage corporel où nous progressons tous circulairement, sans jamais savoir quel en fut le commencement, de l’aube ou de la nuit.

            Je suis lumière et nuit

            je vois toujours et encore

            que je suis lumière et nuit

            les deux me disent

            l’absence totale

            de toute certitude

            dans ma pensée

            je n’ai que cette ouverture

            intime, ressentie au soir

            de ma vie finie, d’être une goutte

            de clarté dans l’espace et le temps infinis

            née de la rencontre des sens d’un corps

            de milliards de neurones

            de soleils et de vents inconnus.

 

[1] Lorand Gaspar, Sol absolu, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1982.

[2] Ibid.

[3] « La Maison près de la mer » dans L. Gaspar, Patmos et autres poèmes, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2001.

[4] « Sefar » dans ibid.

[5] Ibid.

[6] « Le repas des Oiseaux » dans L. Gaspar, Égée/Judée, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1993.

[7] L. Gaspar, Derrière le dos de Dieu, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2010.

[8] Ibid.

Jacques Darras

Poète, essayiste et traducteur français, Jacques Darras est né en Picardie maritime dans les régions du Marquenterre et du Ponthieu (Bernay-en-Ponthieu). Fils d’un couple d’instituteurs il fréquente le Lycée d’Abbeville puis est élève d’hypokhâgne et khâgne au lycée Henri IV à Paris. Il est admis à l’ENS rue d’Ulm en 1960, hésite sur quelle voie suivre, lettres classiques ou philosophie,…

Dans le même numéro

Nous sommes les témoins du retour de la clôture politique (fascismes, racismes, exclusions) et d’un discours qui réduit la société ouverte au marché. Dans ce contexte, il est urgent de relancer l’ouverture réelle, comme y invitent Camille Riquier et Frédéric Worms après Bergson, ainsi que les auteurs d’un riche abécédaire critique.